À Johann Georg Volckamer, le 25 février 1656
Note [1]

Thomæ Bartholini Defensio Vasorum lacteorum et lymphaticorum adversus Joannem Riolanum Celeberrimum Lutetiæ Anatomicum. Accedit Cl. V. Guilielmi Harvei de Venis Lacteis sententia expensa ab eodem Th. Bartholino.

[Défense des vaisseaux lactés et lymphatiques, de Thomas Bartholin contre Jean Riolan, très célèbre anatomiste de Paris. Avec la sentence du très brillant William Harvey sur les veines lactées, examinée par ledit Th. Bartholin]. {a}


  1. Copenhague, Melchior Martzan, 1655, in‑4o de 210 pages ; épître dédicatoire à Niels Trolle, gentilhomme danois, datée du 1er février 1655.

La De Lacteis venis Sententia Cl. V. Guilielmi Harvei expensa a Th. Barthelino [Sentence du très brillant William Harvey sur les veines lactées, soigneusement pesée par Th. Bartholin] (pages 169‑195) est une lettre de Bartholin Celeberrimo Viro Dn. D. Joh. Danieli Horstio, nuper Med. Prof. Marpurgensi, nunc Archiatro Darmstadiano meritissimo, Amico suspiciendo [au très célèbre M. Johann Daniel Horst, naguère professeur de médecine à Marbourg, maintenant très méritant archiatre de Darmstadt, son admirable ami]. Bartholin y attaquait la sentence que Harvey (mort en 1657) avait énoncée sur les lactifères dans un ouvrage paru en 1649, deux ans avant la publication des voies du chyle par Jean Pecquet : {a}

Exercitationes Duæ anatomicæ de Circulatione sanguinis. Ad Joannem Riolanum filium ; Parisiensem medicum peritissimum, Anatomicorum Coryphæum : in Academia Parisiensi Anatomes et Herbariæ professorem Regium egregium atque Decanum, Reginæ matris Ludovici xiii. Medicum primarium. Authore Guilielmo Harveo Anglo, in Collegio Medicorum Londinensium Anatomes et Chirurgiæ Professore ; serenissimæque Majestatis Regiæ Archiatro.

[Deux Essais anatomiques sur la Circulation du sang. Adressés à Jean Riolan le fils, très habile médecin de Paris, coryphée des anatomistes, distingué doyen et professeur royal d’anatomie et botanique en l’Université de Paris, premier médecin de la reine mère du roi Louis xiii. Par William Harvey, Anglais, professeur d’antomie et chirurgie dans le Collège des médecins de Londres, archiatre de Sa sérénissime Majesté royale]. {b}

Le passage les plus instructif est aux pages 16‑18 :

Præterea addit vir doctissimum Enchirid. lib. 2, cap. 18. quartum genus vasorum menseterio, quæ venæ lacteæ dicuntur ; (inventa ab Asselio,) quibus positis, videtur astruere, omne alimentum ab intestinis extractum per ipsas ad jecur, officinam sanguinis, de rivari, quo inibi concocto et in sanguinem transmutato (dicit lib. 3 ; caput. 8) ad dextrum cordis ventriculum traducitur, quibus positis, inquit, omnes difficultates quæ olim movebantur, de distributione chyli et sanguinis, per eundem canalem cessant ; nam venæ lacteæ vehunt chylum ad Hepar et proinde seorsum isti canales sunt, et seorsum obstrui possunt. Verum enimvero quomodo si lac illud in jecur transfundatur et pertranseat, inde per cavam ad cordis ventriculum (quando sanguinem in ramis portæ, simæ hepatis distributis numerosissimis contentum posse pertransire, ut ita fiat circulatio negat vir doctissimus) unde hoc verisimile demonstretur, scire velim, præsertim cum et spirituosior et penetrativus magis sanguis, quam chylus aut lac in illis lacteis contentum, apparet, et adhuc ab arteriarum pulsu urgetur, ut alicubi viam inveniat. […]

Sed enim vir doctissimus si maluisset, in portæ venis et cavæ ramulis, ponere circularem motum sanguinis (uti dicit lib. 3. cap. 8. in venis sanguis perpetuo et naturaliter ascendit sive remeat ad cor, sicut is in omnibus arteriis descendit sive discedit a corde) non video, inquam, quin hoc posito, omnes difficultates, quæ olim movebantur de distributione chyli et sanguinis per eosdem canales, æque cessarent ; ut et ultra non necesse haberet seorsum vasa chyli inquirere aut ponere. Quandoquidem, sicut venæ umbilicales ab ovi liquoribus succum alimentativum absorbent, de feruntque ad nutriendum et augmentandum pullum, adhuc embryonem existentem, ita venæ meseraicæ ab intestinis chylum sugunt, et in jecur deferunt, idemque officium adulto præstare qui prohibet asseverare ? cessant enim omnes motæ difficultates, cum in iisdem vasis non duo contrarii simul motus supponuntur, sed eundem continuo motum in mesaraicis ab intestinis in jecur supponimus.

