L. latine 29.  >
À Johann Georg Volckamer, le 16 janvier 1654

[Ms BIU Santé no 2007, fo 29 ro | LAT | IMG]

Au très distingué M. Johann Georg Volckamer, à Nuremberg.

Très distingué Monsieur, [a][1]

J’ai reçu avec une immense joie votre dernière, datée du 21e de novembre de l’an passé. Vous m’y assurez de votre bonne santé, et je m’en réjouis. Vous faites imprimer les Disputationes de M. Hofmann, notre ancien ami : pourvu que leur édition s’achève bientôt et qu’elles nous parviennent entre les mains. [1][2] Quand vous voudrez, vous me ferez payer ce que je vous dois pour mes livres, et notre ami M. Picques vous remettra la somme que vous m’en aurez demandée ; [3] ou même, à la place, je vous enverrai de Paris tout ce que vous souhaiterez, soit en livres, soit en autres marchandises. Je n’ai jusqu’ici rien pu obtenir de nos imprimeurs pour diligenter l’édition de quelques manuscrits < de Caspar Hofmann > que je possède ici ; j’entends les χρηστομαθ. φυσιολογ. et παθολογ. les Commentaires sur la Methodus Galeni et sur ses livres de Sanitate tuenda ;  et trois autres traités que j’ai abandonnés à un libraire de Lyon, il y a trois ans, dont je n’ai rien pu tirer, même si, en réponse à mes fréquentes lettres de sollicitation, il m’a promis qu’il allait enfin s’exécuter. [2][4][5][6] C’est le fait de Bellone, [3][7] de la cherté des denrées, de la rareté des ouvriers dont, depuis deux ans, une grande partie a été emportée par la guerre ou par les épidémies qui sévissent, et a sombré dans une mort cruelle. Ces trois traités sont de Humoribus, de Partibus similaribus, de Calido innato et spiritibus[4] Dans ses plus récentes lettres, ce même imprimeur lyonnais m’a promis de hâter l’édition de tous ceux-là ; s’il s’exécute, je vous en aviserai par la première lettre que je vous enverrai. Pour le Théophraste (qui, après avoir été longtemps retenu à Bâle, est enfin arrivé ici et m’a été remis), je ne m’offusquerai certainement jamais si on l’imprime en votre pays d’Allemagne à partir d’un autre exemplaire, puisque vous m’écrivez qu’on l’a retrouvé parmi les livres d’Hofmann ; [5][8][9] bien au contraire, je suis disposé, si vous le jugez utile, à vous transmettre tout ce que j’ai ici de cet auteur, pour favoriser la publication de ce nouvel ouvrage.

Henricus Valesius, natif de Paris, vit et se porte bien. De fait, il n’est pas médecin, mais distingué philologue, intelligent et savant ; âgé d’environ 45 ans, il se consacre maintenant tout entier à traduire certains écrits des Pères grecs, en étant appointé par nos évêques et par le Clergé de France. [6][10] Notre Gassendi, natif de Digne, vit à Paris, tout occupé à faire imprimer la Vita Tychonis Brahe, noble Danois et très illustre restaurateur de l’astronomie ; on associera à cette vie quelques autres opuscules. [7][11][12] Quand il en aura fini avec cela, il attaquera une nouvelle édition de sa Philosophia Epicurea, augmentée du double, qui contiendra quatre très gros tomes in‑fo ; Dieu aidant, il en ajoutera un cinquième, qui sera tout entier constitué de lettres, tant philologiques que philosophiques, astronomiques et théologiques, sur des controverses variées que lui ont soumises divers amis qu’il a dans le monde entier. [8][13][14][15] Après quoi, il doit encore nous donner d’autres choses, si Dieu lui permet de vivre plus longtemps. Il n’est en réalité pas parisien, mais provençal, chanoine de Digne ; prêtre et non pas médecin, parfaitement versé et accompli en tout genre de savoir, bien que de fort petite taille. Il est absolument sobre et totalement abstinent : jamais en effet il n’a avalé une goutte de vin, dont il a une horreur innée. [16] Notre Riolan a récemment répondu à quatre livres de Thomas Bartholin : son Anatomia reformata, ses traités de Lacteis thoracicis et de Vasis lymphaticis, et ses Dubia anatomica de lacteis thoracicis, qu’il m’a dédiés. Ces trois derniers écrits de Bartholin se lisent à la fin du livre, afin qu’apparaisse à tous la réalité de ce qu’il remet en débat. [9][17][18][19][20][21] Depuis un mois, notre Riolan s’est un peu moins bien porté, en raison de la méchanceté du froid scélérat qui sévit ici ; mais maintenant il va mieux, et demeure tapi chez lui au coin d’un poêle, à la mode d’Allemagne, prenant soin de ses poumons et entièrement occupé à réfuter l’antimoine, toxique très pernicieux, par un livre qui paraîtra après Pâques. [10][22][23] Si vous possédez quelque écrit contre ce poison métallique, indiquez-le-moi, je vous prie, ou du moins l’auteur du livre ; il s’appuiera en effet sur de nombreuses autorités contre ces sorciers et imposteurs chimystiques ; [24][25] après quoi, il présentera ses arguments.

