L. 237.  >
À Charles Spon,
le 26 juillet 1650

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Monsieur, [a][1]

Je vous écrivis ma dernière vendredi 8e de juillet et vous dirai que depuis ce temps-là nous n’avons ici après autres nouvelles, sinon que ce même jour au soir ma belle-mère, [2][3] âgée de 82 ans, tomba en trois horribles accidents qui l’ont mise au tombeau. Elle avait dîné, s’était promenée dans son jardin (elle était en une belle maison qui leur appartient à quatre lieues d’ici, une lieue par delà Argenteuil, [1][4][5] deux lieues au-deçà de Pontoise, [6] à un quart de lieue de la rivière). Elle se mit dans sa chaise pour se reposer, elle y dormit deux grandes heures selon sa coutume, mais à son réveil, elle fut saisie d’un grand vomissement par lequel elle rejeta tout son dîner ; et tôt après elle vomit la valeur d’un grand verre d’eau noirâtre. En même instant, elle perdit le mouvement et sentiment de la moitié du corps du côté droit, et tôt après cette paralysie devint apoplexie. [7][8] On accourut aussitôt à Paris me demander du secours. Il était alors grande nuit, il fallut donner ordre pour partir, ce que nous fîmes le lendemain du matin, en carrosse, propter nimium æstum ; [2] mais je trouvai la bonne femme aux abois et qui n’en pouvait plus. Elle avait été saignée et ventousée, [9] en attendant ma venue, par le chirurgien du lieu, de telle sorte qu’il ne me restait rien à ordonner ; aussi n’avait-elle point de force, elle était sans pouls, avec un petit râlement qui était le dernier combat de la nature que la violence du mal emportait. Pugnatum est arte medendi, exitium superabat opem, quæ victa iacebat[3][10] Enfin, elle mourut sur le soir, fut enterrée en l’église dudit lieu le lendemain avec beaucoup de cérémonies, ut fit apud nos[4] fort inutiles et superflues, ut pote quæ potius ad mortem quam ad rem pertineant[5][11] Nous ramenâmes ici le lendemain le bonhomme son mari, [12] qui est plus décrépit qu’elle, combien qu’il soit de quelques années moins vieux ; ad dementiam senilem prope redactus miseram vitam trahit[6] On nous fait espérer qu’après sa mort nous aurons une grande succession, [13] quod utinam tandem contingat ! [7] On nous fait ici de grands habits de deuil à la bourgeoise, quod invitus patior[8] mais c’est qu’il faut hurler avec les loups et badiner avec les autres. [9] Non minima pars est humanæ sapientiæ posse pati ineptias hominum[10] et ceux qui ne s’y peuvent accoutumer ou ranger n’ont qu’à faire comme a fait ma belle-mère, eo migrandum est unde negant redire quemquam[11][14] C’était une excellente femme dans le soin du ménage et dans la peine qu’elle y a prise pour sa grande économie. Il eût mieux valu que son mari fût allé le premier, mais sic placuit Superis, quærere plura nefas[12] Je ne me saurais donner la peine de la pleurer beaucoup, vu qu’elle était trop vieille et trop souvent malade. En récompense d’elle, M. Merlet [15] notre collègue est réchappé de sa fièvre continue, [16] maligne et pourprée par les bons soins de notre bon ami M. Moreau, [17] qui ei sedulo adfuit toto morbi decursu[13] Dum hæc Parisiis geruntur[14] le roi, [18] la reine, [19] le Mazarin [20] et toute la cour cheminent. Ils sont allés de Fontainebleau [21] à Orléans, [22] à Blois, [23] à Tours. [24] On dit que delà ils iront à Poitiers, [25] à Bordeaux et même à Toulouse, [26] où il y a du bruit ; puis en Provence, et même par après plus loin s’ils peuvent, afin de revenir ici le plus tard qu’ils pourront, d’autant que ce lieu est odieux au Mazarin en tant qu’il y a beaucoup d’ennemis et qu’il craint d’y être assommé. On dit ici que l’Espagnol a envoyé de l’argent devers Bordeaux à Mme la Princesse [27] afin de faire la guerre au Mazarin, mais que cette grande ville est fort mi-partie et qu’ils ne savent ou qu’ils n’ont point l’entière liberté de se ranger du côté qu’ils voudraient. La somme de l’argent va jusqu’à 1 600 000 livres, qui est assez notable pour éblouir les yeux de beaucoup de gens qui n’ont autre passion ni meilleur but que ce métal doré. [15]

