À Charles Spon, le 21 septembre 1655, note 11.
Note [11]

Guy Patin renvoyait Charles Spon à une lettre, datée de Paris le 18 janvier 1648, que Claude Sarrau (v. note [6], lettre 379) écrivait à Claude i Saumaise, alors à Leyde. {a}

  • Au début (page 224) :

    Rogatus ante aliquot annos, Vir Revenrendus David Blondellus, ut ad examen revocare vellet, quæ utrimque vulgo iactarentur de Ioanna Papissa, libenter amicorum desideriis obtemperavit. Re igitur diligenter perpensa, existimavit fabulosum esse, ullam Romæ aliquando sedisse Pontificem feminam, inter Leonem quartum et Benedictum tertium. Sententiæ suæ rationes scripto Latino consignavit, quod multorum assensum meruit. Multorum dixi tantum, qui enim unquam omnium ? Imo in multorum propterea offensionem incurrit vir optimus : quasi probosum foret viro Protestantium partibus addicto, quidquam attulisse, quod vulgatas suorum opiniones convelleret.

    [Voilà quelques années on a demandé au très vénérable M. David Blondel s’il voulait réexaminer ce qui se raconte ici et là communément sur la papesse Jeanne, {b} et il a volontiers obéi au désir de ses amis. Ayant donc attentivement considéré l’affaire, il a jugé que c’était une fable : aucune femme n’a jamais occupé le siège pontifical de Rome, entre Léon iv {c} et Benoît iii. {d} Il a consigné en latin les raisons de sa sentence, ce qui lui a valu l’assentiment de beaucoup de gens. Pourquoi dis-je beaucoup et non de tous ? C’est que cet excellent homme a essuyé les reproches de bien du monde, disant qu’il était déshonorant pour un homme d’adhérer au parti des protestants et qu’on déchirerait tout ce qu’il pouvait rapporter car les opinions qu’il divulguait n’appartenaient qu’à lui].

  • Plus loin (page 227-228) :

    Sed omnia forsan prævidisti. Nec enim credibile est te ista doctrina et prudentia, aliquid polliceri quod præstare non possis. Noli autem credere primum au solum e nostris Blondellum, ita sensisse : quamvis fortassis nemo unquam fortius et pressius istud solum calcaverit. Fuere enim olim in eadem sententia non incelebres inter Reformatos Theologi : et adhuc vigent in hac urbe insignes fide et pietate viri, qui audierunt ex ore Camerij, se istam historiam vulgo creditam, fabulosis deputare ? Vidi nuper scriptas literas docti et vegeti senis tibique et mihi amicissimi, Petri Molinæi, quibus idem semper sibi esse visum affirmabat. Multa certe cum scripserit quibus Romanum suggillaverit pudorem, ab ista tamen femina seper manum abstinuit : et poterat tamen vir non infacetus, alicuius liberalis ioci inde captare occasionem. Penes me sunt literæ Samuelis Bocharti quibus testatur sibi esse pro comperto vanum esse et fictitium, quidquid hactenus de ea sit proditum. Quanti autem sit, apud bonos et graves, trium istorum auctoritas, facile intelligis. Poteris vicissim satis scio innumeros nobis opponere. Sed vide num illi præcedentium gregem sequuti, rem minus exacte consideraverint. Omnino tutius est recentioribus omissis in antiquis et coætaneis præsertim quid tenendum sit quærere. Unus Anastasius sibi constans possit rem conficere. Quid in huius auctoris Manuscripto regio de ista femina legatur, olim ad te misi. Sed liber est a manu recenti, quæ usque ad Martinum Quintum, Historiam Pontificam produxit : Et insertam esse narratiunculam evincunt quæ in Benedicto Tertio leguntur non usquequaque convenientia.