[Ms BIU Santé no 2007, fo 29 vo | LAT | IMG] Notre Faculté est réellement riche de plusieurs hommes très savants ; [26] mais quel dommage ! quelques-uns ternissent sa splendeur, et voilà sa réputation de grande dignité corrompue par des vauriens agités, seulement avides de profit, pratiquant une triple collusion avec les apothicaires, les empiriques et le malencontreux troupeau des chimistes, dans la seule intention ut faciant rem, si non rem, quocumque modo rem ; [11][27][28][29] à tel point que, par la misérable cupidité de ce petit nombre, notre Compagnie s’avilit aux yeux de bien des gens, elle qui jouissait de la meilleure réputation par toute la ville, et même par toute l’Europe. Ce sont quelques ignorants sans talent affirmant, sans honte ni pudeur, que la pierre de bézoard possède de merveilleux pouvoirs pour chasser la variole et la rougeole, [30][31][32] afin de favoriser les pharmaciens, espèce d’hommes fourbe et trop attachée à gagner de l’argent. D’autres louent fort la nouveauté et la pluralité des remèdes, pour mieux s’attirer la reconnaissance des malades. [33] D’autres encore proclament que les malades doivent être trompés parce que le peuple veut être trompé ; tenez ces fraudes à l’écart du sanctuaire de notre art car elles n’exhalent rien qui ressemble au christianisme. D’autres enfin, mais en moindre nombre, totalement égarés dans les astres, [34] portent aux nues stibii plusquam stygii facultates[12] pour paraître mieux s’y connaître que les autres. C’est clairement la philargyrie qui a engendré tant d’hérésies singulières en notre art, qui sont absolument indignes d’un homme intelligent et honnête, et à plus forte raison d’un philosophe chrétien. Auri sacra fames[13][35] maladie presque incurable qu’ont célébrée de très vertueux Anciens ; nous la devons à l’injustice des hommes et à l’impunité de ce siècle auquel le Seigneur nous a réservés de vivre, soutenue par l’indulgence vraiment excessive de la dive Thémis. [36] Et on trouve ainsi digne d’éloge que, dans le champ le plus cultivé et jadis le plus fécond des grands hommes d’antan,

Infelix lolium et steriles dominantur avenæ :
Pro molli viola et purpureo narcisso,
carduos, et spinis surgit paliurus acutis
[14][37]

Tout ne va pourtant pas si mal pour nous car, même en dépit de cette malice publique par laquelle les vices existeront tant qu’il y aura des hommes, il nous reste plus de quatre-vingts excellents docteurs, très distingués et très savants, élevés au-dessus de la fourberie du siècle, qui protègent et conservent glorieusement la renommée que notre École s’est acquise en 200 ans. Par ceux-là, par les fils de leurs fils, et ceux qui naîtront d’eux, j’espère que jamais ne s’éteindra la gloire presque inébranlable de notre très resplendissante Compagnie.

Si votre fils aîné devait se former en médecine et s’il était capable de suivre nos enseignements, je l’accueillerais volontiers chez moi pour l’instruire ; Dieu fasse que cela nous arrive un jour. [15][38] Quand votre enfant en sera arrivé là, j’aurai atteint un âge convenable et adéquat pour ce faire. J’ai déjà 52 ans et ne sais absolument pas ce qui suivra ; mon sort est dans la main du Seigneur, toutes nos affaires sont en son pouvoir ; [39] mais si je suis encore vivant demain, ce sera pour moi une immense aubaine.

J’ai enfin entrevu le livre de Marchetti contre Riolan. Envoyez-le s’il vous plaît, afin que je l’aie en mains et le lise enfin entièrement. On dit qu’il regorge de solécismes. [16][40][41]

