L. 238.  >
À Charles Spon, le 12 août 1650

Monsieur, [a][1]

Depuis ma dernière, que je vous envoyai le 26e de juillet par la voie de M. Ravaud [2] (par lequel je n’en enverrai plus puisqu’il s’en va partir d’ici dans peu de jours pour son grand voyage, qu’il commence par l’Angleterre), je vous dirai que les Espagnols sont en Picardie alentour de La Capelle, [3] avec une grande armée, et entre autres de 14 000 chevaux. [1] J’ai bien peur qu’ils ne ravagent misérablement notre pauvre province, laquelle souffre cruellement il y a si longtemps ; ce qui sans doute arrivera si le Mazarin [4] n’y met un autre ordre et s’il n’y envoie davantage de monde, au lieu qu’il s’amuse à chicaner ceux de Bordeaux. [5] J’ai rencontré notre voisin M. Henry, [6] qui est de votre ville. Il connaît cet Anglais dont vous m’avez par ci-devant écrit. Je lui ai parlé de ces maladies rares, desquelles il a fait un livret. Il m’a appris que ledit livret avait été imprimé à Londres l’an passé, qu’il n’en était venu qu’une demi-douzaine à Paris, que l’auteur lui en avait donné un qu’il m’enverrait afin que je le visse ; ce qu’il a fait, c’est un in‑12o de lettre médiocre, d’environ 50 pages et de douze chapitres ; en voici le titre, Observationes Medicæ de affectibus omissis, Aucthore Arnoldo Bootio, Med. Doctore, antehac Proregis, Ordinum, atque Exercituum Hiberniæ Archiatro. Londini excudebat, etc., [2] 1649. [7] J’ai prié M. Ravaud, qui s’en va à Londres, de m’en acheter une demi-douzaine et de me l’envoyer par quelque commodité ; quand je les aurai reçus, je vous en enverrai. Ce n’est point que j’aie d’impatience de savoir de vos nouvelles, mais néanmoins, j’ai grand désir d’apprendre en quel état est votre santé et de savoir quand nous aurons le Feyneus[8] l’Histoire de Bresse[3][9] Armamentarium Mynsicht[4][10] etc., qui sont les premiers livres que j’attends de Lyon et que M. Ravaud m’a fait espérer pour bientôt avoir ; lequel enfin est parti aujourd’hui à deux heures après midi avec le messager de Calais, [11] en bonne compagnie, pour aller coucher à Beaumont [12] et demain dîner en notre ville de Beauvais, [13] etc. [5] Dieu le veuille bien conduire, c’est un honnête homme qui entreprend un horriblement grand voyage. Nous avons tâché de l’accorder avec nos libraires touchant le privilège du Sennertus[14] mais ils sont si déraisonnables que cela ne s’est pu faire. Il en faudra attendre un arrêt à la Chambre de l’édit, [15] lequel pourra peut-être bien confirmer la sentence du Châtelet ; [16] au moins nous y veillerons et y emploierons nos amis. [6]

Il y a longtemps que je n’ai rien ouï dire de MM. Gras, [17] Falconet [18] et Garnier. [19] Je ne sais si ce dernier pourrait être en colère contre moi pour la diversité d’opinions qui s’est trouvée entre nous deux sur les remèdes cordiaux, [20] de l’an passé. Quoi qu’il en soit, je vous prie de leur faire mes très humbles recommandations, comme aussi MM. Barancy [21] et Barbier, [22] desquels vous saurez quand il vous plaira ce qu’ils impriment maintenant, et surtout quand ce sera qu’ils imprimeront la Vie de Tycho Brahe [23] de M. Gassendi. [7][24] M. de Saumaise [25] avait fait ses adieux par toute la Hollande et était tout prêt de partir pour aller en Suède quand encore une fois, la goutte [26] l’a arrêté, dont il est malade aujourd’hui à Leyde. [27] J’ai dit adieu à M. Is. Vossius, [28] lequel s’en retourne par la Hollande en Suède, après avoir acheté ici grande quantité de livres et même quelques manuscrits, mais non pas tant de ces derniers comme il eût bien désiré. C’est un jeune home fort savant et fort honnête, mais qui n’a point grande santé.

