L. 238.  >
À Charles Spon,
le 12 août 1650

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Monsieur, [a][1]

Depuis ma dernière, que je vous envoyai le 26e de juillet par la voie de M. Ravaud [2] (par lequel je n’en enverrai plus puisqu’il s’en va partir d’ici dans peu de jours pour son grand voyage, qu’il commence par l’Angleterre), je vous dirai que les Espagnols sont en Picardie alentour de La Capelle, [3] avec une grande armée, et entre autres de 14 000 chevaux. [1] J’ai bien peur qu’ils ne ravagent misérablement notre pauvre province, laquelle souffre cruellement il y a si longtemps ; ce qui sans doute arrivera si le Mazarin [4] n’y met un autre ordre et s’il n’y envoie davantage de monde, au lieu qu’il s’amuse à chicaner ceux de Bordeaux. [5] J’ai rencontré notre voisin M. Henry, [6] qui est de votre ville. Il connaît cet Anglais dont vous m’avez par ci-devant écrit. Je lui ai parlé de ces maladies rares, desquelles il a fait un livret. Il m’a appris que ledit livret avait été imprimé à Londres l’an passé, qu’il n’en était venu qu’une demi-douzaine à Paris, que l’auteur lui en avait donné un qu’il m’enverrait afin que je le visse ; ce qu’il a fait, c’est un in‑12o de lettre médiocre, d’environ 50 pages et de douze chapitres ; en voici le titre, Observationes Medicæ de affectibus omissis, Aucthore Arnoldo Bootio, Med. Doctore, antehac Proregis, Ordinum, atque Exercituum Hiberniæ Archiatro. Londini excudebat, etc., [2] 1649. [7] J’ai prié M. Ravaud, qui s’en va à Londres, de m’en acheter une demi-douzaine et de me l’envoyer par quelque commodité ; quand je les aurai reçus, je vous en enverrai. Ce n’est point que j’aie d’impatience de savoir de vos nouvelles, mais néanmoins, j’ai grand désir d’apprendre en quel état est votre santé et de savoir quand nous aurons le Feyneus[8] l’Histoire de Bresse[3][9] Armamentarium Mynsicht[4][10] etc., qui sont les premiers livres que j’attends de Lyon et que M. Ravaud m’a fait espérer pour bientôt avoir ; lequel enfin est parti aujourd’hui à deux heures après midi avec le messager de Calais, [11] en bonne compagnie, pour aller coucher à Beaumont [12] et demain dîner en notre ville de Beauvais, [13] etc. [5] Dieu le veuille bien conduire, c’est un honnête homme qui entreprend un horriblement grand voyage. Nous avons tâché de l’accorder avec nos libraires touchant le privilège du Sennertus[14] mais ils sont si déraisonnables que cela ne s’est pu faire. Il en faudra attendre un arrêt à la Chambre de l’édit, [15] lequel pourra peut-être bien confirmer la sentence du Châtelet ; [16] au moins nous y veillerons et y emploierons nos amis. [6]

Il y a longtemps que je n’ai rien ouï dire de MM. Gras, [17] Falconet [18] et Garnier. [19] Je ne sais si ce dernier pourrait être en colère contre moi pour la diversité d’opinions qui s’est trouvée entre nous deux sur les remèdes cordiaux, [20] de l’an passé. Quoi qu’il en soit, je vous prie de leur faire mes très humbles recommandations, comme aussi MM. Barancy [21] et Barbier, [22] desquels vous saurez quand il vous plaira ce qu’ils impriment maintenant, et surtout quand ce sera qu’ils imprimeront la Vie de Tycho Brahe [23] de M. Gassendi. [7][24] M. de Saumaise [25] avait fait ses adieux par toute la Hollande et était tout prêt de partir pour aller en Suède quand encore une fois, la goutte [26] l’a arrêté, dont il est malade aujourd’hui à Leyde. [27] J’ai dit adieu à M. Is. Vossius, [28] lequel s’en retourne par la Hollande en Suède, après avoir acheté ici grande quantité de livres et même quelques manuscrits, mais non pas tant de ces derniers comme il eût bien désiré. C’est un jeune home fort savant et fort honnête, mais qui n’a point grande santé.

