L. 206.  >
À André Falconet,
le 5 novembre 1649

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Monsieur, [a][1]

Je ne sais si j’oserai plus vous écrire à cause de tant de civilités et de compliments dont vous usez en mon endroit ; et même vous m’y traitez d’oracle, de sorte que si je ne vous connaissais bien, je vous prendrais pour un autre que vous n’êtes. Faites-moi donc la grâce de me traiter plus doucement à l’avenir, plus aimablement et plus familièrement. Pour votre néphrétique, [2] puisse-t-elle bien passer dans le corps de quelque tyran et vous abandonner pour jamais. Je vous en dirai pourtant mon avis : utere pauco, vel nullo vino ; eius loco, multa aqua potu, ventriculi, hepatis, et renum ardores extingue ; sit alvus semper fluida ; quater per annum basilicam seca, semel per mensem corpusculum repurga ex foliis Orient. med. cassiæ et syrdiarhodon ; mensibus æstivis utere balneo aquæ tepidæ, et toto anno frequentibus enematis ; fuge lacticiniorum et omnium diureticorum usum, imo et omnium aquarum metallicarum[1][3][4][5][6][7][8][9] Je n’ai pu me retenir de vous dire mon avis tant j’ai envie que vous jouissiez d’une parfaite santé et néanmoins, vous m’excuserez si j’ai versé ma petite bouteille dans l’Océan. [2] Je pense que les fièvres vermineuses [10][11] de vos quartiers viennent de la quantité des fruits de cette année. [3] Il y en a eu pareillement ici quantité, mais elles n’ont pas été malignes non plus que les vôtres. Je vous remercie très affectueusement de l’honneur que vous avez fait à cause de moi à M. Mauger, [12] que j’attends ici dans douze jours. Vous me ravissez quand je vous vois parler dans votre lettre avec passion du bon et sage Juvénal. [13] In omnibus est ille sanctissimus, si satyram nonam excipias ; [4] mais aussi en récompense la dixième, Omnibus in terris est…[5][14] est tout à fait inimitable ; et en effet tous ses ouvrages sont admirables, et c’est ce que dit de lui quelque part Dan. Heinsius. [6][15] Mais comme nous avons vous et moi plusieurs inclinations toutes pareilles, permettez-moi, Monsieur, que je n’entreprenne ici de faire quelque comparaison avec vous. Ne pourrais-je pas vous dire ce que disait le gentil Horace [16] à son bon et digne maître Mæcenas, [17] Est aliquid quod te mihi temperat astrum ? [7][18] J’ai déjà remarqué dans vos lettres plusieurs parcelles dont je pourrais fournir et achever notre comparaison, à laquelle je ne penserai qu’avec un extrême contentement d’esprit d’avoir acquis un ami de tel poids et de tel mérite. Amicus novus, vinum novum, veterascat, et cum suavitate bibes illud[8][19] Juvénal me fera souvenir de vous, il est mon cher ami d’entre les anciens, avec Virgile [20] et Lucain, [9][21] sans pourtant que je méprise aucun des autres, et des modernes entre lesquels je compte des premiers le bon Érasme, [22] le docte Scaliger [23] et l’incomparable M. de Saumaise. [24] Feu M. Grotius [25] était aussi mon ami ; j’étais tout transporté de joie quand je l’avais entretenu, mais il est mort trop tôt pour moi et pour le public. Quand j’appris la nouvelle de sa mort, qui fut à Rostock, [26] Ville hanséatique, à son retour de Suède, le dernier jour d’août (natali meo die[10] l’an 1645, j’en fus si fort touché que j’en tombai malade, et en huit jours j’en fus tout changé ; neque tamen eo processi impietatis quo olim Ovidius, mortuum plorans amicum : Cum rapiunt mala fata bonos, ignoscite fasso ! Sollicitor nullos esse putare Deos[11][27]

Pour M. Toutain, [28] c’était un petit homme, bossu et chassieux, [12] qui pensait être habile homme et qui, dans l’opinion seulement qu’il en avait (il était seul de son avis), approchait de feu M. Nicolas Piètre, [29] avec lequel il pouvait entrer en comparaison comme un charbon éteint avec le soleil, ou comme un escargot avec un éléphant. M. Riolan [30] est un fort bon gros homme, grand et puissant, mais qui néanmoins est menacé de mort par un asthme [31] dont je l’ai vu quelquefois rudement attaqué. Dieu le conserve encore longtemps, vu qu’il travaille encore tous les jours pour le bien public. Il y a tantôt un an qu’il perdit un rude antagoniste à la mort de feu M. Hofmann [32] (3e de novembre) ; et depuis deux mois, il en a perdu un autre, M. Veslingius, [33] médecin de Padoue, [34] qui y mourut le dernier d’août ex febre petechiali[13][35] M. Riolan en est bien fâché vu qu’il voudrait que tout le monde écrivît contre lui, comme a fait depuis peu M. Harvæus à Londres [36][37] qui lui a contredit par un petit livret qu’il lui a dédié et envoyé. Il se dispose à y répondre. [14] C’est un présent que je pourrai vous envoyer le carême prochain si j’y suis, duquel on ne commencera l’édition qu’après les Rois.