De venis lacteis quid sentiendum alibi dicam, cum de lacte tractavero in diversis recens natorum partibus reperto præsertim humano : reperitur enim mesenterio et omnibus ejus glandulis, in thymo quoque, axillis etiam et mammis infantum ; lac obstetrices emungunt, ut putant, in salutem.

[Le très savant homme ajoute aussi, au livre 2, chapitre 18 de son Encheiridium : {c} dans le mésentère existe une quatrième sorte de vaisseaux (découverts par Aselli) ; {d} ils semblent être là pour conduire tout l’aliment extrait par les intestins jusqu’au foie, qui est la fabrique du sang ; et après y avoir été digéré et transformé en sang (dit-il au livre 3, chapitre 8), il est conduit au ventricule droit du cœur. Ainsi, dit-il, cessent tous les difficiles questions qu’on agitait jadis sur la distribution du chyle et du sang par un même canal : {e} les veines lactées amènent le chyle au foie, d’où s’ensuit que ces canaux sont séparés et peuvent s’obstruer séparément. Sans doute, mais si ce lait se déverse dans le foie et le traverse puis, de là, gagne le ventricule du cœur par la veine cave {f} (quand ce très savant homme nie la circulation, qui permet au sang contenu dans les rameaux de la veine porte de traverser le foie, à la face inférieure duquel ils sont extrêmement nombreux), je voudrais savoir comment il démontre la vraisemblance de son propos, en particulier parce que le sang apparaît à la fois plus limpide et beaucoup plus pénétrant que le chyle ou le lait contenu dans lesdits lactifères, et parce qu’il est en outre poussé par la pulsation des artères pour trouver partout son chemin. {g} (…)

Si le très savant homme avait préféré placer un mouvement circulaire du sang dans les rameaux des veines porte et cave {f} (ne dit-il pas, au livre 3, chapitre 8, que dans les veines, en permanence et naturellement, le sang monte ou revient au cœur, de même que dans toutes les artères, il descend ou s’éloigne du cœur ?), {h} alors je dirais ne pas voir comment ne cesseraient pas aussi bien les difficiles questions qu’on agitait jadis sur la distribution du chyle et du sang par les mêmes canaux ; sans qu’en outre, le chyle ait à se chercher et s’établir des vaisseaux propres. {e} Les veines ombilicales extraient le suc nutritif des humeurs de l’œuf et le transportent au petit poulet, dont l’existence n’est encore qu’embryonnaire, pour assurer son alimentation et sa croissance : pourquoi alors n’affirmerait-on pas sérieusement que les veines mésentériques pompent le chyle dans les intestins et le transportent-vers le foie, pour remplir le même office chez l’adulte ? Cesseraient alors aussi toutes les difficiles questions qu’on a agitées, parce que dans ces vaisseaux {i} ne coexistent pas deux mouvements contraires, mais que nous supposons l’existence continuelle d’un même mouvement dans les vaisseaux mésentériques, allant des intestins au foie.

Je dirai ailleurs ce qu’il faut penser des veines lactées, quand je traiterai du lait dans les diverses parties des nouveau-nés, notamment chez l’homme : on en trouve en effet dans le mésentère et dans toutes ses glandes, ainsi que dans le thymus, et même les mamelles des enfants, d’où les sages-femmes croient salutaire de le soutirer]. {j}


  1. Experimenta nova anatomica… [Expériences anatomiques nouvelles…] (Paris, 1651, v. note [15], lettre 280).

  2. Rotterdam, Arnoldus Leers, 1649, in‑12 ; réédition à Paris, Gaspard Meturas, 1650, in‑12.

  3. Jean ii Riolan, que Harvey qualifiait ici respectueusement de vir doctissimus, « très savant homme » : Encheiridium anatomicum et pathologicum… [Manuel anatomique et pathologique…] (Paris, 1648, v. note [25], lettre 150).

  4. V. note [10], lettre latine 15, pour Gaspare Aselli et sa découverte publiée en 1627. Les trois autres sortes de vaisseaux étaient les artères, les veines et les nerfs.

  5. Riolan se réjouissait que la découverte d’Aselli ait mis fin aux débats sur le déplacement du chyle depuis le mésentère jusqu’au foie, en montrant qu’il emprunte des vaisseaux distincts de ceux qui conduisent le sang. Harvey, au contraire, croyait que le sang et le chyle empruntent les mêmes vaisseaux pour gagner le foie, dans le mouvement circulatoire général qu’il avait découvert.