    [Mais vous aviez peut-être prévu tout cela. Avec la science et la sagesse qui vous caractérisent, il n’est pas croyable que vous promettiez quelque chose que vous ne pourriez pas tenir. {e} Aussi n’ai-je pas voulu croire que notre Blondel ait été le seul et le premier à avoir pensé de la sorte, quoique nul n’ait peut-être jamais piétiné cette légende avec plus de force et de justesse. Parmi les réformés, des théologiens de quelque renom ont jadis exprimé le même avis, et il ne manque pas à Paris d’hommes réputés pour leur foi et leur piété qui ont entendu Camerarius {f} dire qu’il tenait cette histoire pour une fable. J’ai vu récemment des lettres de Pierre Du Moulin, {g} docte et vigoureux vieillard, qui est de vos très bons amis comme des miens, où il affirmait avoir toujours été de même avis. Alors que, dans ses écrits, il s’est complu à moquer l’honneur de Rome, il s’est pourtant toujours abstenu de porter la main contre cette femme ; et cependant, en homme qui ne manque pas de finesse, les occasions de plaisanter librement là-dessus ne lui ont pas fait défaut. J’ai entre les mains des lettres de Samuel Bochart, {h} où il affirme de science certaine tenir pour stupide et inventé tout ce qu’on a pu raconter jusqu’ici sur cette papesse. Quelque poids qu’on attache à ces trois auteurs, qui sont parmi les bons et les grands, leur point de vue est aisé à adopter. Je sais bien que vous pourriez en retour nous en opposer de nombreux autres, mais ne pensez-vous pas que, dans leur zèle à suivre la tête du troupeau, ils ont pu examiner l’affaire sans grand soin ? Il est en général plus prudent d’oublier les modernes pour chercher la vérité des faits qu’on explore chez les anciens, et surtout chez nos contemporains. Anastasius est le seul à qui on pourrait entièrement se fier, et je vous ai jadis envoyé ce qu’on lit à propos de cette femme dans son Manuscriptus Regius ; mais il est d’une main récente, celle qui a produit l’Historia Pontifica jusqu’à Martin v ; {i} et ce qu’on y lit à propos de Benoît iii ne concorde pas avec le reste et convainc que le petit conte a été ajouté].


    1. Claudii Sarravii Epistolæ [Lettres de Claude Sarrau], Orange, 1654, v. note [6], lettre 379.

    2. V. supra note [10], notule {a}, pour David Blondel et son Éclaircissement contre la papesse Jeanne. Parue après sa mort, son Anakrisis (Amsterdam, 1657, v. note [15], lettre 546) a confirmé cette opinion.

    3. Pape de 847 à 855.

    4. Pape de 855 à 858.

    5. Sarrau faisait allusion à la promesse que Saumaise avait faite, dans ses livres de Primatu Papæ [sur la Primauté du pape] (Leyde, 1645, v. note [6], lettre 62), de publier des preuves irréfutables établissant l’existence la papesse [v. note [14] (citation 2) du Patiniana I‑1]. Cette lettre de Sarrau dut convaincre Saumaise, car il n’a fait paraître aucun autre avis sur ce sujet scabreux.

    6. Joachim Camerarius, v. note [22], lettre 352.

    7. Pierre i Du Moulin, v. note [9], lettre 29.

    8. V. note [34], lettre 237.

    9. Anastase le Bibliothécaire est auteur, au ixe s., d’une Historia de vitis Romanorum Pontificum a B. Petro apostolo usque ad Nicolaum i [Histoire des pontifes romains depuis saint Pierre jusqu’à Nicolas ier (858-867)]. Je n’ai rien trouvé sur la papesse Jeanne (ou un pape Jean viii) dans l’édition qu’en a donnée l’abbé Migne (Paris, 1852), et ne suis pas parvenu à comprendre entièrement le commentaire de Sarrau sur cet ouvrage.

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Correspondance complète de Guy Patin et autres écrits, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 21 septembre 1655, note 11.

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(Consulté le 22/06/2024)

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