À Claude II Belin, les 18 et 22 août 1647
Note [32]

« à la grande exultation de toute l’Académie. »

Charles Patin (Paris 23 février 1633-Padoue 2 octobre 1693) était le second fils vivant et le préféré de Guy, qui le surnommait Carolus ou Charlot. Son Lyceum Patavinum, sive Icones et vitæ professorum, Patavii, mdclxxxii publice docentium. Pars prior, Theologos, Philosophos et Medicos complectens. Per Carolum Patinum, EQ. [Eques] D.M. doctorem medicum Parisiensem, primarium Chirurgiæ Professorem [L’Université de Padoue, ou les portraits et les vies des professeurs enseignant publiquement à Padoue en 1682. Première partie qui contient les théologiens, philosophes et médecins. Par Charles Patin, chevalier, docteur en médecine de la Faculté de Paris, premier professeur de chirurgie] (Padoue, Petro Maria Frambotti, 1682, in‑4o ; Gallica), contient (pages 77‑104) son autobiographie précédée de son portrait gravé (où l’on retrouve le long nez de son père).

Charles avait passé une partie de son enfance à Roanne auprès du médecin Pierre Gontier, ami et disciple de son père, avant de revenir à Paris en 1644, pensionnaire au Collège de Presles-Beauvais (v. note [2], lettre 143). Il manifestait un talent précoce pour les études. Voici le souvenir qu’il a lui-même conservé de sa maîtrise ès arts (pages 81‑82 du Lyceum Patavinum) :

Ita studijs belle succedentibus, supervenit quod mentem impense turbaret. Conclusiones meas græco-latinas (pro solito Parisiensium more amplissimas, utpote totam continentes philosophiam) typis expressas cum Professori meo Rogerio Omoloy, Hiberno, philosopho non incelebri, censuræ causa detulissem, negavit eas se inspecturum, me monstrum aggredi sinsuperabile, id quod nullo modo comprobare posset. E memoria nunquam excidere poterunt lacrymæ tunc temporis profusæ, actum esse de me (pœnitet me etiamnum puerilis animi) existimabam. Sola Parentis solertia modum tulit : Cum enim ad se R.P. Cyrillum Rhodocanacem Chium studia mea moderantem (quem postea Patriarcham in Oriente renuntiatum fama est) vocasset, una decreverunt me, si animo vires non dessent, etiam absque præside officio fungi debere, difficultate omni in eo posita, quod linguæ græcæ plane ignarus esset Professor. Commisissem me ceto tanto certamini, adeo temeritarium effecerat desperatio, ni prudentiori consilio Professor suam famam agi edoctus fuisset : Itaque iv. Iul. mdcxlvii. post exactum ætatis annum xvi. præsentibus Nuntio Apostolico, xxxiv Episcopis, Aulæ, Senatus, Urbisque Proceribus, post bilingue quinque horarum discrimen, feliciter laurea philosophica decoratus fui, quam modestiori titulo Magisterium artium Parisienses nuncupant.

[Mes études progressant ainsi avec bonheur, survint un accident qui me troubla fortement l’esprit : avant de les faire imprimer, je soumis mes conclusions gréco-latines (qui, à la mode parisienne, étaient fort longues car elles contenaient la philosophie tout entière) au jugement de mon professeur, Roger O’Moloy, Irlandais et philosophe non dénué de quelque célébrité, {a} mais il refusa de les examiner et me rebuta très durement, disant qu’il ne pouvait les approuver en aucune façon. À mon souvenir, jamais larmes ne pourront surpasser celles que je versai alors, pensant que c’en était fait de moi (tant de pusillanimité me donne encore du regret). Le savoir-faire de mon père put seul trouver un accommodement : il rencontra mon gouverneur d’études, le R.P. Cyrille Rhodokanakis, originaire de l’île de Chio (qui est réputé avoir depuis été nommé patriarche en Orient), et ils convinrent que, si la force d’âme ne me faisait pas défaut, je devais m’acquitter de mon devoir, même sans protection et en dépit de toute la difficulté qui s’y rencontrerait, pour la bonne raison que ce professeur n’entendait rien à la langue grecque. Je me serais certainement engagé dans un si rude combat, tant le désespoir m’avait rendu téméraire, si une plus sage réflexion n’avait déterminé mon professeur à sauvegarder sa bonne réputation. Si bien que le 4e de juillet 1647, ayant atteint l’âge exigé de 14 ans, en présence du nonce apostolique, de 34 évêques, d’éminents personnages de la cour, du Parlement et de la Ville, après une dispute de cinq heures dans les deux langues, je fus heureusement honoré du titre de lauréat en philosophie, que les Parisiens intitulent plus modestement magisterium artium. » {b}


