L. 146.  >
À Claude II Belin,
les 18 et 22 août 1647

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Monsieur, [a][1]

Il y a longtemps que je vous dois réponse. Mes leçons publiques [2] m’en ont empêché jusqu’à présent ; maintenant, je m’en acquitte et le tout, s’il vous plaît, sous vos bonnes grâces. J’ai reçu de M. Galien, [3] conseiller de votre ville, le Salmasius fort bien conditionné, dont je vous remercie. [4] Vous pouviez le garder plus longtemps. [1] Quand M. de Blampignon [5] s’en retournera, je lui donnerai de mes dernières thèses à vous rendre. Mon plaidoyer [6] contre le Gazetier [7] n’est pas écrit, depuis cinq ans passés je n’en ai eu aucun loisir. [2] Je le fis sur-le-champ, sans l’avoir médité et sans en avoir jamais écrit une ligne. Deux avocats qui venaient de plaider contre moi, l’un au nom du Gazetier et l’autre au nom de La Brosse, [8] me mirent en humeur de faire mieux qu’eux et de dire de meilleures choses. L’un ni l’autre ne purent prouver que nebulo et blatero fussent termes injurieux. [3] Ils me donnèrent si beau champ que leurs faibles raisons servirent à me justifier aussi bien que toute l’éloquence du monde, [4] et mon innocence me fit obtenir si favorable audience que j’eus tout l’auditoire et tous les juges pour moi, et Censorem, et Curiam, et Quirites[5][9] Depuis ce temps-là, j’avais commencé à le décrire, et en suis environ à la moitié. [6] J’ai bonne envie de l’achever, mais le loisir me manque. [10] Je m’en vais travailler à quelque chose contre la cabale des apothicaires [11] afin de l’avoir tout prêt pour le faire imprimer si jamais ils m’attaquent ; et puis je travaillerai à une Méthode particulière in gratiam Neophytorum[7] en laquelle sont réfutés le bézoard, [12] les eaux cordiales, [13] la corne de licorne, [14] la thériaque, [15] les confections d’hyacinthe [16] et d’alkermès, [17] les fragments précieux et autres bagatelles arabesques, [8][18] quæ sunt meræ nugæ, solis ditandis pharmacopœis idoneæ[9] Et pour cela, il me faut trois ou quatre ans de loisir ; outre que je prends soin particulier des études de mon fils aîné [19] que je veux présenter à l’examen le carême prochain. De quibus singulis faventem Deum expectamus[10] Quelqu’un avait écrit un livret du parti de M. Arnauld, [20] de saint Pierre et saint Paul ; [21][22] après beaucoup de bruit et grande poursuite des loyolites, [23] on a vu ici produite, sourdement néanmoins, une censure de l’Inquisition [24] de Rome contre ledit livre. [11] Les juges de l’Inquisition sont des moines ignorants et des jésuites passionnés pour leur cabale. Il a ici couru contre cette censure des remarques par lesquelles est fort bien prouvé et démontré que ce décret de l’Inquisition n’est de nulle valeur en France. Ces notes furent condamnées au Châtelet [25] par le lieutenant civil sur le mémoire et l’ordre qui lui fut envoyé par M. le chancelier [26] qui fait ce que veulent les jésuites. Le nonce là-dessus fit publier en quelques églises, où les curés étaient loyolitiques, ce prétendu décret de l’Inquisition. La Cour avertie de ce désordre, après avoir ouï M. Talon, [27] pour le procureur général, [28] a cassé tout ce qui s’était fait au Châtelet, a fait défense au nonce de rien faire imprimer ni publier ici de l’Inquisition romaine qui n’ait auparavant été vérifié en Parlement, etc. On dit que la remontrance de M. Talon et l’arrêt aussi, s’imprimeront ; si cela est, je tâcherai de vous en envoyer. [12] On a imprimé ici ma thèse [29] pour la troisième fois. [13] Tout le Parlement et tout Paris se moquent des apothicaires et de leur imprudente impudence avec laquelle ils m’ont voulu attaquer. Il n’est pas jusqu’à notre doyen [30] qui n’ait voulu mettre trois grandes pages de mon plaidoyer dans son doyenné, in Commentariis Facultatis[14] comme M. Du Val [31] y mit il y a cinq ans mon affaire contre le Gazetier. [32] On n’a rien fait contre le livre de M. de Saumaise de Primatu Petri qui est autant que condamné quia auctorem habet Calvinistam[15][33] ni contre deux autres livres que nous avons de lui in‑8o contre feu M. Grotius [34] de Eucharistia et Transsubstantiatione[16][35] On ne les censure point, d’autant qu’ils sont autant et pis que censurés puisqu’ils sont huguenots ; [36] mais personne n’en attaque l’auteur, qui se défend si bien que même le P. Petau, [37] doctissimus Loyolitarum[17] ne produit rien contre lui, combien qu’il y ait longtemps qu’on l’attende. M. Blondel, [38] ministre de Charenton, [18][39] a mis en lumière il y a environ dix ans un gros in‑fode la Primauté de l’Église contre Baronius, [19][40] Duperron [41] et autres. [20] Ce livre est admiré ici comme un grand et horrible travail, mais on n’y a pas répondu. Un évêque m’a dit autrefois qu’on ne répondait point à ces livres-là parce qu’ils ne se pouvaient