Il est vrai qu’après quelque temps j’ai ici retrouvé dans mon pupitre, parmi d’autres papiers, l’inscription que je vous envoie et que vous avez désirée pour mettre devant votre Riolan. Je pensais l’avoir enfermée dans la lettre de votre chirurgien, M. Bailly. [38] Mais vous faites trop état de mes présents. Cela serait en quelque façon raisonnable s’ils approchaient du mérite et du prix des vôtres, mais je vous dirai avec le poète : [39]

Nunc te marmoreum pro tempore fecimus, at tu,
Si fœtura gregem suppleverit, aureus esto
[15]

Je suis bien aise que l’Indice anthropographique vous plaise. [16] Je ne sais pas si d’autres en diront de même que vous, mais au moins je l’ai fait avec plaisir et n’y ai jamais travaillé que les soirées après souper durant notre guerre mazarine. Au moins représente-t-il en quelque façon le grand ouvrage duquel il est tiré. M. Riolan même en a été tout réjoui. L’auteur du Courrier du temps est un brave et courageux conseiller de la Cour nommé M. Fouquet de Croissy, [40] qui était à Münster [41] durant les traités de paix avec notre M. d’Avaux, [42] par lequel il fut envoyé en Pologne et vers quelques princes d’Allemagne. [17]

Pour la controverse que vous voulez mouvoir pour la préséance [43] contre vos marchands dans les hôpitaux, j’en ai déjà ouï parler et en ai ci-devant écrit mon avis à M. Garnier. [18][44] Je ne suis point d’avis que vous leur remettiez vos gages, ce serait autant de perdu, cela ne diminue pas de votre droit : en tant que marchands, ils sont vos inférieurs ; en tant qu’administrateurs de l’hôpital, [45] ils ne sont que vos compagnons vu que vous êtes l’administrateur de la santé des malades, et eux de leur bourse et de l’économie de la maison, ce qui est bien au-dessous de la médecine, vu principalement que vous êtes docteurs gradués en une célèbre Faculté. Je vous puis assurer qu’ici nous l’emportons en tout et partout, et que, bien que plusieurs marchands soient plus riches que nous, ils nous le cèdent tout du long. Je me souviens qu’il y a 23 ans, qu’étant jeune docteur et n’étant pas encore marié, je fus prié de porter le ciel à la procession [46] du Saint-Sacrement [47][48] le jour de la grande Fête, [19] laquelle on célèbre ici avec toutes sortes de solennités. Je savais bien à peu près combien je valais et je savais bien aussi comment mes collègues en avaient usé en pareil cas. Étant donc invité pour cet effet, je le leur promis, à la charge que, pour ma qualité de docteur régent en notre Faculté, je voulais avoir le premier lieu, ne le cédant du tout qu’aux conseillers de Cour souveraine. Cela me fut promis, mais quand ce vint au fait et au prendre, avec ma chape d’écarlate, comme nous sommes vêtus lorsque nous passons docteurs, que nous disputons ou présidons, ou que nous allons à l’enterrement de nos compagnons, deux hommes voulurent avoir le premier lieu au-dessus de moi, dont l’un était conseiller aux Monnaies, [20][49] et l’autre secrétaire du roi. J’alléguai qu’il m’était dû. On assembla sur-le-champ tous les notables de la paroisse qui étaient là présents pour aller à la procession. On y adjoignit le vieux M. Seguin, [50] premier médecin de la reine, lequel mourut l’ancien [51] de notre Compagnie le 27e de janvier 1648, qui dit en ma faveur que j’étais aussi grand docteur que lui dans notre Faculté et dans Paris. Il y avait un conseiller de la Cour, quelques maîtres des comptes et un vieux avocat qui m’adjugèrent la préséance. Ceux qui perdirent contre moi cédèrent sur-le-champ pour le respect, ce disaient-ils, de la procession, laquelle attendit après nous ; mais ils grondaient de ce que je les avais précédés. Néanmoins ma sentence fut confirmée dès le soir par la bouche d’un président à mortier, fils d’un chancelier de France et qui avait été procureur général. C’était M. de Bellièvre [52] le bonhomme, qui est aujourd’hui doyen des conseillers d’État. [21] Il prononça à ceux qui lui racontaient cette controverse qu’il en avait été bien jugé et qu’il en aurait ordonné ainsi puisque j’étais docteur de la Faculté. Voilà un exemple singulier, et cuius pars magna fui[22] qui vous fait connaître que nous sommes ici en bonne posture pour les préséances, et il n’y a aucun marchand qui ne nous cède honorifiquement. Mais il y a en votre fait une difficulté singulière que nous n’avons jamais ici : votre ville, qui est fort marchande, foisonne en marchands, lesquels ont la plupart la direction des hôpitaux et maisons publiques à Lyon, comme bons bourgeois ; lesquels se voyant par leur élection en quelque façon les maîtres de la maison, au moins pour un temps, ne vous considèrent que comme des officiers d’icelle et par conséquent leurs inférieurs ; au lieu qu’ici ces Messieurs les directeurs sont tous grands magistrats, premiers présidents au mortier, procureurs et avocat généraux, conseillers de la Grand’Chambre, prévôt des marchands, lieutenants civils et particuliers, maîtres des requêtes et peut-être quelque vieux avocat de grande réputation. Pour le Conseil touchant les affaires qui peuvent survenir en la Maison, les secrétaires du roi et les marchands n’en viennent point là, ou très rarement. Je suis donc d’avis que vous ne remettiez point vos gages. Que si vous m’alléguez < que > tandis que nous recevons des gages nous passons pour mercenaires, je le nie : ce que l’on donne aux médecins pour le bien qu’ils font est honorarium, et non pas merces[23] C’est ce qui a été décidé par la loi d’Ulpian : Multa inhoneste, et mercenarie petuntur, quæ honeste accipiuntur[24][53] Pourquoi travailleriez-vous pour rien puisque la maison est riche ? Quand vous ne prendrez plus de gages et que vous aurez envie de servir la maison gratis, cette charité doit-elle et peut-elle augmenter le droit que vous avez de préséance par-dessus les marchands ? Pas un brin. Idem est ius quod antea[25] Ne quittez donc pas vos gages, de peur de vous faire tort, et à ceux qui vous suivront. Peut-être que ceux qui viendront après vous auraient de la peine à faire rétablir leurs gages et vous en voudraient mal. Il faut faire état de l’honneur et de la vie, et de l’argent après, qui aide à soutenir l’un < et > l’autre. [54]