  1. V. note [11] des Affaires de l’Université en 1651‑1652 dans les Commentaires de la Faculté de médecine de Paris

  2. Maîtrise ès arts.

Charles a plus loin confié son destin de cadet (pages 81‑82) :

Medicinam gerebam in oculis, dilectissimæ Philosophiæ sororem, artem vitæ salutisque custodem, cujus amorem Parens meus non vulgarem inspiraverat. Obstabat avunculus quidam meus, et ipse Iurisconsultus, qui cum se sine liberis videret, me fortunarum suarum hæredem scribere et in filium adoptare, simulque pro forensi aliqua dignitate mihi comparanda pecunias suppeditare promiserat : Est hoc nimirum χρυσα ορη υπισχνεισθαι ut aiunt, aureos montes polliceri. Tantæ autem autoitatis viro, ut hic erat in nostra domo, neque ego neque Parens meus quidquam quod tanto beneficio reponeremus habere nobis videbamur. Iurisprudentiam itaque aggredior, tanto cum desiderio, tantaque animi contentione.

« J’avais en vue la médecine, sœur de la très chérie philosophie, art de la vie et garde du salut. Mon père m’avait inspiré pour elle un amour peu commun. Un certain mien oncle s’y opposait pourtant ; il était lui-même juriste et comme il se voyait sans enfants, il avait promis de me déclarer héritier de ses biens et de m’adopter pour fils, tout en pourvoyant à la dépense pour que je devinsse avocat de quelque mérite ; c’était assurément ce qu’on appelle promettre un mont d’or. {a} Il nous sembla, à mon père et à moi, que nous étions dans l’impossibilité de refuser l’offre de cet oncle qui jouissait d’une grande autorité sur notre maison. Je m’attaque donc au droit, autant de gré que de force…]


  1. Adage 815 d’Érasme.

Le généreux oncle ne parla plus jamais de ses belles promesses. Carolus obtint à Poitiers sa licence en l’un et l’autre droits (civil et canonique) au bout de 16 mois, et fut reçu avocat au Parlement de Paris où il étudia la jurisprudence pendant six ans. La suite de sa vie fait partie des lettres de son père : réorientation vers la médecine, docteur régent de la Faculté de Paris en 1655 ; poursuites et condamnation aux galères par contumace pour contrebande de livres interdits en 1668 ; fuite qui le mena à Padoue où il fut nommé professeur de médecine en 1677, puis de chirurgie en 1681. La même année, Louis xiv accorda sa grâce à Charles, mais en dépit de ses requêtes, il ne parvint pas à se faire rétablir parmi les docteurs régents de la Faculté de médecine de Paris (v.  les Déboires de Carolus). De son mariage avec Madeleine Hommetz en 1663 (v. note [1], lettre 744), naquirent deux filles, Charlotte-Catherine et Gabrielle-Charlotte, qui, comme leur mère, furent de savantes lettrées, membres de l’Académie des Ricovrati de Padoue (v. note [175] des Déboires de Carolus).

Charles Patin a laissé de nombreux ouvrages.

