L. 453.  >
À Charles Spon,
le 22 novembre 1656

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Pour M. Spon, docteur en méd. à Lyon.

Monsieur, [a][1]

Depuis ma dernière, laquelle fut du mardi 7e de novembre, je vous dirai que le comte d’Harcourt [2] a envoyé un manifeste fort sanglant au Mazarin [3] et quatre exemplaires d’icelui aux quatre secrétaires d’État. [1] On dit qu’il s’est donné à l’empereur [4] qui lui donnera de l’emploi et qui nous va déclarer la guerre à cause que nous sommes pour le duc de Modène. [5] On dit que le vieux duc de Saxe [6] est mort ; il était fort âgé, c’est celui qui gagna la bataille de Leipzig l’an 1631 avec le roi de Suède [7] contre les Impériaux. [2][8] La reine de Suède [9] n’est plus à Turin [10] ni à Cazal, elle est allée à Venise [11] où elle séjournera tant que la peste [12] sera à Rome. La princesse de Condé [13] est allée à Malines [14] pour y accoucher ; elle n’a pu obtenir la permission de pouvoir faire ses couches en France ni à Breda, [15] dans le château où M. de Hauterive, [16] qui en est gouverneur, ne l’a voulu recevoir sans les ordres de Mme la princesse d’Orange. [3][17] Le roi [18] a envoyé dix compagnies du régiment des gardes à Angers [19] pour y vivre à discrétion et y faire leur quartier d’hiver, à cause de quelque maltôte que l’on y a voulu imposer et qu’ils n’ont pas voulu souffrir. Je vous supplie, quand vous verrez M. Sauvageon, [20] de lui faire mes très humbles recommandations et de lui annoncer la mort de MM. Moreau [21] et Guillemeau [22] qu’il a connus tous deux particulièrement.

Ce 11e de novembre. J’ai aujourd’hui après-dîner consulté [23][24] avec un de nos anciens qui est fort caduc, c’est le bonhomme M. Barralis, [25] homme de bien et d’honneur, et dans les bons sentiments du métier et de nos Écoles ; mais il est bien abattu et ai grand peur qu’une apoplexie [26] ou quelque autre chose de pareil ne lui donne dans le cerveau bientôt. Il est fort bon médecin et opine fort bien, il a sainement jugé de la maladie pour laquelle il a été appelé avec moi, qui est une fièvre quarte [27] in vetula, cum hydrope incipiente ; [4][28] mais l’âge de 76 ans gâte tout et fait craindre un funeste coup dans la tête. J’en ai tant plus de peur qu’il me semble que nous sommes en train de perdre de nos meilleurs hommes, et des plus illustres de notre [École,] tandis que Dieu attend les autres à pénitence ou à résipiscence. [5]

Un marchand de Gênes [29] habitué à Paris me vient de dire que la peste fait de grands ravages en Italie, et même à Gênes, sa patrie ; que Rome en est aussi fort tourmentée, que deux hommes en sont morts dans la Maison du pape, [30] etc. Si la peste ne prenait que des moines, [31] des généraux d’ordres, et principalement le général des jésuites, [32] je pense que la chrétienté n’y perdrait guère.

On vend ici un livre nouveau, in‑fo que l’on appelle les Négociations du président Jeannin[33] C’est un recueil de lettres de ce grand homme dans les divers emplois qu’il a eus sous Henri iv [34] et le feu roi Louis xiii, et particulièrement pour avancer et procurer la trêve de l’an 1608 entre les Hollandais, l’Archiduc des Flandres [35] et le roi d’Espagne. [6] Le livre est bon et curieux, mais à mon avis, il ne vaut pas les Lettres du cardinal d’Ossat[36] J’y trouve du défaut et des retranchements, ce que j’attribue à celui qui a fait imprimer le livre par l’autorité des parents qui lui ont commis tous les manuscrits. C’est un jésuite défroqué et déguisé, nommé le P. Cerisiers, [7][37] qui en a supprimé, tronqué et ôté ce qu’il en a voulu. [38] On achève pareillement ici un autre in‑fo qui contiendra les Plaidoyers de M. Le Maistre[39] jadis avocat en Parlement très fameux, aujourd’hui janséniste [40] très zélé et retiré au Port-Royal des Champs [41] où il attend la voix de Dieu. Il est homme très savant et fort éloquent, grand ennemi des jésuites et de toute la fourberie du siècle impudent et extravagant auquel Dieu nous a réservés. [8] M. de La Chambre [42] s’en va faire réimprimer les trois traités français qui composaient un livre in‑4o de sa façon : De la Lumière, Du Débordement du Nil, De l’Amour d’inclination ; et de ces trois traités fort augmentés, il en fera trois livres. On commence l’édition du premier d’iceux qu’il dédie au cardinal Mazarin avec une épître fort flatteuse. Le deuxième, qui sera du Débordement du Nil, viendra par après, dans lequel il espère de mettre quelque nouvelle curiosité touchant le Nil que M. Bernier, [43] que connaissez et qui a autrefois demeuré chez lui, lui doit envoyer d’Alexandrie [44] d’Égypte où il est de présent. [9] On imprime ici un recueil des ouvrages de feu M. Descartes [45] in‑4o en latin, dans lequel il y aura un tome de ses épîtres latines. [10] Le bonhomme M. Des Gorris [46] s’en va faire réimprimer sa thèse [47] de frequenti Phlebotomia Medic. Paris. [11] avec des annotations et le propre texte des auteurs. Cela fera un livre d’environ douze feuilles, mais il sera bon, au moins j’en ai très bonne opinion.