Ce samedi 16e de juillet, à trois heures après midi. Mais voilà, comme je laisse un peu écouler la chaleur du jour, demeurant caché dans mon étude, que M. de Sorbière [28] y entre, tout fraîchement arrivé de Hollande. Notre entrevue n’a guère duré, ayant remis le fait particulier à une autre visite. Nous avons néanmoins parlé de vous et de M. Gassendi, [29] duquel il parle comme d’un oracle. Il m’a dit qu’il sera ici environ 15 jours et qu’après cela, il s’en ira pour demeurer à Orange [30] dans l’emploi académique qu’on lui donne. [16] Il croit que M. de Saumaise [31] est parti de Hollande pour aller en Suède, sans savoir s’il y demeurera. Il a été tout étonné quand je l’ai assuré que M. Isaacus Vossius [32] était à Paris par ordre de sa maîtresse, la reine de Suède, [33] pour y acheter des livres, manuscrits, etc. Il le croyait encore en Suède et dit qu’il n’y a personne en Hollande qui sache que M. Vossius soit ici, et aliam videtur suspicari causam istius peregrinationis[17] Il s’est bien souvenu de me parler de M. Du Rietz, [34] je lui ai dit ce que j’en savais et comme vous étiez bien fâché contre cet homme, qui tot mendacia tibi conglutinaverat[18] Au reste, M. Sorbière se porte fort bien, il est gras et gros, et en fort bonne disposition.

M. le chevalier Digby, [35] gentilhomme anglais, catholique fort zélé, savant et curieux, avait écrit en voyageant, comme il a fait beaucoup depuis 20 ans, et principalement en Italie, un traité de l’Immortalité de l’âme en anglais ; quelqu’un l’a mis en latin et s’imprime aujourd’hui à Paris. [19] C’est ce même chevalier qui a écrit, aussi en anglais, contre l’auteur du livre intitulé Religio Medici[20][36] Je voudrais ardemment que ce qu’il en a écrit fût aussi mis en latin, vu que j’ai bonne opinion de ces deux esprits, encore que je ne voudrais pas jurer qu’en tous deux il n’y eût quelque extravagance. J’ai vu ce dernier livre en anglais, c’est un in‑12o imprimé à Londres l’an 1643. [21] Enfin, notre licence [37] est faite et achevée de lundi dernier, 18e de juillet. Voici l’ordre de préséance que nos Messieurs ont donné, à la pluralité des voix, à nos sept licenciés : Perreau, [38] La Vigne, [22][39] Patin, [40] de Bourges, [41] Hureau, [42] Langlois [43] et Bourgaud. [44] J’ai eu le moyen et le crédit de choisir : j’ai laissé le premier à celui qui voulait en faire la dépense de 1 200 livres, [23] et le second au fils de feu M. de La Vigne, [45] dont la mémoire est chez nous en grande vénération, saltem apud bonos[24] J’ai demandé le troisième pede fixo[25] et pour cet effet j’y ai eu 87 voix. Le reste a été du parti de Hureau qui le demandait contre moi, y étant porté par son oncle M. Cornuti [46] qui n’y a trouvé pour lui que 27 suffrages ; il a été trop heureux de demeurer au cinquième, n’ayant tenu qu’à quatre billets qu’il ne soit descendu au dernier. De Bourges même, fils de maître encore vivant, [26][47][48] qui demandait le premier contre Perreau, en est déchu, aussi bien que du deuxième et du troisième, et est bienheureux de s’être pu accrocher au quatrième, son père n’ayant parmi nous guère d’amis ni de crédit. Mon fils aura 21 ans le mois de septembre prochain et j’espère que ce même mois, il pourra passer docteur et présider à son rang le mois de novembre suivant. [27]

Je ne sais si vous vous souvenez d’une chanson qui courut par toute la France il y a quatre ans, d’une certaine Mme Lescalopier, [49] femme d’un de nos conseillers de la Cour, [50] laquelle fut mise aux Feuillantines, [51][52] d’où elle est sortie après y avoir été un an ou deux. [28] Elle s’était depuis ce temps-là enfermée volontairement dans un autre couvent de filles ici alentour, moyennant une pension qu’elle y payait ; mais enfin talis vitæ pertæsa[29] elle s’était remise dans le grand monde et comme elle recommençait à faire parler d’elle, sa propre mère, laquelle jusqu’ici l’avait favorisée contre son mari, a obtenu permission de la faire arrêter et de la faire conduire dans le monastère des filles pénitentes, rue Saint-Denis, [53] ce qui fut exécuté le mercredi 20e de juillet à sept heures du matin. Elle fut arrêtée chez son procureur où elle allait solliciter son procès.