  6. Fonctionnellement, le foie est un organe veineux placé entre deux systèmes : la veine porte lui apporte le sang venu de l’estomac, de l’intestin grêle (mésentère), le la rate et du pancréas ; la veine cave inférieure draine (par les veines sus-hépatiques) le sang qui en sort, dont il a modifié (digéré et purifié) la composition liquide (plasma, v. note [33], lettre latine 4).

  7. Autrement dit : comment un liquide aussi épais que le chyle cheminerait-il dans ses vaisseaux propres et, qui plus est, sans jouir de la force propulsive de la circulation sanguine ? Harvey en déduisait à tort que, pour gagner le foie, le chyle devait se mêler au sang veineux porte.

  8. Parenthèse ironique pour signifier que Riolan, en dépit de ses objections obstinées, était contraint d’admettre implicitement la circulation du sang démontrée par Harvey.

  9. Les veines sanguines et les veines lactées (lactifères) du mésentère.

  10. Exercitationes de Generatione animalium… [Essais sur la reproduction des animaux…] (dernier ouvrage publié par Harvey, Amsterdam, 1651, v. note [22], lettre 252), Exercitatio lvi, De ordine partium in generatione, ut ex observationibus constat [L’ordre de formation des parties dans la reproduction, tel qu’il ressort de ce qui est observé], pages 365‑366 :

    Notandum hic obiter, in omni fœtu humano vegeto et sano, lac perfectum passim reperiri ; eodemque maxime thymum glandulam abundare. Reperitur etiam in pancreate, et per totum mesenterium, in quibusdam quasi venis lacteis, glandulisque inter divaricationes venarum mesaraicarum positis. Quinetiam ex infantium recens natorum uberibus aliquando exprimitur, imo sponte effluit : idque ad sanitatem facere, obstetrices aliquæ opinantur.

    [Il faut ici noter, en passant, qu’on trouve partout du lait parfaitement formé chez tout fœtus humain sain et bien vivant : il abonde surtout dans la glande thymique ; {i} mais on en trouve aussi dans le pancréas et dans la totalité du mésentère, dans certaines veines d’aspect lacté {ii} et dans les glandes placées aux confluences des veines mésentériques. Et même bien plus, chez les nouveau-nés, il s’en tire parfois des mamelons, {iii} voire il s’en écoule spontanément ; et certaines sages-femmes croient sain de le traire]. {iv}

    1. Vulgairement appelé fagoue (et ris, chez le veau), le thymus est une grosse glande des jeunes mammifères, située dans le thorax, à la base du cou, qui s’atrophie au cours de la croissance. Il joue un rôle capital dans le développement de l’immunité.

    2. Le quasi d’Harvey traduit bien son refus de tenir les lactifères pour des vaisseaux à part, distincts de veines sanguines.

    3. Lait dit de sorcière, en lien facultatif avec la poussée hormonale qui accompagne la naissance. Il s’y attachait quantité de superstitions.

      Le mot uberes, que Harvey emploie en 1651, autorise, dans son texte de 1649, à traduire par « mamelles » le mot axillæ, qui signifie proprement « aisselles ».

    4. Quant il ne s’agissait pas d’une production tardive des glandes mammaires, ce lait omniprésent chez le fœtus était de la lymphe riche en corps gras circulant dans les vaisseaux lymphatiques.

En somme, Bartholin reprochait légitimement à Harvey de nier l’existence d’un réseau lymphatique, anatomiquement et fonctionnellement distinct des réseaux sanguins veineux et artériel, dont l’immortel anatomiste anglais avait si brillamment élucidé la circulation. Pour lui, la découverte d’Aselli était factice : ses vaisseaux lactés du mésentère n’étaient autres que des veines sanguines remplies de chyle après un repas (lymphe digestive postprandiale, v. note [26], lettre 152) ; contrairement à Riolan, Harvey ne concevait pas que les lymphatiques mésentériques, distincts des veines sanguines, véhiculent séparément le chyle. À ma connaissance, aucun texte imprimé de Harvey n’a réagi à la publication par Pecquet en 1651 (v. supra seconde notule {a}) : en démontrant le mouvement du chyle, il y confirmait et développait brillamment la découverte des lactifères mésentériques (1627), mais en leur donnant l’organisation et la destination que nous leur connaissons depuis lors. En médecine, le xviie siècle a véritablement été celui des deux circulations, mais Harvey n’a cru qu’en la sienne.

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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Johann Georg Volckamer, le 25 février 1656. Note 1

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(Consulté le 25.09.2022)

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