L. 736.  >
À Charles Spon,
le 17 novembre 1662

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Monsieur, [a][1]

Pour réponse à la vôtre du 7e de novembre, de laquelle je vous remercie de tout mon cœur, je vous dirai que ma dernière vous doit avoir [été] rendue ou envoyée de chez M. Falconet, comme j’espère que celle-ci ira par même route. Pour les 100 livres de MM. de Tournes, [2] je crois que les avez reçues par le commis de M. Troisdames, [3] lesquelles vous donnerez, s’il vous plaît, à celui qui viendra de leur part avec un récépissé. Pour le ballot de livres qu’ils me doivent envoyer, combien que je n’y sache rien de suspect, j’approuve fort votre avis et vous prie d’en avertir M. Falconet qui vous le mettra entre les mains ; et par après, vous prendrez votre temps et loisir de me l’envoyer par le coche d’eau. [4] Je suis ici le médecin et le bon ami du maître de ce coche qui vient de la Saône à Auxerre [5] et delà, à Paris. Le jeune Falconet [6] est en dangereux poste car il aime bien la débauche, laquelle est fort fréquente à Montpellier. [7] Dieu lui fasse la grâce de s’amender et d’y profiter, mais il n’aime guère l’étude et est grand hypocrite. Utinam nunquam pœniteat patrem, virum optimum, eo misisse filium[1] Pour moi, je suis ravi d’en être déchargé : nimia laborat protervia et stolida procacitate ; [2][8] il est de ces jeunes gens d’Horace, Cereus in vitium flecti, monitoribus asper, etc. Utinam Deus illi immittat meliorem mentem[3][9] Il a assez d’esprit, mais il aime bien mieux le jeu que l’étude et n’a besoin que d’argent pour jouer : qua utinam careat[4] afin qu’il ne joue point. [10] Je vous remercie d’avoir parlé du Cardan [11] à M. Huguetan, [12] c’est M. le premier président [13] qui m’en a parlé plus de six fois ; encore m’en a-t-il parlé avec bonté et témoigné de vouloir servir, et en récompenser ces deux Messieurs si telle pensée leur venait en volonté. Je me persuade aisément qu’ils sont engagés ailleurs, d’où ils espèrent davantage, his bene sit, per me sint omnia protinus alba ; [5][14] mais un premier président est un petit roi et fait bon l’avoir pour ami. Celui-ci n’est point autrement libéral, mais il est reconnaissant, et aime les savants et les honnêtes gens. Quand sera donc fait le Cardan ? aura-t-il un grand index pour les dix tomes ? Je sais bien tout ce que me mandez du P. Théophile Raynaud, [15] je suis seulement en peine quand seront achevés les deux premiers tomes des 18, car ce bonhomme est bien vieux. [6] Pour vous sauver la peine d’écrire encore à M. Sorbière, [16] attendez un peu que je lui aie parlé et que je lui aie montré votre lettre. Notre M. Piètre [17] se porte mieux, mais il a présentement la goutte [18] assez douloureuse, et a 54 ans, il est plus vieux que vous d’un an car il est né l’an 1608. Pour le livre du sieur Serrier, [19] non valde moror[7] Ce n’est qu’un écolier qui, au lieu d’étudier et d’apprendre, fait des livres ; mais le temps y est, Scribimus indocti doctique poemata passim[8][20] J’ai regret de la mort du sieur Verny ; [9][21] au moins, avant que de mourir, il a tâché de servir le public et a écrit de son métier qu’il entendait bien, tout autrement mieux que M. Serrier n’entend les fièvres. Je suis bien aise de savoir que l’on imprime, mais chez qui ? le Code théodosien[10][22] Voilà un impôt sur ma bourse, mais je le prends en gré car c’est un grand livre, fort bon et d’usage. Je l’achèterai dès qu’il sera fait si je suis encore au monde. M. Alex. Morus [23] se porte mieux. Il est mon bon ami, nous nous sommes rencontrés plusieurs fois et avons bu ensemble. Mes deux fils vous rendent votre salut et vous remercient. Carolus [24] vous enverra bientôt son livre avec une petite lettre de remerciement. [11] J’ai vu le jeune Bauhin [25] qui est un garçon sage et bien fait. Vallot [26] a été malade d’une grande fluxion sur la poitrine, et fort douloureuse. Il a été saigné plusieurs fois et ensuite purgé[27] il se lève. Guénault [28] l’a mis au lait [29] quo solo utitur pro alimento et medicamento ; [12] il est asthmatique [30] et a un mauvais poumon. Quand Vautier [31] fut bien malade, il prit Vallot pour son médecin ; je ne sais si celui-ci fait mieux, mais je sais bien qu’un homme sage ne fit jamais son médecin son héritier. Guénault passe 76 ans et a encore bon appétit. On parle déjà de cette succession en cas que mort arrive. Le monde est plein de gens altérés et affamés, et qui songent fort au bien d’autrui. Les jurisconsultes disent que le titre du droit, de acquirendo rerum dominio[13] est le titre des habiles gens. Le roi [32] est encore ici, on dit qu’il n’ira à Dunkerque [33] qu’après que la reine [34] sera accouchée, ce qu’on remet au 28e de novembre. [14][35] Notre querelle avec le pape [36] dure toujours, quelques-uns disent que c’est de la besogne pour ce printemps. M. Fouquet [37] est toujours prisonnier, mais on dit qu’il n’en aura que le mal. On parle ici de plusieurs suppressions d’offices que le roi veut faire. Dieu soit loué si le peuple, qui est dans la dernière extrémité de misère, en peut être soulagé.