Le 20e de juillet. On nous dit ici que le roi devait hier coucher à Richelieu [54] et que delà il s’en va à Poitiers. [30] On ne sait pas ici de certaines nouvelles de l’état présent de Bordeaux à cause que le dernier courrier a été arrêté. Mme la Princesse a reçu de l’argent des Espagnols, mais le parlement a donné arrêt contre eux et leur a fait commandement de sortir de la ville. [15] On dit aussi que Toulouse a pris le parti de Bordeaux. [55] Ils veulent bien recevoir le roi dans leur ville, mais à la charge qu’il se mettra à leur garde, selon leurs anciens privilèges, et que ce soit sans le cardinal Mazarin qui est auteur de tous les maux de la France. La reine a mandé au comte Du Dognon, [56] gouverneur de Brouage, [57] qu’il eût à venir à la cour. Il a mandé qu’il avait la goutte. [58] On lui a mandé derechef que l’on savait bien qu’il n’était point malade et que l’on l’avait vu debout. Il a mandé qu’il était vrai, mais qu’il ne voulait point aller à la cour, qu’il savait bien qu’il y était haï, qu’on le voulait retenir prisonnier et lui ôter son gouvernement qu’il tenait du feu roi, et qu’il le voulait conserver jusqu’à la majorité du roi. [31] M. le maréchal de La Meilleraye [59] a mandé au roi qu’il ne devait point avancer plus près de Bordeaux que Poitiers ; qu’il fallait apaiser cette affaire par traité ou qu’autrement, le roi n’en viendrait point à bout ; qu’il était besoin de 30 000 hommes pour dompter Bordeaux qui autrement, était indomptable. Les députés de Bordeaux [60] ont ici parlé bien haut à M. le duc d’Orléans, [61] qui s’en est mis en colère et deux heures après, il les a envoyés reblandir et reflatter par M. Le Tellier, [32][62] secrétaire d’État, comme il a fait encore le lendemain par M. de Beaufort. [63] Les mêmes députés ont charge de faire de nouvelles propositions au Parlement de Paris ; lequel pour cet effet, s’assemblera mercredi prochain, qui sera demain. On dit que tous les parlements s’en vont envoyer des députés à la reine pour lui demander la paix générale, ou justice de ceux qui empêchent qu’elle ne se fasse.

Je vois ici tous les jours deux honnêtes hommes fort savants qui sont logés ensemble chez un riche marchand de soie dont je suis médecin. L’un est le fils unique de feu M. Gerardus Io. Vossius, [64] nommé Isaacus, [33] et l’autre est M. Samuel Bochart, [65] ministre de Caen, [66] lequel a fait un beau livre in‑fo intitulé Phaleg, qui est fort docte et plein de belles curiosités, et un autre in‑4o pour le feu roi d’Angleterre. [34][67] Le marchand qui les loge est un nommé M. Bidal, [68] lequel fournit tous les ans pour 50 000 écus d’étoffe à la reine de Suède ; et cette année, il en fournit pour 100 000 à cause de son couronnement qui sera somptueux. [35] Ce M. Vossius achète ici grande quantité de bons livres pour sa maîtresse, il dit que sa bibliothèque [69] sera la plus belle de l’Europe et qu’elle surpassera de beaucoup celle du cardinal Mazarin, [70][71] que M. Naudé [72] leur a fait voir depuis trois jours. Il cherche particulièrement plusieurs manuscrits. Je vous baise les mains de toute mon affection pour être toute ma vie, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Patin.

De Paris, ce mardi 26e de juillet 1650.

Nos députés du Parlement sont partis pour aller faire à la reine des remontrances touchant Bordeaux. [36] Les Espagnols ont assiégé La Capelle, [73] leur armée est bien forte, ils ont plus de 14 000 chevaux. [37] S’ils la prennent, comme j’en ai belle peur, cela leur donnera de l’entrée bien avant en Picardie. Le P. Caussin [74] a trouvé un nouveau moyen de grossir son livre par un nouveau traité intitulé Exempla astronomica, cela est cause que je ne pourrai pas vous l’envoyer de si tôt. [38]


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 26 juillet 1650

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(Consulté le 19.09.2019)