Il court ici une anagramme [29] de la reine [30] dont je veux vous faire part, c’est M. Du Prat [31] qui m’en a fait part : Anne Maurice d’Austriche, Dieu t’a cerché un Masarin ; il n’y a faute quelconque. [8] Aujourd’hui, vendredi 5e d’août, en vertu de la procuration que M. Ravaud m’a laissée avant de s’en aller (il partit lundi dernier 1er d’août avec le messager de Calais), j’ai accordé avec les trois libraires de la rue Saint-Jacques [32] pour la rémission du privilège du Sennertus[6] Après avoir bien contesté, examiné, répondu, répliqué, tout compté et rabattu afin qu’il n’en soit jamais parlé, j’ai accordé avec eux, pour tous leurs endroits et prétentions, qu’outre les douze exemplaires qu’ils tiennent saisis, ou au moins le syndic des libraires, ils en auront encore 36 entiers et parfaits que je me suis obligé de leur faire rendre en leurs boutiques sans aucun frais pendant deux mois. L’acte en a été passé par devant notaire en présence et du consentement de M. Huguetan [33] l’avocat. Je vous prie de dire à M. Huguetan [34] le libraire (à qui j’en ai donné avis le jour même par lettre que je lui en ai écrite exprès) qu’il me fera plaisir de nous faire tenir lesdits 36 exemplaires dudit Sennertus, entiers et complets, afin que cette affaire soit tout à fait assoupie et que l’on n’en parle plus. Il n’a qu’à m’adresser les balles, j’en paierai la voiture, je les ferai délivrer à ces petits tyranneaux de la rue Saint-Jacques et en tirerai bonne quittance ; et ainsi, l’on ne parlera jamais de ce malheureux rencontre dont vos Messieurs paient l’amende, faute d’avoir donné bon ordre à leurs affaires. À cela près, je souhaite que M. Ravaud fasse un bon et heureux voyage, et qu’il retourne enfin dans 18 mois à Lyon en bonne santé, afin qu’il fasse par ci-après imprimer encore plusieurs autres bons livres, tel qu’est le Lexicon etymologicum Martinii[35] que je lui ai donné pour cet effet, [9] et le Thomas Erastus[36] que je fournirai tout complet afin qu’il soit imprimé tout en un volume in‑fo, comme ledit M. Ravaud m’a promis de faire en son retour de ce grand voyage. Ce sera un bon livre et de fortes armes pour combattre la malheureuse secte des chimistes [37] qui s’en font aujourd’hui trop accroire par tout le monde, et principalement à la cour des grands. Belli sibi videntur, cum sint meri nebulones, et miseri ciniflones[10]

Le samedi 6e d’août, les chambres assemblées, au Parlement, après beaucoup de tergiversations, enfin le duc d’Orléans [38] y est arrivé, qui a promis sur la foi de prince que l’affaire de Bordeaux s’accommodait ; que l’on ôtait le gouvernement à M. d’Épernon ; [39] que l’on donnait place d’assurance à M. de Bouillon, [40] à Mme la Princesse, [41] amnistie à tous ceux de Bordeaux, et même à ceux qui avaient traité avec l’Espagnol et qui s’étaient retirés en Espagne ; et autres conditions qui ont été enregistrées et lues tout haut par deux fois. Tout cela n’a pas néanmoins contenté le Parlement : l’assemblée a été remise au lundi 8e, toute affaire cessante, afin de délibérer sur cette déposition du duc d’Orléans, [11] dont la femme [42] est fort grosse et tantôt prête d’accoucher. Si c’est un fils [43] aussi vaillant que son père, Dieu sait si la France manquera de grands capitaines. Enfin, le Parlement s’est tenu à la parole du duc d’Orléans qui a promis et engagé sa foi de prince, et tout ce qu’il a de vaillant, [12] de faire donner la paix à Bordeaux ; et néanmoins, on croit ici que le Mazarin ira plus loin, s’il peut en devenir maître, avec les troupes du roi et qu’il ne s’arrêtera point à la parole du duc d’Orléans qu’en cas qu’il ne soit point le plus fort. M. Vossius s’en est retourné en Suède ; il a ici acheté pour 10 000 livres de livres et de plus, a traité avec M. Petau, [44] conseiller de la Cour, d’une sienne bibliothèque, [45] laquelle vient de feu Monsieur son père, [46] pareillement conseiller. [13] Il y a là-dedans quantité de beaux et bons manuscrits ; il en a accordé moyennant 40 000 livres, dont il en a délivré 3 000 comptants à la charge qu’ils sont perdus si la reine de Suède [47] ne veut tenir le marché qu’il en fait. Le P. Caussin [48] n’est pas encore achevé : après ses deux traités de Regno et Domo Dei, il y a ajouté un Ephemeris historica et afin de le grossir davantage, Observationes Astronomicæ ; [14] dès qu’il sera achevé, je chercherai l’occasion de vous en envoyer un. On commence ici l’impression d’un nouveau tome d’opuscules français de M. de Balzac, [49] in‑4o[15] Il y a du bruit en Hollande : le prince d’Orange [50] est contre la Hollande pour les autres provinces ; il a voulu assiéger Amsterdam, [51] mais l’affaire s’est mise en traité et s’accommode. [16] M. Naudé [52] travaille à un traité exprès, qui sera grand et entier, de ortu et antiquitate typographiæ[17][53] On pend ici force voleurs qui ont volé sur les grands chemins, et même les deniers du roi. La plupart sont gens de qualité : entre autres, il y en a un maître des comptes, fils d’un président des comptes que j’ai autrefois traité malade, nommé M. de Maupeou, [54][55] d’une grande famille de Paris. [18] Nous avons ici une grande quantité de fièvres continues, [56] malignes, pourprées, avec assoupissement, rêveries, [57] parotides, [58] vermineuses, [59] desquelles néanmoins il en meurt fort peu. [19] Nous attendons demain des lettres et des nouvelles de Bordeaux, je prie Dieu qu’elles soient bonnes pour cette pauvre ville si désolée, et qui a si courageusement résisté à la tyrannie de la cour et du siècle. Les Espagnols sont alentour de Rethel [60] et de Reims [61] en nombre de plus de 20 000 hommes, où se commettent tous les forfaits et toutes les désolations imaginables. Nos gens y sont aussi en fort petit nombre, qui font autant de mal que les ennemis mêmes. Dii meliora ! [20] Je suis de toute mon âme, Monsieur, votre très humble et obéissant serviteur,

Patin.

De Paris, ce vendredi 12e d’août 1650.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 12 août 1650

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(Consulté le 25.08.2019)