Je vous remercie beaucoup pour mon fils Robert. [42] Il n’est pas à Paris en ce moment, je l’ai abandonné à un noble trésorier qui s’en retournait à Bourges, que j’ai récemment soigné en une affection dangereuse : fièvre continue, inflammation du poumon [43] et hémoptysie. [44][45][46] Cela fait vingt jours qu’il est parti ; mais il nous est si cher que son absence nous pèse autant que s’il nous avait quittés depuis trois ans. J’espère cependant qu’il nous sera revenu dans dix jours. Souvenez-vous du vieux Tobit qui appelait son fils lumen oculorum suorum[17][47][48][49] Il en va ici à peine autrement pour nous, principalement pour sa mère qui l’aime plus qu’éperdument. [50] Il est âgé de 24 ans et cinq mois. J’en ai un second, avocat au Parlement, qui a très heureusement étudié jusqu’ici la philosophie, le grec, l’histoire et la géographie ; mais la fourberie du Palais lui déplaît énormément, tant il est honnête et de caractère avenant. [18][51] Dieu y pourvoira, comme j’espère. Je salue de tout cœur M. Nicolaï nouveau professeur d’Altdorf, et le félicite d’avoir été admis à une si éminente charge, certes difficile et pénible, mais emplie d’honneur. [19][52][53] Il est noble de paraître en public, mais cela n’est pas permis à n’importe qui : non omnibus datum est habere nasum[20][54] Dès que possible, j’enverrai à Lyon chez notre ami, le très distingué Spon, [55] quatre exemplaires du nouveau livre de M. Riolan : [9] deux pour vous et deux autres pour MM. Conring et Nicolaï. [56] J’y joindrai aussi d’autres choses, comme le petit livre de Pulvere febrifugo Loyolitarum, etc. [21][57][58] Vale, très distingué Monsieur, et continuez de m’aimer comme vous avez fait jusqu’ici, moi qui, aussi longtemps que je vivrai, serai vôtre de tout cœur,

Guy Patin, natif de Beauvaisis, docteur en médecine de Paris.

De Paris, le 16e de janvier 1654.

Je vous joins une liste de nombreux livres que je désire ardemment ; [22] s’il s’en trouve à vendre chez vous, je vous prie instamment de me les acheter, s’il vous plaît. Celui qui fait négoce avec M. Picques vous en remboursera le prix. [59] Ménagez ma manie de savoir, et voyez d’un bon œil ou excusez cette mienne bibliomanie. [60]


1.

Le mot Disputationes (ou Disputationum) ne se lit dans aucun titre d’ouvrage sorti de la plume de Caspar Hofmann. V. notes [25] et [26], lettre 297, pour la perplexité de Guy Patin sur ce projet dont Johann Georg Volckamer lui avait fait part en 1652, en le priant d’écrire quelques mots en l’honneur de son vénéré maître. Toujours est-il que Patin n’a plus reparlé de ce recueil de thèses hofmanniennes dans ses lettres.

2.

V. notes [3], lettre latine 28, pour le contrat que Guy Patin avait vainement signé en 1651 avec le libraire lyonnais Pierre Rigaud pour l’impression de trois traités inédits de Caspar Hofmann, et [1], lettre 929, pour les « Chrestomathies physiologiques et pathologiques » publiées à Lyon en 1668.

Ses commentaires sur la « Méthode pour remédier » de Galien ont paru à Francfort en 1680 (par les soins de Sebastian Scheffer et avec un discours de Johann Georg Volckamer, v. note [15] de la lettre de Charles Spon, datée du 6 avril 1657). Ceux qu’il a écrits « sur la Conservation de santé » sont restés inédits (v. note [2], lettre latine 443).

3.

Bellone était la déesse romaine de la guerre : sœur ou épouse de Mars (v. note [16], lettre de Samuel Sorbière écrite au  printemps 1651), elle conduisait son char.

Depuis la fin de la Fronde (été 1653), la France restait engagée dans sa guerre contre l’Espagne, qu’elle menait sur trois fronts : Flandres, Italie (Milanais) et Catalogne.

4.

V. note [14], lettre 150, pour ces trois traités de Caspar Hofmann « sur les Humeurs », « sur les Parties similaires » (du corps humain, v. note [7], lettre 270) et « sur la Chaleur et les esprits », et pour la publication des deux derniers (Francfort, 1667).

5.

Guy Patin venait d’acquérir l’exemplaire de la Botanique de Théophraste d’Érèse annoté par Caspar Hofmann, mort le 3 novembre 1648 (v. note [1], lettre d’Eberhard Vorst, datée du 7 février 1664) ; il faut croire ici qu’il en existait encore un autre en Allemagne.

Comme il l’a écrit dans la suite de sa correspondance, Patin l’envoya à Leyde en 1656 pour qu’Adolf Vorst en assurât l’édition (v. note [1], lettre latine 44). Ce projet ne vit pourtant pas le jour. En 1664, après la mort de Vorst (8 octobre 1663), Patin obtint de son fils Eberhard qu’il lui renvoyât son livre ; mais les commentaires d’Hofmann sur Théophraste qu’il contenait sont restés inédits.

Dans sa lettre du 7 février 1648 (note [10]), Guy Patin avait accusé réception à Charles Spon de la dédicace qu’Hofmann avait lui-même écrite « pour son Théophraste », à l’intention du marquis de Brandebourg.

