L. 236.  >
À Charles Spon,
le 8 juillet 1650

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Monsieur, [a][1]

Je vous écrivis pour dernière fois, en attendant de vos nouvelles, le vendredi 1er juillet. Dès le lendemain, nouvelles arrivèrent que le siège de Guise [2] en était levé, et que les Espagnols s’étaient retirés vers Landrecies, [3] obligés à cela tant par faute de munitions que par la courageuse résistance, tant du gouverneur de ladite place, nommé Bridieu, [4] qui a par ci-devant été page de M. de Guise, [5] que des habitants mêmes, qui y ont fait merveilles. [1] Le lundi matin 4e de juillet, dès les quatre heures, à cause des grandes chaleurs, le roi, [6] la reine, [7] le Mazarin [8] et toute la cour sortirent d’ici et sont allés à Fontainebleau [9] où, après qu’ils auront séjourné quelques jours, ils iront à Orléans, [10] puis à Blois, [11] à Tours, [12] à Poitiers [13] et delà à Bordeaux, en Languedoc et en Provence, si le cas y échet et si l’état des affaires le requiert. Nous avons ici un de nos grands consultants qui est fort malade d’une fièvre continue [14] pourprée et qui est en grand danger d’en mourir. C’est M. Merlet [15] le père, âgé de 66 ans, c’est un corps nitreux et soufré, tout capable de brûler. S’il meurt, il n’emportera point sa pratique, elle demeurera à plusieurs autres qui s’en trouveront bien ; ce qu’il a ramassé avec grande peine se divisera en plusieurs parts. [2]

Ce 5e de juillet. Pour réponse à la vôtre que je viens de recevoir, datée du 1er de juillet, de laquelle je vous remercie de toute mon affection, je vous dirai que je suis bien aise que notre bon ami M. Gras [16] soit de retour de Grenoble. Je lui souhaite longue et heureuse vie avec toute sorte de prospérité, et lui offre mes très humbles recommandations s’il vous plaît. Nous avons ici les mêmes maladies que vous avez à Lyon, fièvres continues, pourprées et venimeuses, et ne se passe jour que je n’en voie plusieurs. Ce que vous avez remarqué de tænia sive tineis [3][17] est fort beau et curieux, comme aussi du Liber adoptivus de Balzac, [18] et je vous remercie de tous les deux. Les vers, les pierres [19] et les abcès internes [20] sont trois choses qui sont extrêmement remarquables dans notre pratique : dracunculorum meminit Hofmannus in Institutionibus[4][21] Je connais le médecin anglais nommé Boot, [22] il m’est quelquefois venu voir céans avec M. Henry, [23] de votre pays ; je ne sais quelle cabale ils font ensemble. Ce M. Boot est un grand garçon de 50 ans, des yeux enfoncés, une voix éclatante, fort embarrassé de l’opinion qu’il a d’être fort habile homme ; qui ne croit personne être médecin s’il n’est aussi chimiste, [24] et néanmoins lui-même ne voit point ici de malades. Il est marié, demeurant au faubourg Saint-Germain. Je lui ai mainte fois prêté quelques livres [25] et l’ai vu céans plusieurs fois, mais nous n’étions pas toujours de même avis. Il croit que pour faire un médecin, il ne faut être que chimiste et donner de l’antimoine [26] à toute sorte de gens. Il hait fort la saignée [27] et en médit apertement. [5] Il dit force injures à M. Hofmann lorsque je lui montrai la préface qu’il a faite à son livre de Medicamentis officinalibus[28] où il méprise fort la chimie. [6] Il est merveilleusement glorieux, et en son port et en ses jugements. Il est ennemi juré de la France et des Français, et hoc habet cum Anglis commune[7] combien que je me sois laissé dire qu’il était hollandais et non pas anglais. Antehac aliquid scripsit adversus Aristotelem [8][29] avec un autre sien frère. [30] Je ne m’étonne point s’il ne voit point de malades, il n’y connaît rien. Je veux bien croire qu’il est savant en autres choses et ai seulement ouï dire qu’il travaillait, comme vous dites, à un livre de morbis a veteribus prætermissis[9] Je ne sais point ce qui en arrivera, mais je l’ai ici vu et rencontré depuis six mois quatre ou cinq fois, comme un homme fort empêché de sa personne, appuyé sur un bâton, avec des pieds qui n’étaient guère bons et une tête fort branlante ; la vapeur d’antimoine n’épargne personne, il louche fort et regarde de travers ; [10] il parle fort hardiment, mais il est malin et dangereux. On m’a dit qu’il était sorti de Londres pour deux puissants ennemis qu’il y avait, mais je pense qu’il n’est point ici fort à son aise. Voilà ce que je sais de ce personnage ; pour le livre, il n’a jamais été imprimé et ne sais pas si jamais il le sera. [9] Il me demandait un jour à emprunter des livres de chimie, je lui dis que je n’en avais point, comme de fait (j’entends ceux qu’il me demandait) ; il en avait vu quelques autres, je lui dis que le peu que j’en avais me suffisait et que si j’en eusse eu d’autres, je les eusse brûlés ; il s’écria comme s’il eût vu un miracle. Je lui dis que je m’étonnais comment il affectait cette sorte de livres qui étaient les plus malheureux et les plus méchants de tous les livres, lui principalement qui avait autrefois écrit contre Aristote ; il me répondit à cela, plus doucement que je n’espérais (noveram enim acerbitatem hominis), [11] que quelque jour on verrait bien autre chose de lui ; quid enim futurum sit illud, plane nescio[12] C’est un homme hagard, [13] superbe et presque insupportable qui se pique de grande science en chimie, de philosophie nouvelle non péripatétique et de politique. On dit ordinairement ici que les Anglais sont méchants et malins, et que les Hollandais sont superbes. Ledit seigneur a l’un et l’autre, et à tant de celui-là. Pour le sieur Nic. Heinsius, [31] je vous donne avis qu’il a été en Suède et qu’il en est revenu en Hollande. Je n’ai rien ouï dire de son Ovide, mais bien que son Claudien est sur la presse, où seront ses notes critiques. [14] On m’a dit aussi qu’il fera un nouveau voyage en Suède bientôt. On dit ici que M. de Saumaise [32] y est allé, et qu’il est parti. Son Apologie royale est ici en vente, en français aussi bien qu’en latin. Je vous en enverrai une copie avec le livre du P. Caussin, [33] dès qu’il sera achevé. [15] De Thoma Bartholino nihil plane audivi[16][34] Son frère, [35] qui venait d’Italie et s’en retournait en Danemark, vint ici et dit où il était logé ; [17] je fus l’y chercher, il n’y demeurait plus, et ne pus découvrir où il était logé. Oncques depuis n’en ai-je ouï parler, non plus que de ce gentilhomme du duché de Holstein que vous m’aviez indiqué l’an passé. Je ne sais pas ce que dira Bartholinus contre M. Riolan [36] lorsqu’il verra la dernière édition, qui est in‑fo ; [18] mais je l’ai vu autrefois bien plus animé contre M. Hofmann, lequel vivait encore alors. J’ai vu ici cette nouvelle édition de l’École de Salerne [37] de Hollande ; ce n’est point celle de M. Moreau, [38] ce n’est qu’un in‑12o[19] M. Moreau a envie de faire réimprimer la sienne in‑4o bien augmentée, [39] mais il lui faut du loisir ; il a plus de pratique qu’il n’en peut faire, et de la meilleure de Paris. Je lui ai fait aujourd’hui vos recommandations comme m’aviez recommandé. Petrus Laphileus [40] était un vieux médecin de Paris qui vivait il y a 100 ans, et moins aussi, [20] que feu M. Piètre [41] m’a dit avoir été un très savant homme, qui allait tout voûté et tout courbé de trop étudier. Il laissa un fils médecin qui mourut il y a près de 50 ans. [21] M. Albert Le Fèvre [42] a été un autre de nos docteurs, très grand personnage dans la science et dans la pratique. J’ai vu une sienne fille qu’il avait laissée unique. Il était de votre religion, il est mort l’an 1607 du regret de la mort d’un sien fils qui était fort savant avocat et qui paraissait fort dans le barreau. [22] La mère de cet Albertus Le Fèvre était fille de Io. Ruellius, [43][44] médecin de Paris qui a écrit de natura stirpium, et qui est le premier des modernes qui a écrit poliment de cette matière ; [23] lequel étant veuf, devint chanoine de Notre-Dame [45] et mourut ici l’an 1537, ne laissant pour tous enfants qu’une fille qui fut mariée à un avocat, et mère de cet Albertus. Il avait présidé en 1597 à feu M. Nicolas Piètre, qui l’extollait et le louait merveilleusement. [24] Je l’ai pareillement ouï priser extrêmement par M. Guérin [46] qui est un de nos anciens, très savant. Albertus Le Fèvre était ici en grand crédit, grand ennemi de la multiplicité des remèdes et dès ce temps-là, ennemi de la forfanterie des apothicaires [47] qui tunc plurimum potebant ; [25] mais il était au-dessus de leur haine et de leur envie. Il avait été fort aimé de Henri iii [48] et avait le brevet de son premier médecin lorsqu’il fut tué à Saint-Cloud, [26][49][50] combien qu’il fût de différente religion. Feu M. Piètre me dit un jour de lui : Il avait bien de quoi être et paraître habile homme, car jamais personne n’a su si bien son Hippocrate et l’Aristote que lui ; et je crois tant plus aisément qu’il était habile homme que M. Nicolas Piètre erat parcus laudator[27] qui néanmoins très souvent et bien volontiers me l’a loué.