Il court ici une anagramme [29] de la reine [30] dont je veux vous faire part, c’est M. Du Prat [31] qui m’en a fait part : Anne Maurice d’Austriche, Dieu t’a cerché un Masarin ; il n’y a faute quelconque. [8] Aujourd’hui, vendredi 5e d’août, en vertu de la procuration que M. Ravaud m’a laissée avant de s’en aller (il partit lundi dernier 1er d’août avec le messager de Calais), j’ai accordé avec les trois libraires de la rue Saint-Jacques [32] pour la rémission du privilège du Sennertus[6] Après avoir bien contesté, examiné, répondu, répliqué, tout compté et rabattu afin qu’il n’en soit jamais parlé, j’ai accordé avec eux, pour tous leurs endroits et prétentions, qu’outre les douze exemplaires qu’ils tiennent saisis, ou au moins le syndic des libraires, ils en auront encore 36 entiers et parfaits que je me suis obligé de leur faire rendre en leurs boutiques sans aucun frais pendant deux mois. L’acte en a été passé par devant notaire en présence et du consentement de M. Huguetan [33] l’avocat. Je vous prie de dire à M. Huguetan [34] le libraire (à qui j’en ai donné avis le jour même par lettre que je lui en ai écrite exprès) qu’il me fera plaisir de nous faire tenir lesdits 36 exemplaires dudit Sennertus, entiers et complets, afin que cette affaire soit tout à fait assoupie et que l’on n’en parle plus. Il n’a qu’à m’adresser les balles, j’en paierai la voiture, je les ferai délivrer à ces petits tyranneaux de la rue Saint-Jacques et en tirerai bonne quittance ; et ainsi, l’on ne parlera jamais de ce malheureux rencontre dont vos Messieurs paient l’amende, faute d’avoir donné bon ordre à leurs affaires. À cela près, je souhaite que M. Ravaud fasse un bon et heureux voyage, et qu’il retourne enfin dans 18 mois à Lyon en bonne santé, afin qu’il fasse par ci-après imprimer encore plusieurs autres bons livres, tel qu’est le Lexicon etymologicum Martinii[35] que je lui ai donné pour cet effet, [9] et le Thomas Erastus[36] que je fournirai tout complet afin qu’il soit imprimé tout en un volume in‑fo, comme ledit M. Ravaud m’a promis de faire en son retour de ce grand voyage. Ce sera un bon livre et de fortes armes pour combattre la malheureuse secte des chimistes [37] qui s’en font aujourd’hui trop accroire par tout le monde, et principalement à la cour des grands. Belli sibi videntur, cum sint meri nebulones, et miseri ciniflones[10]