6.

V. note [41], lettre 336, pour Henri de Valois (Henricus Valesius) et ses traductions des Pères grecs (Paris, 1659-1673).

7.

V. notes [28] et [29], lettre 211, pour l’astronome danois Tycho Brahe et pour sa « Vie » écrite par Pierre Pierre Gassendi (Paris, 1654), avec celles de Nicolas Copernic, Georg von Peurbach et Johannes Regiomontanus (v. note [1] du Borboniana 2 manuscrit).

8.

V. note [1], lettre 147, pour les deux ouvrages de Pierre Gassendi (mort le 24 octobre 1655) commentant la « Philosophie d’Épicure » (Lyon, 1647 et 1649) ; mais à l’édition qu’annonçait ici Guy Patin s’est substituée celle de ses Opera omnia [Œuvres complètes] (Lyon, 1658, en six volumes in‑fo, v. note [19], lettre 442).

Digne (aujourd’hui Digne-les-Bains, Alpes-de-Haute-Provence) était alors (Trévoux) :

« une bonne petite ville de Provence, sur la rivière de Bléone, dans les montagnes. Il y a à Digne un siège royal, ou vice-sénéchaussée, dont le chef est lieutenant du sénéchal de la Provence. C’est François ier qui l’établit vers l’an 1555. Il y a aussi une viguerie. {a} L’évêque de Digne est suffragant d’Embrun. {b} Le fameux Pierre Gassendi, né {c} à Champtercier, bourg de la vice-sénéchaussée de Digne, chanoine et ensuite prévôt {d} de l’église cathédrale de Digne, et mort à Paris le 24e d’octobre 1655, a donné une Notice de l’église de Digne. {e} Le premier évêque de Digne, selon cet auteur, est saint Domnin, qui lui paraît avoir commencé son épiscopat vers l’an 313. Il y a des thermes, ou des bains chauds à Digne, qui sont excellents. Gassendi, qui en parle dans l’ouvrage que j’ai cité, c. 5, dit que le rocher d’où ces eaux sortent est plein, dans sa partie supérieure, de trous et de fentes, d’où au printemps, et surtout au mois de mai, il tombe des serpents, ordinairement accouplés, mais qui ne sont point venimeux, qu’on touche impunément, et dont la morsure fait moins de mal que la piqûre d’une guêpe. »


  1. Circonscription sur laquelle un viguier (nom qu’on donnait au prévôt dans le Midi ) exerçait sa juridiction.

  2. V. note [42], lettre 229.

  3. En 1592, v. la biographie de Gassendi.

  4. Premier chanoine dirigeant le chapitre.

  5. Notitia Ecclesiæ Diniensis, auctore Petro Gassendo… Accessit Concilium Avenionense anni 1326… [Notice sur l’église de Digne, par Pierre Gassendi… Avec le concile d’Avignon en l’an 1326…] (Paris, veuve de Mathurin Dupuis, 1654, in‑4o) ; la Notice a été traduite en français par Firmin-Joseph Guichard (Digne, veuve de A. Guichard, 1845, in‑12).

9.

V. note [16], lettre 308, pour les Opuscula nova anatomica [Opuscules anatomiques nouveaux] de Jean ii Riolan (Paris, 1653) contenant sa critique et la réimpression de quatre traités de Thomas Bartholin : « L’Anatomie révisée », « Des Lactifères thoraciques », « Des Vaisseaux lymphatiques » et « Les Doutes anatomiques sur les lactifères thoraciques » (dédiés à Guy Patin).

10.

V. note [18], lettre 252, pour les ruminations, restées inédites, de Jean ii Riolan contre l’antimoine.

11.

« de faire fortune, honnêtement, ou sinon par quelque moyen que ce soit » (Horace, v. note [20], lettre 181).

12.

« les facultés de l’antimoine, qui sont plus que stygiales » : pour donner plus de consonance à son jeu de mots entre stibium (nom commun signifiant antimoine, génitif singulier stibii) et stygius (adjectif signifiant relatif au Styx, stygial, infernal, stygii au nominatif pluriel, v. note [28], lettre 334), Guy Patin s’est laissé aller à un solécisme : étant donné que facultates est l’accusatif pluriel du nom féminin facultas (faculté), il aurait dû écrire stibii plusquam stygias facultates.

13.

« C’est la faim sacrée de l’or » (Virgile, v. note [11], lettre 644).

14.

« au lieu de blé, règnent la triste ivraie et les herbes stériles ; à la place de la douce violette et du narcisse pourpré, poussent les chardons et la ronce aux épines acérées » (Virgile, v. note [7], lettre 761, avec dominantur [règnent] pour nascantur [naissent]).

