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À Charles Spon, le 22 décembre 1651

Monsieur, [a][1]

Comme voici la fin de l’année qui approche, je vous supplie de me permettre que je vous souhaite bon jour et bon an, à vous et à toute votre famille, comme aussi à nos bons amis MM. Gras, Garnier et Falconet. M. le duc d’Orléans [2] dit hier que le Mazarin [3] ne rentrerait point en France et qu’il y avait donné bon ordre ; [1] et a mandé à M. le Prince [4] qu’il fît sa paix au plus tôt avec la reine, [5] qu’autrement il se déclarerait contre lui, et que jamais le Mazarin ne reviendrait. Messieurs du Parlement ont voulu régler le désordre qui est aux monnaies, mais ils n’ont osé : il leur faut une déclaration du roi [6] qui ait pouvoir par tout le royaume, au lieu que leur arrêt n’aurait pouvoir que dans le ressort de leur Parlement. [2] Ils ont donné un nouvel arrêt contre le retour du Mazarin, contre lequel Messieurs les Gens du roi donnèrent de rudes conclusions, et même M. le maréchal de L’Hospital, [7] gouverneur de Paris, qui est fort à la reine, parla aussi rudement contre ce coyon de Mazarin. Je ne sais s’il reviendra, mais au moins il ne doit point revenir, il me semble que tout le monde est contre lui, præter Iunonem, quæ miniatum illum Iovem tam misere deperit, maximo totius Galliæ malo et incommodo[3][8][9] Je viens d’une consultation [10][11] chez un maître des requêtes, d’avec M. Riolan [12] qui m’a dit que dès que son procès qu’il a sera jugé (c’est pour son fils [13] qui s’est marié fort mal à propos), il mettra sur la presse un in‑8o de 50 feuilles, lequel contiendra plusieurs traités ; [4] mais il a bien peur que sondit procès ne soit jugé que vers la Chandeleur, on n’expédie plus rien au Palais à cause des assemblées trop fréquentes qui s’y font pour les affaires des princes et du Mazarin. Il y a une telle affluence de monde chez notre premier président [14] et garde des sceaux que vous diriez que c’est la cour du roi, combien qu’il ne soit point ici ; s’il y était, il n’y en aurait guère davantage au Palais-Royal [15] ni chez la reine. Enfin, il faut que je cesse, faute de matière et non pas d’affection. Je vous prie de m’aimer toujours et de croire que je serai toute ma vie, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Guy Patin.

De Paris, ce vendredi 22e de décembre 1651.


1.

Le 20 décembre, le Parlement s’était assemblé en présence de Son Altesse Royale, Gaston d’Orléans, pour prendre connaissance d’une lettre adressée par Mazarin au duc d’Elbeuf, alors en Picardie, pour lui annoncer son intention de rentrer en France accompagné de troupes allemandes qu’il avait mises à son service. Le duc d’Orléans avait répondu au cardinal qu’il lui déconseillait un tel acte, et adressé la lettre et sa réponse au Parlement.

Journal de la Fronde (volume i, fo 526 ro et vo, 20 décembre 1651) :

« Ce qui se passa de remarquable pendant la délibération fut le discours que Son Altesse Royale fit, lequel fut admiré de toute la Compagnie, à laquelle elle {a} représenta en fort beaux termes les devoirs des rois envers leurs sujets, le danger et inconvénient qu’il y avait de mettre la conduite de l’État entre les mains des favoris, contre lesquels elle déclama fort ; et ajouta que quoiqu’elle eût des sentiments très sincères pour le service du roi et plus d’intérêt qu’un favori à la conservation de l’État, néanmoins, le roi ne devait pas lui en confier à elle-même l’administration entière. Elle parla ensuite des pratiques qui s’étaient faites par les gouverneurs des frontières pour le retour du cardinal Mazarin, de l’argent qu’on lui avait envoyé pour faire des levées à cette fin ; blâma fort le maréchal d’Hocquincourt d’avoir des pensées si basses que d’obéir à un proscrit et d’avoir eu intelligence avec le gouverneur de Cambrai pour acheter des chevaux en Flandres pour le cardinal ; et fit remarquer que c’était une chose bien étrange que la cour permît toutes choses à ce cardinal, qui est avec les ennemis de l’État, et que néanmoins on eût déclaré M. le Prince criminel de lèse-majesté pour avoir traité avec eux, quoiqu’il eût tort en cela. Enfin, après avoir remontré qu’il était constant que le cardinal Mazarin avait un dessein formé d’entrer, elle dit qu’il serait à propos d’ajouter aux conclusions de Messieurs les Gens du roi quelque moyen plus fort de l’empêcher ; et fut d’avis non de mettre sa tête à prix, ne voulant pas introduire une si pernicieuse coutume en France, mais bien d’ordonner une somme de 50 000 écus pour ceux qui pourraient se saisir de sa personne et l’emmener dans la Conciergerie ; et cette somme se pourra prendre sur les revenus de ses bénéfices, préférablement à ses créanciers. On fit grand bruit des commissions qu’on lui avait envoyées {b} pour faire les levées et de celles de généralissime ; mais le premier président déclara qu’il n’en avait scellé aucune et témoigna, aussi bien que le maréchal de L’Hospital, qu’il n’était pas d’avis de ce retour. M. de Machaut, le président de Novion et quelques autres parlèrent fort contre M. le coadjuteur, et attribuèrent les causes des désordres à l’ambition qu’il a pour la dignité {c} qu’il recherche ; mais parce qu’ils ne le nommèrent point, il ne leur fit point de réponse afin de ne se point commettre avec eux ; et M. de Chisay-Bitaut, au contraire, parla fort en faveur de ce prélat et défendit très bien sa cause. Il y en eut 40 qui furent d’avis de mettre sa tête à prix {d} puisqu’il y en avait des exemples, mais l’opinion de Messieurs les Gens du roi fut la plus forte. »


  1. S.A.R., Gaston d’Orléans.

  2. Au cardinal.

  3. De principal ministre.

  4. Celle de Mazarin.

2.

Les monnaies ayant fort augmenté, le Parlement émit le vœu de les ramener à leur ancien cours, mais ne jugea « pas à propos d’y toucher, étant nécessaire qu’on y pourvût par une déclaration du roi » (Journal de la Fronde, volume i, fo 526 ro, 17 décembre 1651).

3.

« sauf Junon [Anne d’Autriche, v. note [3], lettre 286] qui languit si misérablement pour ce Jupiter cramoisi [Mazarin], au plus grand préjudice de toute la France. »

4.

V. notes [34], lettre 207, pour le procès qui opposait Jean ii Riolan à son second fils, Henri, avocat, et [30], lettre 282, pour la deuxième série des Opuscula anatomica qu’il achevait alors.

a.

Ms BnF Baluze no 148, fo 13 ; Jestaz no 59 (tome ii, pages 806‑807).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Charles Spon à Guy Patin, le 22 décembre 1651.
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(Consulté le 07.04.2020)

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