  • Le plus attachant est son Lyceum Patavinum…

  • Le plus remarquable aujourd’hui est son édition latine illustrée de Μωριασ Εγκομιον Stultitiæ Laus. Des. Erasmi Rot. Declamatio, cum commentariis Ger. Listrii, et figuris Io. Holbanii. e codice academiæ Basiliensis. Accedunt, Dedicatio illustrissimo Colberto, Præfatio Caroli Patini, Vita Erasmi, Catalogus operum Erasmi, Vita Holbenii pictoris Bas., Opera Holbenii, Epistola Ger. Listrii ad Io. Paludanum, Præfatio Erasmi ad Th. Morum, Epistola Erasmi ad Mart. Dorpium, Epistola Erasmi ad Th. Morum, Epistola Th. Mori ad Mart. Dorpium, Index rerum er vocum [L’Éloge de la Folie (v. note [33], lettre 396), Discours de Désiré Érasme, avec les commentaires de Gerardus Listrius, les dessins de Iohannes (Hans) Holbein, d’après l’exemplaire de l’Université de Bâle. Avec une dédicace au très illustre Colbert, une préface de Charles Patin, une vie d’Érasme, un catalogue de ses œuvres, une vie d’Holbein, peintre de Bâle, les œuvres d’Holbein, une lettre de Gerardus Listrius à Iohannes Paludanus, la préface d’Érasme à Thomas More, une lettre d’Érasme à Martinus Dorpius, une lettre d’Érasme à Thomas More, une lettre de Thomas More à Martinus Dorpius, un index des mots et des choses] (Bâle, Genathian, 1676, in‑8o, Biblioteca Digitale Fondazione Marco Besso). V. note [142] des Déboires de Carolus pour Holbein et pour la genèse de cet ouvrage, expliquée dans la dédicace de Charles Patin à Jean-Baptiste Colbert.

  • Plusieurs autres titres sont cités au fil des lettres de Guy Patin.

  • Certains ont dit que Charles Patin a employé le pseudonyme de Nicolas Venette (alias Salonicus le Vénitien) pour le très fameux Tableau de l’amour conjugal considéré dans l’état du mariage (Parme, Franc d’amour, 1687, in‑16o, pour une des premières d’une foule d’éditions) — traité de physiologie génitale bien fait, mais qui provoqua le scandale : « c’est un vrai roman qui est rempli d’histoires indécentes, plus propres à corrompre la jeunesse qu’à l’instruire » (Éloy). Les biographies comparées de Nicolas Venette (La Rochelle 1633-ibid. 1698) et de Charles Patin contredisent formellement cette hypothèse.

  • Comme en écho à l’obstination rétrograde de son père, Charles a publié à Padoue en 1685 un discours intitulé Circulationem sanguinis a Veteribus cognitam fuisse [Les Anciens ont connu la circulation du sang] (v. note [3] de Thomas Diafoirus et sa thèse), dont Georges Gilles de La Tourette (pages 111‑112) a cité cet extrait :

    « Les Anciens qui connaissaient si bien les fièvres qui prennent naissance dans l’ébullition et la fermentation du sang avaient déjà indiqué la circulation : les artères portaient le sang à travers l’organisme et les veines le ramenaient au cœur. Bien plus, ils connaissaient les lymphatiques. Certainement, nous l’avouons, Realdus Columbus, {a} Daniel Sennert et surtout Guillaume Harvey n’en sont pas les inventeurs, ils méritent qu’on les appelle restitutores. {b} Aussi, étudions donc les Anciens, nous y trouverons la clef de toute science médicale. »


    1. Matteo Realdo Colombo (v. notule {d} de la note [49] du Procès opposant Jean Chartier à Guy Patin en juillet 1653).

    2. Restaurateurs.

V. la fin des Déboires de Carolus, pour un portrait physique et pathologique très expressif de Charles Patin à l’âge de 52 ans.

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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Claude II Belin, les 18 et 22 août 1647. Note 32

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(Consulté le 22.09.2019)

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