15.

Johann Christoph Volckamer (1644-1720), alors âgé de 10 ans et demi, était probablement ce fils aîné de Johann Georg. Il devint marchand, manufacturier et surtout botaniste réputé, mais n’étudia pas la médecine.

16.

V. note [8], lettre de Charles Spon, datée du 10 juillet 1657, pour Pietro de Marchetti et son Anatomia (Padoue, 1654), avec des réponses à Jean ii Riolan sur ses remarques contre Johann Vesling.

Ce livre est d’impression fort négligée, mais les solécismes n’y sont guère plus nombreux que dans la plupart des ouvrages anatomiques latins de l’époque. À titre d’échantillon, voici ce que Marchetti écrit sur la délicate question du septum cardiaque (chapitres x, pages 80‑80, sic pour 81), en respectant l’orthographe d’origine :

Nihil aliud est Sceptum, quam ventriculorum Cordis diuisio ; dividit enim ventriculos ipsos, ne sanguis per ipsum à sinistro in dextrum tendat, licet Riolanus in Anthropographia lib. 3 ; c. 12. asserat sanguinem à dextero in sinistrum Cordis ventriculum transmitti per Sceptum, quod probat authoritate Ophmani tum aliorum Sceptum Cordis propè mucronem perforatum esse, et præcipuè quando Cor elixatur dicit patentia foramina apparere, quod quidem, non verum est Sceptum esse perforatum, nisi ab impulsu, inter vnam, et alteram fibram stylus Sceptum perforet, et licet foramina patentia cocto Corde appareant, hoc euenit quia caro Ipsius Scepti retrahitur, et fibræ, quæ duriores sunt remanent, et sic foramina. Vidi ego semel tantum duo foramina in Scepto superiori parte, quæ valuulas in sinistro ventriculo obtinebant ne sanguis in dexterum regredieretur, hoc tamen in pluribus alijs cadaveribus non inueni, quod fortasse eueniebat, quia via per Pulmones obstructa erat, Vnde statuendum est foramen nullum in Scepto inueniri, et si aliquando reperiatur, non eo modo, quo Riolanus statuit ; sed cum valuulis in sinistro ventriculo positis, ne sanguis à sinistro in dexterum regurgiret.

[Le septum n’est rien d’autre que la cloison des ventricules du cœur : elle les sépare l’un de l’autre, de manière que le sang ne la traverse pas pour passer de la gauche vers la droite ; bien que Riolan, au livre iii, chapitre xii de son Anthropographie, assure que le sang passe du ventricule cardiaque droit au gauche à travers le septum, prouvant, sur l’autorité de Hofmann et d’autres, que le septum du cœur est perforé près de sa pointe ; et disant en particulier que quand on fait bouillir le cœur, des orifices perméables y apparaissent. {a} Il n’est pourtant pas vrai que le septum est perforé, à moins qu’un stylet enfoncé entre ses fibres ne le perfore ; {b} et bien que des orifices apparaissent dans un cœur qu’on a cuit, {a} cela n’advient que parce que la chair du dit septum s’est rétractée, et que n’y subsistent que les fibres les plus dures, ce qui provoque les perforations. Je n’ai moi-même vu qu’une seule fois deux orifices dans la partie supérieure du septum, qui étaient munis de valvules dans le ventricule gauche, pour empêcher le sang de refluer dans le droit : la cause en était peut-être que la voie de passage à travers les poumons était obstruée, {c} étant donné je n’ai pas trouvé cela dans de nombreux autres cadavres. Il faut donc établir qu’il ne se trouve aucun orifice dans le septum et que si on en en observe parfois un, il ne s’explique pas comme l’a établi Riolan, car il est muni de valvules placées dans le ventricule gauche, pour que le sang ne régurgite pas de la gauche vers la droite]. {d}


  1. Marchetti résumait fidèlement les deux premiers paragraphes de la page 239 de l’Anthropographie (Paris, 1649, v. note [25], lettre 146.

  2. V. les observations fallacieuses de Gassendi sur la circulation du sang relatées dans la note [28] de la lettre 152.

  3. Trou de Botal (foramen ovale), qui assure le passage du sang de l’oreillette droite vers la gauche pendant la vie fœtale, quand les poumons ne respirent pas, et qui s’obstrue à la naissance, quand la circulation pulmonaire s’établit (premier cri de l’enfant). Cet orifice peut rester perméable chez l’enfant et l’adulte jeune, ou redevenir perméable quand apparaît une augmentation importante de la pression dans les artères pulmonaires. Il peut aussi persister diverses formes de communications interventriculaires anormales, dans le cadre des cardiopathies congénitales.