Le samedi 6e d’août, les chambres assemblées, au Parlement, après beaucoup de tergiversations, enfin le duc d’Orléans [38] y est arrivé, qui a promis sur la foi de prince que l’affaire de Bordeaux s’accommodait ; que l’on ôtait le gouvernement à M. d’Épernon ; [39] que l’on donnait place d’assurance à M. de Bouillon, [40] à Mme la Princesse, [41] amnistie à tous ceux de Bordeaux, et même à ceux qui avaient traité avec l’Espagnol et qui s’étaient retirés en Espagne ; et autres conditions qui ont été enregistrées et lues tout haut par deux fois. Tout cela n’a pas néanmoins contenté le Parlement : l’assemblée a été remise au lundi 8e, toute affaire cessante, afin de délibérer sur cette déposition du duc d’Orléans, [11] dont la femme [42] est fort grosse et tantôt prête d’accoucher. Si c’est un fils [43] aussi vaillant que son père, Dieu sait si la France manquera de grands capitaines. Enfin, le Parlement s’est tenu à la parole du duc d’Orléans qui a promis et engagé sa foi de prince, et tout ce qu’il a de vaillant, [12] de faire donner la paix à Bordeaux ; et néanmoins, on croit ici que le Mazarin ira plus loin, s’il peut en devenir maître, avec les troupes du roi et qu’il ne s’arrêtera point à la parole du duc d’Orléans qu’en cas qu’il ne soit point le plus fort. M. Vossius s’en est retourné en Suède ; il a ici acheté pour 10 000 livres de livres et de plus, a traité avec M. Petau, [44] conseiller de la Cour, d’une sienne bibliothèque, [45] laquelle vient de feu Monsieur son père, [46] pareillement conseiller. [13] Il y a là-dedans quantité de beaux et bons manuscrits ; il en a accordé moyennant 40 000 livres, dont il en a délivré 3 000 comptants à la charge qu’ils sont perdus si la reine de Suède [47] ne veut tenir le marché qu’il en fait. Le P. Caussin [48] n’est pas encore achevé : après ses deux traités de Regno et Domo Dei, il y a ajouté un Ephemeris historica et afin de le grossir davantage, Observationes Astronomicæ ; [14] dès qu’il sera achevé, je chercherai l’occasion de vous en envoyer un. On commence ici l’impression d’un nouveau tome d’opuscules français de M. de Balzac, [49] in‑4o[15] Il y a du bruit en Hollande : le prince d’Orange [50] est contre la Hollande pour les autres provinces ; il a voulu assiéger Amsterdam, [51] mais l’affaire s’est mise en traité et s’accommode. [16] M. Naudé [52] travaille à un traité exprès, qui sera grand et entier, de ortu et antiquitate typographiæ[17][53] On pend ici force voleurs qui ont volé sur les grands chemins, et même les deniers du roi. La plupart sont gens de qualité : entre autres, il y en a un maître des comptes, fils d’un président des comptes que j’ai autrefois traité malade, nommé M. de Maupeou, [54][55] d’une grande famille de Paris. [18] Nous avons ici une grande quantité de fièvres continues, [56] malignes, pourprées, avec assoupissement, rêveries, [57] parotides, [58] vermineuses, [59] desquelles néanmoins il en meurt fort peu. [19] Nous attendons demain des lettres et des nouvelles de Bordeaux, je prie Dieu qu’elles soient bonnes pour cette pauvre ville si désolée, et qui a si courageusement résisté à la tyrannie de la cour et du siècle. Les Espagnols sont alentour de Rethel [60] et de Reims [61] en nombre de plus de 20 000 hommes, où se commettent tous les forfaits et toutes les désolations imaginables. Nos gens y sont aussi en fort petit nombre, qui font autant de mal que les ennemis mêmes. Dii meliora ! [20] Je suis de toute mon âme, Monsieur, votre très humble et obéissant serviteur,

Patin.

De Paris, ce vendredi 12e d’août 1650.


1.

Journal de la Fronde (volume i, fos 265 vo et 266 ro, première semaine d’août) :

« Les avis qui sont venus cette semaine de l’armée de Picardie portent que la garnison de La Capelle avait fait une sortie sur un moulin à vent dont les ennemis s’étaient emparés et en avaient chassé le régiment de Turenne qui le gardait, après en avoir tué grand nombre ; mais d’autres lettres d’hier au matin portent qu’il y avait douze heures tout entières qu’on n’avait tiré de part ni d’autre, et qu’on avait su par les espions que la garnison avait capitulé et qu’elle avait promis de rendre la place le 6 au soir si dans ce temps-là elle n’était secourue. »

2.

« Observations médicales sur les maladies omises [par les Anciens], par Arnold Boot, docteur en médecine, auparavant premier médecin des gardes du vice-roi et des armées d’Irlande ; imprimé à Londres etc. » (v. note [9], lettre 236). Lettre médiocre signifiait ici « dont la taille des caractères est moyenne ».

3.

V. notes [12], lettre 252, pour la Medicina practica de François Feynes, sur le point de paraître à Lyon, et [7], lettre 214, pour l’Histoire de Bresse de Samuel Guichenon.

4.

Adrian von Mynsicht (1603-1638, médecin chimiste allemand attaché à la cour du duc de Mecklembourg) : Thesaurus et armamentarium medico-chymicum selectissimum, pharmacorum conficiendorum ratio propria, laborum experientia confirmata [Trésor et arsenal médico-chimique de tout premier choix, manière exacte de faire les médicaments, affermie par des travaux expérimentaux] (Hambourg, 1631, in‑4o pour la première de nombreuses éditions) ; s’y ajoutait, dans certaines éditions le Testamentum Hadrianeum de aureo philosophorum lapide [Testament d’Hadrien sur la pierre d’or des philosophes].

5.

Beaumont, aujourd’hui Beaumont-sur-Oise (Val-d’Oise), à 30 kilomètres au nord de Paris, était la ville où la route de Beauvais franchissait l’Oise.

6.

