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À André Falconet, le 10 septembre 1670

Monsieur, [a][1]

Depuis ma dernière, je vous dirai que les Hollandais sont sur le bureau et que l’on parle d’eux comme s’ils étaient tout à fait déclarés nos ennemis ; même, il y en a qui supposent que le roi d’Angleterre [2] sera de notre côté. Le premier médecin, M. Vallot, [3] est toujours bien malade. Je viens d’apprendre qu’il a été saigné [4] trois fois depuis huit jours pour des redoublements, des frissons et des oppressions. C’est une hydropisie [5] de poumon, selon mon sentiment, qui l’étouffera. Il a vendu tout ce qu’il a pu pour faire de l’argent et il est en danger de voir bientôt le moment de sa vie auquel son argent ne lui servira plus de rien. Stulte, hac nocte repetent animam tuam ! et quæ parasti, cuius erunt ? [1][6] Le cardinal Mazarin [7] était sujet à des douleurs néphrétiques [8] et podagriques [9][10] qui l’affaiblirent fort, mais son dernier mal fut cette hydropisie de poumon. L’eau qu’il avait dans la poitrine l’étouffa à la fin, par un grand bonheur pour la France, et l’emporta en l’autre monde d’où personne ne revient ; aussi n’est-il pas revenu, mais son esprit a régné et règne encore en quelque façon. Les soldats d’Alexandre le Grand [11] disaient de lui après sa mort en voyant son portrait, qu’il commandait encore quoiqu’il fût mort. [2] Je ne les veux pas mettre en comparaison l’un avec l’autre car toutes ces comparaisons sont odieuses. Ils étaient tous deux grands larrons et néanmoins, fort dissemblables. Sénèque [12] appelait Alexandre un jeune éventé et un voleur de tout le monde, Vesanus adolescens, infelix prædo orbis terrarum, etc[3] Pour le Mazarin, il n’a fait que ce qu’il devait, puisqu’on le laissait faire.

Nous avons ici un médecin fort malade âgé de 72 ans, c’est M. Jacques Thévart, [13] dit le camus. Il est un des médecins qui servent à l’Hôtel-Dieu, [14] a un choléra morbus, [15] autrement trousse-galant, [4] dont il manqua hier de mourir ; et quoi qu’il en arrive, il est fort aisé de croire qu’il n’ira pas loin. De notre licence, [16] il n’y a plus que lui, Morisset [17] et moi. [5] Je suis, etc.

De Paris, ce 10e de septembre 1670.


1.

« Insensé, cette nuit même on va te redemander ton âme ! et ce que tu as amassé, qui l’aura ? » (Luc, v. note [6], lettre 151).

2.

V. note [7], lettre 78.

3.

La traduction de Guy Patin précède, mais sa citation n’est pas exactement fidèle au texte de Sénèque le Philosophe (Des Bienfaits, livre i, chapitre xiii) :

« Et qu’avait-il de commun avec Hercule, ce jeune écervelé, {a} dont une heureuse témérité fit tout le mérite ? Hercule ne conquit rien pour lui-même ; il parcourut le monde entier, {b} non pas en ambitieux, mais en libérateur. »


  1. vesanus adolescens.

  2. orbem terrarum transivit.

4.

V. note [24], lettre 222.

5.

Des onze licenciés de la Faculté de médecine de Paris en 1626, Philibert Morisset (mort en octobre 1678, v. note [31], lettre 152) avait été classé quatrième, Jacques Thévart (mort en décembre 1674, v. note [23], lettre 146) neuvième, et Guy Patin dernier. Les huit autres étaient morts depuis.

a.

Du Four (édition princeps, 1683), no clxxxvi (pages 497‑499) ; Bulderen, no dxxviii (tome iii, pages 398‑400) ; Reveillé-Parise, no dcccxviii (tome iii, pages 762‑763).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de André Falconet à Guy Patin, le 10 septembre 1670.
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(Consulté le 23.09.2021)

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