  4. Sans m’ébahir sur le style de Marchetti, j’admire l’exactitude de ses observations et la pertinence de son raisonnement.

17.

« la lumière de ses yeux » ; Vulgate (v. note [6], lettre 183), Tobie ou Tobit (10:4) :

Flebat igitur mater eius inremediabilibus lacrimis atque dicebat : heu, heu ! me fili mi ut quid te misimus peregrinari lumen oculorum nostrorum, baculum senectutis nostræ, solacium vitæ nostræ, spem posteritatis nostræ.

[Sa mère pleurait donc, {a} inconsolable, et elle disait : « Malheur à nous, mon fils, pour t’avoir envoyé voyager, toi la lumière de nos yeux, bâton de notre vieillesse, consolation de notre vie, espoir de notre descendance. »]


  1. Anna, épouse de l’aveugle Tobit, redoutait la mort de Tobie, leur fils qui tardait à revenir d’un voyage.

Dans son voyage, Tobie avait rencontré l’ange Raphaël, qui lui avait enseigné comment préparer un remède à partir des entrailles d’un poisson (ibid. 6:8‑9) :

« Si tu poses sur des charbons une petite partie du cœur, la fumée qui s’en exhale chasse toute espèce de démons, soit d’un homme, soit d’une femme, en sorte qu’ils ne peuvent plus s’en approcher. Et le fiel sert à oindre les yeux couverts d’une taie, {a} et il les guérit. »


  1. Opacification de la cornée par une taie, distincte de celle cristallin (cataracte).

Le miracle se produisit au retour de Tobie chez ses parents (ibid. 11:9‑13) :

« Et le père aveugle se leva et se mit à courir, et, comme il heurtait des pieds, il donna la main à un serviteur pour aller au-devant de son fils. Le prenant dans ses bras, il le baisa, ce que fit aussi sa femme, et tous deux versaient des larmes de joie. Après qu’ils eurent adoré Dieu et lui eurent rendu grâces, il s’assirent. Aussitôt Tobie, prenant du fiel du poisson, l’étendit sur les yeux de son père. Au bout d’une demi-heure environ d’attente, une taie blanche, comme la pellicule d’un œuf, commença à sortir de ses yeux. Tobie la saisit, et l’arracha des yeux de son père, et à l’instant celui-ci recouvra la vue. »

18.

Ce propos de Guy Patin peut faire douter que sa lettre date bien du 16 janvier 1654 car alors Charles, son second fils, avait abandonné la profession d’avocat dès 1652 pour prendre sa première inscription à la Faculté de médecine (en octobre de la même année, v. note [14] de l’Autobiographie de Charles Patin). Le reste de la lettre justifie pourtant amplement de conserver la date que Patin a clairement écrite à la fin (verticalement dans la marge de gauche).

19.

Christoph Nicolaï (Nuremberg 1618-Altdorf 1662), docteur en médecine de l’Université d’Altdorf (Franconie, actuelle Bavière) en 1645, fut ensuite agrégé au Collège des médecins de Nuremberg. Il succédait à Ludwig Jungerman dans la chaire de médecine d’Altdorf (Éloy). Il n’a publié que des thèses, mais elles intéressaient fort Guy Patin qui en a parlé dans la suite de ses lettres latines.

20.

« il n’est pas donné à tout le monde d’avoir du goût » (Martial, v. note [7], lettre 261).

21.

V. note [9], lettre 309, pour le livre de Jean-Jacques Chifflet « sur la Poudre fébrifuge des jésuites », c’est-à-dire le quinquina, publié en 1653 et 1654.

22.

Cette liste n’est pas annexée au brouillon manuscrit.

a.

Brouillon autographe d’une lettre que Guy Patin a écrite à Johann Georg Volckamer, ms BIU Santé no 2007, fo 29 ro et vo.

s.

Ms BIU Santé no 2007, fo 29 ro.

Clariss. viro DD.
Io. G. Volcamero,
Noribergam.