Aurea vere sunt nunc sæcula : plurimus auro
Venit honos ; auro conciliatur amor
[26]

Demandez la préséance, présentez requête, faites vos protestations en temps et lieu, mais n’en venez point jusqu’à un procès, si faire se peut, qu’après bon conseil et que vous ne soyez presque assurés de vos juges : varia enim sunt et incerta hominum iudicia[27][55] On hait ici les procès de préséance et il n’y a guère que ceux des provinces qui en font, dont on se moque la plupart, d’autant que l’on vit ici avec moins de cérémonies et plus de simplicité. Ce n’est point que je ne croie que vous ayez le droit tout entier de votre côté, mais c’est que je crois que cela ne vaut point la peine de solliciter un procès. En voilà mon avis, que je vous prie de prendre en bonne part. Quelque chose qui arrive, je serai toujours bien aise de savoir que vous êtes très content et très sain, exempt de maladie, de procès et de querelle. Voilà ce que je vous souhaite en attendant mieux. Parlons d’autre chose.

Je viens de recevoir une lettre de Leyde [56] en Hollande, d’un médecin de mes amis qui me mande qu’on a réimprimé depuis peu à Amsterdam [57] le Syntagma anatomicum Veslingii ; [28] mais celui qui me l’a écrit ne savait pas que ledit Veslingius [58] est mort à Padoue, etc. Il me mande aussi qu’on y imprime de feu M. Vossius [59] le père un beau traité De Disciplinis, un autre du même De Historicis Græcis et Latinis, et le livre latin de M. de Saumaise pour le feu roi d’Angleterre. [60] Il me promet aussi que l’année prochaine on imprimera un ouvrage posthume du même M. Vossius, qui sera le 5e tome (j’ai céans les 4 autres de physiologia christana et idolatria paganorum), lequel sera tout entier de stirpibus et metallis, que je souhaite fort de voir. [29] Mais tout cela sont des vœux et des souhaits comme j’en fais tous les jours pour la paix générale, pour ceux de Bordeaux, [61] etc. Et en attendant qu’il nous vienne d’autres nouvelles, je vous proteste très solennellement et très véritablement que je suis et serai toute ma vie votre, etc.

De Paris, ce 5e de novembre 1649.

Vous trouverez, enfermé dans la présente avec le billet pour le livre de M. Riolan, le portrait [62] d’un homme tel qu’il était il y a six ans. Il n’est pas beaucoup changé, encore aujourd’hui lui ressemble-t-il, hormis qu’il est un peu plus pâle et moins replet, et nonobstant vivit et valet[30] et est autant votre serviteur qu’homme qui soit au monde. Si vous avez votre portrait gravé à Lyon, je vous en demande, à la pareille, une copie, et par la même raison que je vous envoie le mien, qui est d’ami à ami et afin que vous sachiez que je souhaite que Dieu me fasse la grâce que je ne manque jamais à mon devoir envers vous, pour les diverses raisons que je confesse vous avoir.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À André Falconet, le 5 novembre 1649

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(Consulté le 20.10.2019)