Le député [51] du parlement de Bordeaux [52] a été ici ouï en pleine assemblée. Le Parlement en a fait deux matinées. Le duc d’Orléans [53] même y a assisté. Il y en a eu qui ont parlé très hardiment de l’état présent des affaires et qui même ont été jusqu’au Mazarin ; mais le tout aboutit à faire des remontrances à la reine touchant l’affaire de Bordeaux, etc. [28] Même M. Foullé, [54] maître des requêtes et intendant de justice, qui a tant fait de vexations et de désordres dans le Limousin, sera mandé de venir répondre à la Cour des plaintes qu’on a faites contre lui. [29] La paix est faite en Allemagne et signée du consentement de tous, il ne reste plus qu’à l’exécuter. [55] L’affaire même de Frankenthal [56] est réglée : les Espagnols la gardent jusqu’à la paix générale, et alors ils la rendront au Palatin ; [30][57] en attendant quoi, on leur donne Heilbronn, [58] qu’ils rendront alors. [31] On ne croit point que le roi aille jusqu’à Bordeaux. Aujourd’hui au matin est mort ici le bonhomme M. le président de Bellièvre, [59] doyen du Conseil. Il est fils du chancelier Pompone de Bellièvre, [60][61] qui mourut l’an 1607, lequel était originaire de votre ville. Il a un fils président au mortier, qui est un honnête homme. [32][62] Je vous baise les mains et suis de toute mon affection, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Patin.

De Paris, ce vendredi 8e de juillet 1650.

M. le garde des sceaux [63] est au lit malade. Il dit néanmoins qu’il veut partir lundi prochain pour le voyage du roi, soit que ce soit tout de bon, soit qu’il veuille qu’on le croie. M. de Saumaise est parti pour Suède.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 8 juillet 1650

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(Consulté le 22.08.2019)