réfuter. Le même Blondel a mis au jour depuis trois mois, imprimé en Hollande, un petit livret in‑8o de dix feuilles d’impression, contre la papesse Jeanne, [42] où il montre qu’elle ne fut jamais. [21] Je ne sais ce qu’en diront les directeurs de Charenton qui lui paient sa pension de ministre, mais il est certain que ce Blondel est un homme qui cherche maître ou parti en matière de religion, qu’il n’est pas si fort huguenot que les autres ministres, qu’il est papiste en quelque chose. Il hante fort en Sorbonne, [43] il est historiographe de France et est suspect aux siens propres. Feu MM. Casaubon [44] et Grotius ont autrefois été de même. Il n’y a rien de nouveau en nos Écoles sinon que nous avons perdu cette année deux de nos docteurs, savoir M. Bérault, [45] âgé de 63 ans, et M. Erbaud, [46] vieux huguenot âgé de 83 ans. [22] M. Thévart [47] s’en va faire imprimer un troisième tome des Conseils de M. de Baillou. [23][48] M. Riolan [49] ad multa se accingit[24] savoir : à l’impression de son Anthropographie latine in‑fo, quarta parte adauctam ; [25] à mettre tout en un tome in‑4o, comme le Perdulcis[50] les œuvres de feu Monsieur son père [51] augmentées de divers traités ; à faire un autre tome d’opuscules français, dont il est l’auteur, où il y en aura un qui fera bien du bruit. [26] On commencera l’hiver prochain à imprimer. Nous attendons le mois prochain un nouveau livre de M. de Saumaise qui sera de anno climacterico, adversus vanitates astrologorum[27][52][53] Ses amis l’attendent ici à la Saint-Rémy. On dit qu’il y doit passer l’hiver et qu’après avoir vu ses amis, il veut consulter des manuscrits de la Bibliothèque du roi, [28][54] pour travailler sur le Nouveau Testament après Heinsius [55] et Grotius. Il est plus mal que jamais avec D. Heinsius et c’est pourquoi il veut nous donner ce livre, comme il l’a promis en son traité de Calculo, page 62[29][56] Je voudrais qu’il nous eût donné cela, son Pline, et son Dioscoride[57] et 60 observations qu’il a faites sur Pline, [58] et ipse mihi retulit ; [30] mais tout est à craindre, d’autant qu’il est usé, cassé, sec et goutteux, et prope sexagenarius. Opto tamen illi Nestoreos annos in reipublicæ litterariæ commodum[31][59][60][61] Mon second fils, [62][63] âgé de 14 ans et trois mois, répondit le mois passé de toute la philosophie grecque et latine publiquement, où nous eûmes pour auditeurs un nombre infini d’honnêtes gens ; à la fin de son acte il passa maître ès arts, magna exultatione totius Academiæ[32] Je le remets dans ses humanités pour un an et puis je le ferai étudier en droit afin qu’il puisse quelque jour me défendre si les apothicaires [64] aut similes alii nebulones [33] entreprennent encore de m’attaquer. J’ai bien ici des amis qui veulent me faire croire qu’ils lui donneront de l’emploi et de l’audience. Mes deux autres petits étudient et omnes educabo in eam spem ut tibi tuisque pro virili inserviant[34][65][66][67] M. de Balzac [68] nous a ici donné tout de nouveau deux volumes de lettres choisies, qui font en tout six tomes de lettres, outre son Prince et ses Œuvres diverses in‑4o[35] Pour votre autre lettre que m’a délivrée M. de Blampignon, [69] je vous promets que je le servirai tuo suoque nomine pro virili[36] Il m’a donné un mémoire des livres que désirez recouvrer ici, je vous promets que j’en aurai soin. Les Consultations de Solenander [70] sont fort rares, je n’ai jamais trouvé ce livre à vendre qu’une fois. [37] Je ne sais ce que vous entendez par Penæ et Lobellii stirpium Adversaria nova, pars prima in‑fo[71][72] est-ce que vous avez l’autre volume intitulé Observationes ? [38] Tout le reste qui vous manque se pourra trouver avec le temps. Je vous baise très humblement les mains, à Mme Belin, à Monsieur votre fils aîné, à Messieurs vos frères, à M. Sorel, à MM. Camusat, Allen et Galien, et suis pour toute ma vie, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

Patin.

De Paris, ce 18e d’août 1647.

J’avais écrit cette lettre en intention de la donner à M. de Blampignon qui m’avait promis de revenir, faute de quoi je vous l’envoie par le messager. Il n’y a rien ici de nouveau, sinon que l’on a mis en la Bastille [73] M. de Fontrailles, [74] celui qui se sauva de Narbonne [75] lorsqu’on y prit MM. de Cinq-Mars [76] et de Thou. [77] On dit néanmoins que ce dernier fait n’est point capital. [39] On va faire à Grenoble le procès au maréchal de La Mothe-Houdancourt. [78] On dit que la reine [79] ira au Palais la semaine prochaine pour y faire vérifier des offices nouveaux ; Dii meliora[40] Je vous donne le bonjour, Monsieur.

De Paris, ce 22e d’août 1647.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Claude II Belin, les 18 et 22 août 1647

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(Consulté le 19.08.2019)