À André Falconet, le 16 juillet 1669, note 6.
Note [6]

« sera-ce par la Porte Sainte, ou par celle de Capène ? ».

Déroutés par ce latin, les précédents éditeurs ont remplacé par Campenam (mot dénué de sens en latin) l’adjectif Capenam, qui se lit chez d’autres et s’accorde parfaitement au contexte. Il existait en effet à Rome une Porta Capena, d’où partait la route menant à Capène. {a} Guy Patin possédait les Dies Caniculares [Jours Caniculaires] de Simone Maiolo, {b} dont le colloque i du tome ii (page 483, 2e colonne, repère D), {c} De origine, cultu atque oraculis Deorum [Sur l’orignine, le culte et les oracles des dieux], contient cette réponse de PH [Philosophus, le Philosophe] à EQ [Eques, le Chevalier], qui lui a fourni la matière de son ironique allusion :

Romæ olim ad portam Capenam, postea Appiam vocatam, aqua, quæ Mercurio sacra fuit, alii alios aspergebant, ut hac conspersione abstergerentur et delerentur, ceu inustæ corporibus notæ deformitate flagitiorum, ac præcipue periurorum. Tali persuasione seu ablutione Peleus Patroclum absoluisse, et Acastus expiasse Peleum a cæde fratris Phoci, et Ægeus Medeam a cæde liberorum traditur. Idem mos lustrandorum corporum Turcis usu est, hoc enim extergi luem peccatorum, et tolli labem omnem, persuasum habent, de propagata a maioribus et inueterata opinione. Ideo et lauationibus utuntur creberrimis, et templa sua ingressuri, priusquam pedem inferant, aqua sese, quæ in aditu templi, vase ad hos usus asseruatur, perluunt. Sed his omissis, quæ iam dudum interciderunt, atque in earum locum vera Christianorum lustratio substituta est.

[Jadis à Rome, près de la porte Capène, qu’on a depuis nommée Appienne, il y a un cours d’eau, consacré à Mercure, où les gens s’éclaboussaient les uns les autres pour que cette aspersion lave et efface la marque des souillures que l’infamie avait imprimées sur leurs corps, et particulièrement celle des parjures. Dans cette croyance, c’est, dit-on, par une telle ablution que Pélée a absous Patrocle, qu’Acaste a purifié Pélée du crime de son frère Phocos, et Égée a lavé Médée du meurtre de ses enfants. {d} La même coutume de se purifier le corps est en usage chez les Turcs, car une opinion invétérée et ancestrale les a persuadés d’effacer ainsi les taches de leurs péchés et d’ôter toutes leurs souillures. Voilà pourquoi, quand ils vont pénétrer dans leurs sanctuaires, avant d’y poser le pied, ils s’adonnent à de très assidus lavages en s’aspergeant d’eau puisée dans une vasque qu’on place à la porte pour cet usage. Chez les chrétiens, tout cela est depuis longtemps tombé dans l’oubli pour être remplacé par la véritable ablution]. {e}


  1. Ancienne ville d’Étrurie qui est aujourd’hui intégrée au nord-est de la métropole romaine.

  2. V. note [10], lettre 295.

  3. Dans la troisième édition publiée à Mayence, Johannes Theobaldus Schonwetterus, 1610, in‑fo de 1 060 pages.

  4. Tous ces personnages appartiennent au mythe grec.

    • ayant recueilli le jeune Patrocle, exilé pour avoir tué un de ses cousins, Pélée, roi de Phthie, lui a donné Achille pour compagnon (v. note [27], lettre 989) ;

    • Acaste, roi d’Iolcos, a pardonné à l’argonaute Pélée le meurtre de son demi-frère Phocos ;

    • après avoir tué Merméros et Phérès, les deux enfants qu’elle avait eus de Jason, Médée (v. notule {a}, note [13], lettre 695) se réfugia à Athènes où le roi Égée l’épousa.

  5. Pour se signer en entrant dans une église, les catholiques puisent quelques gouttes d’eau bénite dans un récipient (bénitier), mais sans emprunt aux musulmans.

Ainsi compris, ce rituel de purification que les anciens Romains pratiquaient à la porte de Capène, contraste avec la cérémonie d’ouverture par le pape, instituée au xve s., de la Porte Sainte [Porta sacra] de chacune des sept basiliques de Rome pour inaugurer l’Année sainte (ou jubilé, v. note [7], lettre 31), vouée à raviver la foi des catholiques et à effacer leurs péchés en leur attribuant des indulgences. Pour l’émissaire ottoman, franchir la Porte Sainte c’était se convertir la religion romaine, tandis que passer par la Porte de Capène le maintenait dans son incroyance en ne l’absolvant de ses péchés que devant Allah.

À bord des navires que Louis xiv avait en vain envoyés à Constantinople pour ramener son ambassadeur, Denis de La Haye (v. note [1], lettre 955), Soliman Aga (v. note [2], lettre 949) allait débarquer à Toulon le 4 août (Mémoires du chevalier d’Arvieux, Paris, 1735, tome iv, pages 129 et 157) :

« Sa Majesté en ayant reçu avis, choisit le sieur de La Gibertie, gentilhomme ordinaire de sa Maison, pour l’aller recevoir de sa part, le faire loger, le défrayer sur sa route, et lui faire rendre les honneurs dus à son caractère. {a} Soliman fut reçu à Toulon avec les honneurs accoutumés. Il fut logé à l’hôtel de ville, complimenté et traité magnifiquement. Il visita le port et les vaisseaux du roi, et admira leur beauté et leur grand nombre. {b} […]

Le 3e de décembre, Soliman Aga fit son entrée à Paris par la porte Dauphine, et fut conduit par les plus belles rues au travers de la Place Royale, à l’hôtel de Venise, derrière les Minimes, où l’on lui avait préparé son logement. Quelques officiers des gardes de la prévôté étaient à la tête de ses gens qui, au nombre de douze, marchaient deux à deux proprement habillés, et avec des turbans de différentes couleurs. Ils étaient montés sur des chevaux de la grande écurie du roi, harnachés et caparaçonnés à la turque. Soliman Aga venait ensuite monté sur un très beau cheval du roi, la masse d’armes sous une cuisse, et le sabre sous l’autre. » {c}


  1. Sa qualité.

  2. Passé par Marseille, Aix, Lyon (1er octobre), Orléans (16 octobre), puis Fontainebleau (20 octobre), Soliman arriva à Issy le 1er novembre. M. de Lionne, qui avait le département des Affaires étrangères, lui donna une première audience le 4 novembre à Suresnes.

  3. Le roi lui donna une première audience le 5 décembre.

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Correspondance complète de Guy Patin et autres écrits, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À André Falconet, le 16 juillet 1669, note 6.

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(Consulté le 25/05/2024)

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