L. latine reçue 8.  >
De Roland Desmarets de Saint-Sorlin, Avant 1650

[Desmarets, livre i, page 29 | LAT | IMG]

Épître x.

Les bibliothèques publiques sont peu utiles aux gens studieux, car elles ne leur prêtent pas les livres[a][1][2]

Très obligeant Monsieur Patin,

Il s’avère que les bibliothèques publiques sont d’usage extrêmement ancien : on se souvient que Pisistrate [3] fut à Athènes le premier à avoir offert à lire au public des livres dédiés aux arts libéraux. Les rois ptolémaïques [4] ont plus tard rassemblé un nombre immense de volumes. [1][5] À Rome, Auguste a ouvert aux citoyens, sur le mont Palatin, une bibliothèque grecque et latine, [6] exemple qu’ont suivi tous ceux des empereurs qui ont témoigné de la même libéralité et du même amour que lui en la matière. [2][7] De notre temps aussi, en maints endroits, ainsi que dans notre pays, de somptueuses bibliothèques sont ouvertes à l’usage de tous. Toutefois, pour ceux qui les fréquentent, s’il m’est permis de dire la vérité, certaines d’entre elles sont souvent de moindre intérêt qu’il n’y paraît à première vue. Je me demande en effet quel homme studieux peut tirer profit d’un endroit où il ne peut travailler que certains jours et à certaines heures, et la plupart [Desmarets, livre i, page 30 | LAT | IMG] du temps dans le tumulte et la cohue. Quel mal y a-t-il donc à emporter un livre, que vous lirez tranquillement à la maison, puisque vous jugez cet endroit solitaire et sans contrainte, et nul ne doute que le plus profond silence soit tout à fait propice à l’étude ? Cela fait que les bibliothèques servent le plus souvent à satisfaire la curiosité plutôt que le bénéfice des lecteurs, qui ne font qu’y parcourir les titres des livres et regarder leur aspect extérieur, ou ne les effleurent que très superficiellement ; il est hors de question qu’ils puissent y chercher un passage précis ou déchiffrer les vieilles écritures des manuscrits. De combien de temps y dispose-t-on donc vraiment quand il faut parcourir entièrement un livre ? Je ne dis pas cela pour condamner ou désapprouver le recours aux bibliothèques publiques : je n’extravague pas à ce point, même si leur principal profit est de permettre à de savants hommes de s’y rencontrer pour s’entretenir des belles-lettres. Néanmoins, elles seraient à mon avis bien plus utiles si elles prêtaient parfois leurs livres, de manière que chacun ait la liberté d’en user à loisir ; mais, dira-t-on, la bibliothèque se disperserait et viderait alors rapidement, car ceux qui gardent les livres des autres n’estiment pas [Desmarets, livre i, page 31 | LAT | IMG] commettre un larcin. Je voudrais donc que cela ne fût permis qu’à des personnes sûres et honorables, et ce sur leur engagement signé : il me semble du reste tout à fait évident que ce serait rendre grand service à tout le monde. Mais pourquoi tout cela, me direz-vous ? Eh bien, c’est pour vous déclarer que je ne vous regarde pas comme moins aimable que sage quand vous comprenez quel précieux fruit je récolte en me penchant sur vos livres, et même quand, chaque fois que vos occupations vous en donnent la liberté, vous l’augmentez en recueillant avec soin ce que contiennent les autres volumes dont vous me faites part. En cela vous montrez votre aversion pour ceux qui, à l’instar du chien d’Ésope, [3][8] prennent rarement leurs livres en main, si grand soit leur nombre, et refusent aux autres d’en user. Ainsi offrez-vous généreusement aux gens de votre connaissance, même éloignée, et à plus forte raison à vos amis, de consulter les volumes que détient la très riche bibliothèque que vous possédez. [9] Appartenant au nombre de ces élus, j’en use très fréquemment. Bien que je pense vous être très attaché à cet égard et à maints autres, j’ai voulu que cette lettre en porte aussi le témoignage. Vale.


1.

V. notes :

  • [11] du Faux Patiniana II‑1, pour Pisistrate, tyran d’Athènes au vie s. av. J.‑C. (notule {e}), et un survol de l’histoire des bibliothèques de l’Antiquité grecque ;

  • [9], lettre 153, pour la Bibliothèque d’Alexandrie, fondée par la dynastie des Ptolémée, successeurs d’Alexandre le Grand en Égypte à la fin du ive s. av. J.‑C. (v. note [43], notule {4‑a} du Patiniana II‑1, pour Ptolémée ier Sôter).

2.

La première bibliothèque publique de Rome a été créée en 38 s. av. J.‑C. par Caius Asinius Pollio (v. note [7], 2e lettre de Roland Desmarets) sur le mont Palatin, au sein de l’Atrium Libertatis, avec l’appui de Jules César, puis de l’empereur Auguste.