Poursuite du différend (mentionné pour la première fois en 1648, v. note [17], lettre 150) entre libraires parisiens et lyonnais sur le privilège des Opera de Daniel Sennert (v. note [6], lettre 234). La Chambre de l’édit jugeait des affaires touchant les protestants, tels qu’étaient les Lyonnais Huguetan et Ravaud. Guy Patin allait en donner l’issue plus bas dans sa lettre.

7.

V. notes [12], lettre 210, pour la dispute thérapeutique entre Pierre Garnier et Guy Patin sur les médicaments cordiaux, et [29], lettre 211, pour la Vie de Tycho Brahe par Gassendi.

8.

Le prénom espagnol complet d’Anne d’Autriche était Ana Maria Mauricia.

9.

Lexicon philologicum præcipue etymologicum et sacrum, in quo Latinæ et a Latinis auctoribus usurpatæ tum puræ tum barbaræ voces ex originibus declarantur, comparatione linguarum (quarum et inter ipsas consonantia aperitur) subinde illustrantur, multæque in divinis et humanis literis difficultates e fontibus, historia, veterumque et recentium scriptorum auctoritate enodantur, bene multa etiam in vulgatis Dictionariis admissa haud levia errata modeste emaculantur, auctore Matthia Martinio, servo Iesu Christi in Schola Bremensi [Lexique philologique principalement étymologique et sacré, où on explique par leurs origines les mots latins et ceux, tant purs que barbares, dont se sont servis les auteurs latins ; la comparaison des langues les éclaire souvent (on découvre la concordance qu’ils ont entre eux), et on dénoue beaucoup de difficultés dans les lettres humaines et divines à partir des sources, de l’histoire, et de l’autorité des écrivains anciens et modernes ; on corrige même modestement bon nombre d’erreurs qui ont été admises, mais qui ne sont pas légères, dans les dictionnaires usuels ; par Matthias Martini, serviteur de Jésus-Christ en l’École de Brême] (Brême, Willius et Hoismannus, 1623, in‑fo ; plusieurs rééditions dont aucune de Lyon).

Théologien et philologue allemand, Matthias Martini (Freinhage, comté de Waildeck, 1572-Brême 1630) fut successivement prédicateur du comte de Nassau, professeur de latin à Herborn (1596), pasteur à Embden (1607) et recteur de l’École illustre de Brême (1611). Outre ce Lexicon et une trentaine d’écrits sur la théologie, on lui doit le Cadmus Græce Phœnix seu etymologicum [Cadmus ou le Phénix étymologique grec (la légende attribue à Cadmus, fils d’Agénor et de Téléphassa, et fondateur de Thèbes, la transmission aux Grecs de l’alphabet et de l’écriture)] (Brême, 1625, in‑8o) (G.D.U. xixe s.).

10.

« Ils se croient aimables, quand ce ne sont que de purs vauriens et de misérables souffleurs » ; v. note [12], lettre 140, pour le traité de Thomas Éraste contre Paracelse.

11.

Journal de la Fronde (volume i, fos 268 vo‑270 ro, août 1650) :

