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[Ms BIU Santé 2007, fo 243 ro | LAT | IMG]

Mélancolie sympathique
[consultation, 1634]

Consultation pour M. Simon, président à Chartres, souffrant de mélancolie sympathique, 1634. [a][1][1][2][3][4][5][6]

Très distingué Monsieur, [2][7]

Tandis qu’une pénible et tenace affection tourmente jour après jour le très bienveillant président, en le torturant de diverses manières, je suis bien navré de ne pas avoir à vous procurer ou suggérer de traitement qui soit entièrement sûr et certain pour aider ce très noble personnage à se débarrasser d’un si grand mal. Puisque vous m’en priez, voici ma brève réponse à votre claire et élégante lettre ; sans sembler refuser de vous donner mon opinion sur son cas, je me vois pourtant contraint de ne rien faire d’autre que répéter, encore et encore, les mêmes choses sur les mêmes sujets.

Ce très noble personnage souffre d’une mélancolie ; elle est encore pourtant si discrète qu’elle trouble à peine ses fonctions et occupations coutumières, hormis peut-être que survient de temps à autre cet importun symptôme qui est propre à tous les mélancoliques, consistant en une crainte fort remarquable, bien qu’irraisonnée, de perdre ses biens et sa famille. Il est admirable et déplorable que notre art n’ait jusqu’ici établi aucun remède capable d’apaiser ou de chasser la pensée, aussi fausse que frivole, qui hante et assaille le divin temple de Pallas qu’est son esprit. [3][8] Toutefois, pour autant que je puisse en juger, la première atteinte du mal est une intempérie fixe et opiniâtre des viscères nutritifs des hypocondres : [9] il en émane une humeur noire et féculente, ou plutôt une exhalaison, qui s’insinue presque sans relâche, mais insensiblement et à la dérobée, dans le siège de l’esprit, ce qui provoque et entretient cette céphalée opiniâtre. La même cause est responsable de son mal de tête et de son comportement extravagant : c’est l’humeur âcre et maligne, collectée et accumulée dans les conduits de viscères qui sont depuis longtemps frappés par cette intempérie, tout imprégnés et remplis qu’ils sont d’une très abondante saburre. [10] Si nous la laissons s’y putréfier, en séjournant là plus longtemps, il faudra redouter que les manifestations de sa malignité n’occasionnent dorénavant des symptômes plus rudes et bien pires, et qu’enfin elle ne provoque une affection idiopathique, particulière au cerveau. [4][11] Voilà ce que nous devons légitimement redouter, comme vous l’avez parfaitement remarqué. Le beau et [Ms BIU Santé 2007, fo 243 vo | LAT | IMG] simple raisonnement, le discours clair et bien articulé dont use le patient, la manière aisée et naturelle dont il s’acquitte de toutes ses fonctions, marquent ouvertement que c’est plutôt l’exhalaison ou l’humeur maligne qui a embarrassé sa faculté directrice, que quelque autre atteinte de la tête, cause de maladie mélancolique propre au cerveau et d’hallucination idiopathique. Ajoutez que cette affreuse ordure, qu’il a récemment évacuée par l’intestin sous l’effet des laxatifs les plus bénins, atteste, bien plus qu’il n’est nécessaire, du fait que la source de tout le mal doit être attribuée aux viscères déréglés et mal disposés. [5] J’en déduis que ce symptôme a jusqu’ici été sympathique et je crois qu’avec les autres manifestations qui l’accompagnent, il est responsable du fait que les périodes de lucidité soient nombreuses et de longue durée, alors que, si l’affection était protopathique, il n’y en aurait pas ou elles seraient, du moins, plus rares et plus brèves. Pourtant (et à vrai dire, je le crains passablement), la persistance de cette rêverie délirante nous avertit qu’une mélancolie deutéropathique menace d’attaquer, si on ne lui barre promptement la route, car la longue durée de la souffrance et la succession continue des crises provoquent outrage et ruine dans le cerveau. [6][12] C’est la raison pour laquelle, afin de détourner ce péril et d’ôter définitivement à la maladie toute occasion de récidiver, le très noble malade doit désormais observer consciencieusement et scrupuleusement les prescriptions qui suivent. En tout premier lieu, il respectera le régime alimentaire réfrigérant et humidifiant que vous lui avez prescrit auparavant suivant les règles de l’art. [13] Si l’intestin est paresseux, on l’excitera par des lavements [14] ou des cathartiques doux. [15] Le patient se gardera tant qu’il pourra de toute passion de l’âme, etc. Quant aux remèdes, le clystère, la phlébotomie, [16] la purgation [17] et le bain [18] emporteront tous les suffrages. La phlébotomie est non seulement utile, mais indispensable : elle doit être pratiquée aux deux bras, tour à tour, et en tenant compte de la résistance du patient, pour atténuer l’impulsion de l’humeur sauvage et pour éteindre ce sombre incendie qui se cache à l’intérieur des viscères. Après que vous aurez eu soin d’accomplir cela, vous en viendrez à la purge : [19] pour qu’elle soit secourable au malade, de manière simple, sûre et rapide, vous veillerez à l’administrer pendant huit jours consécutifs en employant la casse [20] et le séné [21] en décoction [Ms BIU Santé 2007, fo 244 ro | LAT | IMG] convenable ; afin que l’intestin se vide plus promptement, on y ajoutera, tous les deux jours pendant huit jours, une once et demie de sirop laxatif de roses. [22] Après que le malade se sera remis de la susdite purgation, s’il ne se porte pas mieux et si l’état de ses forces l’autorise, on le purgera de nouveau et de la même façon pendant autant de jours consécutifs que vous l’estimerez alors nécessaire, selon la qualité des humeurs qu’il aura rejetées et selon la résistance qu’il aura de reste. Je pense qu’il faut lui épargner les médicaments plus chauds et plus rudes, ne camarinam moveant et crabrones irritent[7][23][24] Quand le corps aura été ainsi préparé, qu’il se plonge quotidiennement, pendant quelques jours, dans un demi-bain d’eau tiède, [25][26] sans fumigation ni parfum. Ensuite, on réitérera les plus puissants remèdes que sont la phlébotomie et la purgation. Voilà les traitements, certes peu nombreux, mais éprouvés et aisés à administrer, que je mettrai devant tous les autres. Si le très distingué malade les emploie, nous espérons que, par un singulier bienfait de Dieu, il sera libéré d’un hôte aussi importun et opiniâtre. [8]

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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Autres écrits. Consultations et mémorandums (ms BIU Santé 2007) : 12

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(Consulté le 17.10.2019)