3.

Ésope (v. note [6], lettre 65), D’un chien envieux et d’un bœuf (fable lxix, pages 138‑139, édition française illustrée, Paris, 1689, in‑8o) :

« Un chien couché sur un amas de fumier se mit en fureur et montra les dents à un bœuf qui approcha pour en manger. Cet animal, voyant cette brutalité et cet emportement si déraisonnable, s’écria tout en colère : “ Il faut que tu sois bien méchant et misérable de ne vouloir pas souffrir que je mange du foin, toi qui n’en veux point manger ! ” »

a.

Lettre imprimée, non datée, que Roland Desmarets de Saint-Sorlin a écrite à Guidoni Patino Doctori Medico [Guy Patin, docteur en médecine] : Desmarets, livre i (Paris, 1650, pour la première édition), Epistola x (pages 29‑31).

s. Desmarets, livre i, page 29

Epistola x.

Publicas bibliothecas parum prodesse studiosis,
quibus libri non commodentur.

Publicarum bibliothecarum, offi-
ciosissime Patine, usum antiquissimum
esse constat : nam primus Athenis Pisistra-
tus liberalium disciplinarum libros publicè
ad legendum præbuisse memoratur. Ingens
postea voluminum numerus à Ptolemæis
regibus conquisitus est. Romæ Augustus
bibliothecam Græcam, Latinámque in
Palatio publicauit : quod exemplum alij
etiam ex Cæsaribus imitati sunt, quâ in re
omnes liberalitem suam cum literarum
amore coniunctam testati sunt. Hac ætate
quoque plerisque in locis, etiam apud nos
sumptuosissimæ bibliothecæ omnium usi-
bus patent, ex quibus tamen, si verum di-
cere licet, minùs utilitatis, quàm primâ
specie apparet, ad eos qui illuc commeant,
redire solet. Nam quis illic, quæso, stu-
diorum profectus esse potest, vbi certis
tantùm diebus, et horis studetur, et ple-

t. Desmarets, livre i, page 30

rumque in tumultu, ac turba ; unde librum
asportare, quem per otium domi euoluas,
nefas est ? cùm secretum, et liberum ar-
bitris locum, et quàm altissimum silentium
studentibus maximè conuenire nemo du-
bitet. Quo fit, ut illic curiositati potiùs,
quàm vtilitati plerumque inseruiatur, dum
tituli librorum tantùm leguntur, et ipsi
exteriùs inspiciuntur, aut certè leuiter per-
stringuntur : si locus dumtaxat singularis ex
illis requiratur, aut scriptura antiqua ex
manuscriptis codicibus petenda sit, quin
id in bibliotheca fieri possit, non ambigi-
tur : verùm si liber euoluendus est, quo
temporis spatio id contingere potest ? Quod
non eò dico, quòd publicarum bibliothe-
carum vsum damnem, aut improbem ; non
enim adeo desipio, etiamsi inde nihil aliud
commodi emergeret, nisi quòd docti ho-
mines illuc conueniunt, ubi de literis in-
ter se colloquia habent : verùm hæc mea
sententia est, si libri aliquando commoda-
to darentur, quibus per otium uti liceret,
longè maiorem vtilitatem fore. Verùm,
inquient, libri si asportarentur, bibliothe-
ca citò dilaberetur, ac dilapidaretur, cùm
quamplurimi reperiantur, qui libros alie-
nos retinendo, furtum se non arbitrentur

u. Desmarets, livre i, page 31

admittere : probatis tantùm, et spectatis vi-
ris id concedi vellem, ídque sub chirogra-
pho : alioqui res omnis mihi ostentationis
magis, quàm magni alicuius emolumenti
esse videtur. Sed quorsum, inquies, ista ?
nempe ut tibi declararem, te non minùs
sapienter, quàm humaniter facere mihi vi-
deri, quòd præter præcipuum illum fru-
ctum, quem ex libris tuis, sedulò quantum
per occupationes licet, iis incumbendo,
percipis, alium etiam illos communican-
do colligis : multùm in hoc a quibusdam
cani Æsopico similibus abhorrens, qui cùm
libros suos rarò attingant, tamen illorum
facere copiam, et aliis meliùs vsuris com-
modare recusant. Ex instructissima siqui-
dem, quam possides bibliotheca, volumi-
na leuiter etiam notis, nedum amicis uten-
da liberaliter præbes : ex quorum numero
cùm is sim, qui his frequentiùs vtar ; quam-
uis sæpe aliàs, quantum eo nomine me tibi
obstrictum esse sentiam, coram testatus
sim, tamen hac etiam epistolâ significare
volui. Vale
.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Roland Desmarets de Saint-Sorlin à Guy Patin, Avant 1650.
Adresse permanente : https://www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=9096
(Consulté le 09.12.2022)

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