« Le 8 au matin, {a} M. le duc d’Orléans s’étant rendu au Parlement avec MM. le duc de Beaufort, le coadjuteur et le maréchal de l’Hospital, on lut les propositions que M. le duc d’Orléans avait faites dans la dernière assemblée {b} pour l’accommodement de Bordeaux […]. Ensuite, l’on commença la délibération, dans laquelle il y eut 7 ou 8 avis différents qu’on débita avec beaucoup de liberté et de chaleur contre M. le Cardinal, lesquels néanmoins aboutissaient à deux principaux, dont le premier s’arrêtait aux propositions de S.A.R., {c} et ainsi les Bordelais à recevoir le roi, sans parler en aucune façon de MM. les princes. Le deuxième n’approuvait en aucune façon ce que les Bordelais ont fait, s’attachant à supplier la reine de rendre la liberté aux princes, bien que tous ne la demandassent pas de la même façon, les uns ayant conclu qu’on leur donnât la liberté, les autres seulement dans quelque temps, d’autres qu’on les mît entre les mains de leurs juges naturels pour leur être fait le procès conformément à la déclaration du roi. MM. Coquelay, Payen, Machaut et Courtin, maître des requêtes, Laisné, les présidents Viole, de Thou, Molé, Blancmenil et quelques autres approuvaient particulièrement ce dernier avis, et quelques-uns de ceux-ci parlèrent fort au désavantage de Son Éminence. M. Payen, qui l’ouvrit, ayant fait récit des misères de la France, de la prise de La Capelle, de la puissante armée des Espagnols qui est une fois plus forte que la nôtre, de la guerre du Berry et du dessein que les Anglais ont de nous faire la guerre, fit passer M. le Cardinal pour la cause de ces malheurs, ayant non seulement fait éclater sa mauvaise conduite dans le voyage de Bordeaux, qu’il ne devait point entreprendre sans être assuré que les intrigues qu’il a dans cette ville-là pour le ruiner lui réussiraient, puisqu’autrement il engageait inconsidérément l’honneur et le crédit du roi, mais encore la haine qu’il a toujours eue pour cette province dans le dessein qu’il avait de la perdre. M. Coquelay loua fort Messieurs les princes et fit connaître par un mot de Tibère tiré de Sénèque que tout l’État était intéressé dans leur bonne ou mauvaise fortune, bona aut mala principum ad rempublicam pertinent. {d} M. Laisné s’étendit fort sur la fidélité inviolable des cours souveraines, qui ne se départaient jamais des intérêts du roi, ce qui ne se rencontrera pas dans tous les gouverneurs des provinces, qui n’ont pas toujours de saintes intentions ; ainsi, qu’on devait croire que le parlement de Bordeaux avait eu raison d’agir de la sorte et que le roi ne pouvait être plus en sûreté que parmi eux ; et partant, qu’il n’était pas besoin de proposition d’accommodement, mais qu’on devait laisser cela à leur prudence puisqu’ils ne pouvaient jamais rien faire qui ne soit utile au service du roi. M. Viole remarqua qu’on devait supplier la reine de ne permettre point que M. le Cardinal fût dans la province quand on traiterait, attendu qu’il en était ennemi juré ; et que cela n’était point extraordinaire puisque l’on l’avait ainsi pratiqué en la conférence de Rueil, dans laquelle cette Compagnie ne put jamais souffrir qu’il y assistât. Ensuite, ayant comparé l’état où était la France et la réputation de ses armes, quand il en prit le gouvernement, avec les misères qui l’accablent à présent et les pertes survenues, il fut d’avis de réitérer les supplications à la reine et de vouloir éloigner du ministère M. le Cardinal, n’imputant pas néanmoins à sa malice tous ces désordres, mais seulement à son ignorance ou à son malheur, sans se soucier lequel des deux en est la cause, pourvu qu’on reconnaisse qu’il n’est pas juste que la France périsse par l’insuffisance ou le malheur du ministre, ce qu’il {e} confirma par l’exemple du cardinal Ximénes, lequel, quoique très fidèle à son prince et très intelligent dans ses affaires, ne laissa pas pourtant d’être éloigné du ministère par Ferdinand, roi de Castille, lorsque les peuples l’en conjurèrent. S.A.R. répéta souvent, pendant tous ces discours, que ce n’était pas là le sujet de la délibération et qu’il avait déjà averti la Compagnie que si l’on y disait quelque chose qu’il ne peut pas entendre, il serait obligé de se retirer ; sur quoi plusieurs repartirent, et notamment le président Le Coigneux, que les suffrages étaient libres et qu’il devait être permis de dire ce qu’on pensait. Le président Molé ayant dit que, quoique S.A.R. eût intention de faire exécuter les paroles qu’elle donnait, néanmoins on pourrait les éluder ; à quoi elle fit une réponse qui fut fort remarquée, ayant dit que si on les éludait, elle serait la première à venir prendre sa séance au Parlement pour s’y déclarer contre ceux qui s’y opposeraient à ses volontés. Après que le président de Blancmenil eut parlé, l’heure sonna et la délibération fut remise au lendemain. Sadite Altesse étant sur le pas de la porte de la Grand’Chambre pour sortir, la canaille commença à crier Vive le roi, Monsieur le duc d’Orléans, et point de Mazarin ! et la foule y fut si grande que ses gardes, ayant peine à fendre la presse pour lui faire faire place, furent obligés de pointer leurs hallebardes et abattre le chien de leurs carabines, menaçant de les décharger ; ce qui obligea quelques séditieux à crier aux armes et S.A.R. à rentrer dans la Grand’Chambre, d’où MM. de Beaufort et le coadjuteur étant sortis avec le maréchal de l’Hospital, quelques-uns reprochèrent au premier qu’il était devenu Mazarin pour le don de 80 mille livres de rente qu’on lui avait fait. Ce maréchal ayant voulu traiter de coquins ceux qui faisaient ce bruit, on le traita de cornard. {f} M. le duc d’Orléans étant sorti ensuite sans faire semblant d’entendre ces cris, on l’avertit que dès 5 heures du matin quelques personnes de condition avaient ramassé 12 ou 15 personnes de néant dans les Augustins et leur avaient donné 4 livres à chacun pour faire ces cris, et que parmi cette canaille l’on avait vu quantité de poignards et de marteaux. Le soir, S.A.R. envoya quérir le prévôt des marchands et les échevins, et leur dit qu’elle avait fait des propositions fort raisonnables au Parlement, savoir d’accommoder l’affaire de Bordeaux, d’en faire changer le gouverneur et donner amnistie générale, faire exécuter la déclaration d’octobre et faire revenir le roi dans Paris ; et que néanmoins, il y avait quantité de séditieux envoyés par le duc de Bouillon et autres de sa faction avec des insolences étranges, et qu’elle avait mandé ces Messieurs pour savoir leurs sentiments là-dessus ; à quoi ils répondirent qu’il n’y avait aucun bourgeois qui eût part dans cette action et qu’ils donneraient ordre dans tous les quartiers de la ville à ce qu’il n’y arrivât aucune rumeur ; mais que pour l’enclos du Palais, ils n’en pouvaient pas répondre parce qu’ils n’en étaient pas les maîtres. »