M. Alex. Morus est guéri à ce que j’apprends depuis deux heures de M. Du Four [38] (par ci-devant médecin de M. de Vendôme) qui l’a traité dans cette maladie dernière, savoir d’une fluxion sur la poitrine avec une fièvre continue, [39] assisté des bons et fidèles conseils de M. Élie Béda, sieur des Fougerais, [40] vénérable et détestable charlatan [41] s’il en fût jamais ; mais il est homme de bien, à ce qu’il dit, et n’a jamais changé de religion que pour faire fortune et mieux avancer ses enfants. O virum bonum ! [15]

Mais dites-moi, s’il vous plaît, pourquoi y a-t-il tant de fautes en votre Bauderon in‑4o ? [16][42] Il y en a de tant de sortes qu’elles me font pitié. On faisait autrefois à Lyon tout autrement mieux, je pense que les hommes se lassent de bien faire et que tandem fiet effetum sæculum[17][43] MM. Huguetan et Ravaud n’ont-ils point fait encore imprimer quelque première page de leur Cardan pour l’envoyer çà et là en divers lieux et le faire connaître ?

On dit que la négociation de l’accord du pape avec le roi est tout à fait rompue, qu’il n’y a point d’espérance de paix et que nous aurons la guerre en Italie le printemps prochain. On fait ici des prières publiques pour obtenir de Dieu un heureux accouchement pour la reine. Pour moi, je souhaite qu’il nous en vienne un petit prince qui fasse rabattre la taille [44] et cause la diminution de tant d’impôts [45] que les deux derniers cardinaux ont mis par toute la France. On dit que le pape est malade et que le roi d’Espagne [46] a promis de donner passage par le Milanais [47] quand le roi voudra envoyer en Italie une armée contre le pape pour assiéger ses villes. Mais quand cela sera et que nous nous serons bien vengés du pape par ce moyen-là, que deviendra la catholicité du roi d’Espagne dont le pape et les jésuites font tant de bruit ? [18][48] Je vous supplie de faire mes recommandations à M. Anisson, comme aussi à M. Huguetan l’avocat. Te et tuam saluto. Vale.

Tuus ex animo, Guido Patin[19]

De Paris, ce 17e de novembre 1662.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 17 novembre 1662

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(Consulté le 17.10.2019)