Postremas tuas accepi, vir clarissime, cum ingenti gaudio, datas 21. Nov. anni
superioris ; per quas de bona tua valetudine certior fio, et lætor. Clariss. amici
olim nostri D. Hofmanni Disputationes à Te prælo subjectæ, utinam editions finem
brevi assequantur, ut in manus nostras tandem deveniant. De ære à Te pro meis
libris impenso curabis quum volueris, eamdemque summam quam postulaveris accipies
per amicum nostrum D. Piques : imò pro commutatione, ex hac Urbe Tibi mittam quidquid
optaveris, aut librorum, aut aliorum operum. A nostris Typothetis nihil hactenus
quidquam potui impetrare pro maturanda editione ms. quos plures me
hîc habeo ; χρηστομαθ. intelligo φυσιολογ. et παθολογ. Commentarios in Meth. Gal.
et in libros de Sanitate tuenda : et trib aliis Tractatibus à me Lugdunensi cuidam
Bibliopolæ conceditis ante triennum, nihil adhuc potui extorquere, quamvis
frequentibus meis sollicitatus literis se tandem effecturum polliceatur : hoc Bellona
facit, annonæ caritas, operarum paucitas, quorum majorem partem à biennio bellum,
fames aut epidemicos lues morbos 2 abstulit 1 incumbentes, et funere mersit acerbo. Tres illi
Tractatus sunt de humoribus, de partibus similaribus, de calido innato et spiritibus : quorum
omnium editionem nuperrimis suis brevi accelerandam mihi polliatus est ille ipse Lugdunensis
Typographus : quod si præstiterit primis meis ad Te transmittendis patefaciam.
De Theophrasto (qui postquam Basileæ diu hæsit, huc tandem devectus est, ac mihi
redditus) si apud vos ex altero exemplari inter libros Auctoris, ut scribis reperto, in
vestra Germania typis mandetur, numquàm certè mihi doleit : quinimo, para-
tus sum quodcumque hîc habeo illius Auctoris, ad novam ejus editionem promoven-
dam, si utilè judicaveris, Tibi transmittere.

Henricus Valesius, Parisinus, vivit et valet, non quidem Medicus, sed elegans criticus, inge-
niosus et eruditus, qui nunc totus est in vertendis quibusdam Patrum Græcorum scriptis,
episcoporum nostrorum et Cleri Gallicani stipendijs suffultus : annum agens ætatis
forsan 45. Gassendus noster sexagenarius, ex civitate Digniensi, in Provinciam
Parisijs vivit, totus in typis mandanda vita Tychonis Brahe, nobilis Dani, et illus-
trissimi Astronomiæ restauratoris : cui vitæ alia aliquot opuscula est subjun-
turus : quibus ad finem perductis, novam editionem duplo auctiorem adorietur suæ
Philosophiæ Epicureæ, quæ 4. grandiores tomos in folio continebit : quibus cum Deo,
subnectet quintum, qui totus erit epistolarum, tam philologicarum, quàm
philosophicarum, Astronomicarum et Theologicarum, super varijs controversijs
à varijs Amicis ex toto orbe illi propositis : Alia quoque postea daturus est,
si Deus illi vitam produxerit. Est enim ille Provincialis, non Parisinus,
Canonicus Digniensis, et Sacerdos, non Medicus, sed in omni doctrinæ genere versa-
tissimus, et consummatissimus, quamvis admodum exiguæ staturæ, admodum
sobrius, et planè abstemius : neque enim unquam vinum deglutavit, à quo natura
abhorret. Riolanus noster nuper respondit Th. Bartholini 4. Tractatibus,
nominatim Anatomiæ ejus reformatæ : de lacteis thoracicis : de vasis lymphaticis :
et Dubijs Anatomicis super lacteis thoracicis, nomini meo dicatis
. Tres illi postremi
Tractatus Bartholini sub finem libri leguntur, ut omnibus pateat veritas rei in contro-
versiam revocatæ. A mense paulo deteriùs habuit Riolanus noster, per scelerati firgoris malitiam :
nunc vero melius habet, et in hypocausto, et Germanorum more fabricato, latitat,
pulmoni suo consulens, totúsque in refutando antimoni, perniciosissimo veneno,
cujus liber prodibit post Paschalia : si quid habes contra metallicum istud venenum,
indica mihi quæso, vel saltem Authorem libri, multis enim auctoritatibus niti[tet]
adversus illos veneficos et impostores chymisticos : rationes postea subji[ciet].

t.

Ms BIU Santé no 2007, fo 29 vo.

Revera, Facultas nostra pluribus abundat viris eruditissimis : sed proh dolor !
à paucis quibusdam ejusdem splendor etiam deteritur et magnæ dignitatis fama
corrumpitur à quibusdam male feriatis nebulonibus, soli lucro inhiantibus, cum
pharmacopolis, empiricis et infelici chymistarum grege syncretismum triplum
exercentibus, eo dumtaxat nomine, ut faciant rem, si non rem, quocumque modo rem :
adeo ut per infelicem illum nonnullorum αισχροκερδειαν apud multos vilescat
Ordo noster qui antehac in tota Urbe optimè audiebat, imò et in Europa.
Sunt quidam ignavi et inertes, qui sine fronte et impudenter affirmant lapidi bezo-
ardico suas miras 2 vires 1 inesse ad variolarum et morbillorum expulsionem, ut faveant phar-
macopolis, hominum generi fraudulento, et ad rem suam nimis attento : alij remediorum
novitatem et multiplicitatem plurimùm laudant, ut ægris gratiores evadant : alij
decipiendos ægros esse prædicant, quia populus vult decipi : apage ab artis nostræ sanctuario
fraudes istas, quæ Christianismi paritatem nihil redolent : alii denique sed paucio-
ores, planè μετεωρολογουντες, stibij plusquam stygij facultates ad cælum
extollunt, ut videantur præ alijs sapere : quas tanto hæreses singulas in arte nostra hæreses,
ingenioso ac ingenuo viro, nedum philosopho Christiano planè prorsus indignas planè genuit φιλαργυρια,
et à veteris ævi viris innocentissimis decantata ferè ανιατος ægritudo, Auri
sacra fames
 : hominum iniquitate, et sæculi illius ad quod reservavit Dominus
impunitate freta, nimia certè sacræ Themidis indulgentiâ : sicque lau-
dabilis tritici loco, in agro cultissimo, et magnorum virorum olim feracissimo,