On dit que le prince Eugène, épousant la nièce du Mazarin, [48][49][50] portera le nom de comte de Soissons. [12][51] Je voudrais que tous les princes eussent épousé chacun une nièce de ce favori, ils en seraient encore tant plus ridicules. Bon Dieu, que nous sommes parvenus à un ridicule et extravagant siècle ! On n’y parle que de malheurs, de guerres, de soldats, de morts, de prêtres, de moines et de querelles, qui sont tous malheureux sujets.

Un jésuite breton qui est ici a fait imprimer une harangue latine in‑4o en l’honneur de saint Augustin, [52] en voici le titre : S. Augustinus Theologorum Aristoteles, sive de sancti Augustini in rebus theologicis authoritate Oratio[13][53] Il fait ce qu’il peut pour louer là-dedans saint Augustin en drapant en récompense tant qu’il peut contre les jansénistes, qui valent mieux qu’eux tous tant qu’ils sont.

J’ai aujourd’hui rencontré M. Courbé, [54] libraire du Palais, qui, entre autres nouvelles des livres, m’a dit qu’il imprimait le deuxième tome de l’Histoire de feu M. de Thou [55] traduite par Du Ryer ; [56] et que quand il en aurait trois d’achevés, qu’il les vendrait, en attendant qu’on ferait le reste ; et qu’en tout, l’ouvrage ira jusqu’à huit volumes. Je pense que cette traduction fera bien pester et enrager les carabins du P. Ignace [57] car ils sont rudement sanglés en divers endroits de ce bel et grand ouvrage. [14]

Ce 12e de novembre. J’ai aujourd’hui reçu de Lyon une lettre de M. A. Cellier, [58] libraire qui a imprimé les Institutions de M. Rivière [59] défunt. Il est en peine si j’ai reçu de chez M. Cramoisy [60] les deux exemplaires desdites Institutions et < dit > qu’il s’en va réimprimer les Observations du même auteur augmentées. [15] Voilà ce qu’il me mande, je vous supplie de lui faire la réponse en mon nom ad 1. que j’ai reçu lesdits deux exemplaires et que je l’en remercie ; ad 2.  [16] < que > pour les Observations augmentées, je souhaite pour son profit qu’elles soient meilleures à la seconde édition qu’à la première car ce que j’en ai vu est un chétif ouvrage et tout à fait indigne d’un professeur du roi. Si vous prenez la peine de lui dire tout cela, vous m’obligerez fort et me sauverez de la peine de lui écrire, d’une part, et de l’autre, vous le délivrerez d’un port de lettre. Votre M. Barra [61] ne fera-t-il jamais réimprimer toutes les œuvres ramassées du bonhomme Rondelet ? [62] Il y a là-dedans quelque chose de bon, M. Riolan [63] fait grand cas et des écrits, et du personnage. Je pense que le malheur est déchaîné sur les gens de bien : nous avons ici un des plus honnêtes hommes de Paris fort malade, savoir M. Dupuy, [64] gardien de la Bibliothèque du roi [65] dont le frère aîné [66] mourut dans la même charge, que tous deux exerçaient conjointement, il y a six ans. Il court ici un épitaphe en latin en l’honneur de feu M. Moreau, mais je ne le trouve pas assez bien fait pro tanti viri dignitate[17] Le roi a fait mettre dans la Bastille [67] un nommé de Gourville. [18][68] Il était autrefois au duc de La Rochefoucauld, [69] puis au Mazarin, et enfin, au prince de Conti. [70] On l’a mis dans la boîte au caillou [19] sur ce qu’on a découvert qu’il avait intelligence fort secrète avec le prince de Condé. [71] Il a autrefois été laquais, il a merveilleusement de l’esprit et est gascon. On dit qu’il a mainte fois par ci-devant fort heureusement réussi dans les intrigues de la cour et qu’il entend fort bien ce métier-là.

Ce 18e de novembre. Aujourd’hui au matin a été enterré feu M. Dupuy, garde de la Bibliothèque du roi. Voilà une belle charge vacante, laquelle ne sera guère donnée qu’à quelqu’un qui viendra en part de la faveur du siècle. On parle ici de la mort du comte d’Aubijoux, [72] gouverneur de la citadelle de Montpellier. [20] France [73] et Espagne renvoient leurs deux nonces à Rome, et le pape en envoie deux autres : en France, c’est Piccolomini ; [74][75] en Espagne, Bonelli. [21][76] J’apprends que notre maître Bourdelot [77] a promis à la reine de Suède de l’aller trouver en Italie et qu’il fait ses apprêts pour ce voyage. En ce cas-là, il passera à Lyon, et sans doute il y visitera ses bons et anciens amis ; on dit pourtant qu’il vit fort superbement et qu’il méprise la plupart du monde, en dépit [qu’il] soit fort bigot ; jamais ne fut un tel badin.[ Je suis votre Gui Patin.] [22]


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 22 novembre 1656

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(Consulté le 20.10.2019)