Infelix lolium et steriles dominantur avenæ :
Pro molli viola et purpureo narcisso,
carduos, et spinis surgit paliurus acutis.

Nec tamen tam malè nobiscum agitur : etiam invita illa improbitate publica, per
quam donec erunt homines vitia erunt, nobis etiam supersunt viri optimi, clarissimi,
ac eruditissimi plusquam 80. qui supra sæculi nequitiam elati, Scholæ nostræ
gloriosam famam à 200. annis partam gloriosè tuentur atque conservant ; per quos,
et natos natorum, et qui nascentur ab illis, futurum spero, ut spledidissimi
Ordinis nostri gloria vix intremoritura numquam extinguatur.

Si Tibi filius esset major natu, in re medica erudiendus, et disciplinarum
nostrarum capax, eum ego libenter in his meis ædibus docendum susciperem ; fa-
xit Deus ut hoc nobis aliquando contingat : Tibi, filius ad hunc statum deductus,
mihi vero ætatis curriculum ad hoc sufficiens et idoneum : jam annum attigi 52.
quid postea sequetur planè nescio : sortes illæ meæ in manu Domini, à cujus
nutu omnia nostra pendent : at si cras vixero, magnum mihi erit ερμαιον.

Marchetti librum adversus Riolanum vidi tandem : mitte si placet, ut hîc
habeam et tandem perlegam : dicitur multis scatere solœcismis.

Pro filio meo Roberto gratias Tibi ago amplissimas : nunc Lutetiæ non
est ; eum concessi nobili cuidam Quæstori, Biturigas revertenti, cui nuper ex peri-
culoso affectu, nempe febre continua, inflammatione pulmonis et hæmoptisi, medicinam
feri : vigesimus dies agitur ex quo discessit : sed nobis adeo carissimus est, ut jam
ex ejus absentia nos adeo tædeat quàm si per triennum abfuisset : spero
tamen eum intra decem dies reversurum : meministi Tobiæ senioris, qui filium suum
Lumen oculorum suorum vocabat : hîc apud nos vix aliter agitur, præsertim
apud matrem, quæ eum plusquam deperit : annum ætatis attigit 24. cum
quinque mensibus : alterum habeo 20. annorum in Senatu Patronum, qui hactenus
felicissimè studuit, tum in Philosophicis, Græcis, Historicis et Geographicis : sed cui
fori palatini nequitia, adeo bonus est et bene moratus, admodum displicet : super
eo Deus providerit, ut spero. Dominum Nicolaüm

Dominum Nicolaüm, novum Professorem Altorfinum, ex animo saluto, eique gratulor de suscepta tanta provincia, dura quidem et laboriosa, sed honorifica : magnum
est prodesse publico, nec tamen unicuique licet : non omnibus datum est habere nasum. Mittam quamprimùm Lugdunum ad amicum nostrum Cl. Sponium, novi libri D. Riolani
4. exemplaria, Tibi duo, DD. Coringio et Nicolaïo, alia duo : alia quoque subjungam, ut libellum de pulvere febrifugo Loyolitarum, etc. Vale, vire clarissime, et me,
quod hactenus fecisti, amare perge, qui tuus, quamdiú vita suppetet, ex animo futurus sum,

Guido Patin, Bell. Doctor Med. Parisiensis.

Parisijs, 16. Ianu. 1654.

Multorum librorum Nomenclatorem quos apprime cupio, ecce Tibi mitto : enixèque rogo, ut si quæ ex illis apud vos suppetant, à Te si placet mihi
emantur : eorum pretium Tibi reddet qui cum D. Piques negotiatur : Curiositati meæ parce, et Bibliomaniam illam meam, vel boni consule vel excusa.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Johann Georg Volckamer à Guy Patin, le 16 janvier 1654.
Adresse permanente : https://www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=1062
(Consulté le 27.11.2022)

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