  1. Lundi.

  2. Le 6.

  3. Son Altesse Royale.

  4. « bonnes comme mauvaises actions des princes importent à l’État » (sans source identifiée).

  5. Viole.

  6. Cocu.

12.

Tous ses biens.

13.

Paul Petau, petit-fils d’un bourgeois d’Orléans, conseiller au Parlement de Paris en 1588, mort en 1614, était très savant dans les lettres, l’histoire ancienne et la jurisprudence ; il avait assemblé une bibliothèque nombreuse et d’excellents manuscrits. Son fils unique, Alexandre, mort en 1672, avait été nommé conseiller en la cinquième Chambre des enquêtes en 1628 ; il monta à la Grand’Chambre en 1661 (Popoff, no 1967).

14.

V. note [50], lettre 176.

15.

Probable allusion au Socrate Chrétien par le sieur de Balzac, et autres œuvres du même auteur, paru en 1652 (v. note [18], lettre 270).

16.

L’Extraordinaire de la Gazette daté du 11 août 1650 (no 114, pages 1005‑1016) relate Le Siège mis devant la ville d’Amsterdam par le prince d’Orange. Lasse de régler à elle seule plus que la moitié des subsides nécessaires à l’entretien de la milice nationale, la Hollande avait demandé une réduction de sa contribution, ce que les six autres provinces avaient refusé, tout comme le prince d’Orange, capitaine général des Provinces-Unies. En juin, plusieurs villes hollandaises, dont Amsterdam, la capitale, avaient refusé de recevoir le prince venu parlementer. Las de discuter vainement, on en vint à l’épreuve de force : à la fin de juillet, le prince envoya une armée de 4 000 hommes pour mettre le siège devant Amsterdam, qui ouvrit ses écluses pour inonder ses environs.

L’Extraordinaire du 19 août (no 120) annonce La Levée du siège d’Amsterdam, en suite des articles arrêtés entre le prince d’Orange et le magistrat de cette ville-là : par un accord du 13 août, la rebelle Hollande revenait dans le rang, acceptant tout ce que les six autres provinces et le prince attendaient d’elle.

17.

« sur l’origine et les premiers temps de l’imprimerie », ce qui ne correspond à aucun ouvrage publié par Gabriel Naudé, mais il a consacré à ce sujet tout le chapitre vii de son Addition à l’Histoire de Louis xi. Contenant plusieurs recherches curieuses sur diverses matières (Paris, François Targa, 1630, in‑8o, pages 224‑320) : Que l’impression a été premièrement reçue et établie en France pendant son règne, avec une curieuse digression sur l’invention d’icelle (v. note [18], lettre 246, pour la conclusion de Naudé sur le sujet).

En 1644 (Paris, Antoine Vitré, in‑4o), avait paru un ouvrage anonyme intitulé Brevis excursus de loco, tempore, et authore inventionis typographiæ. Ad clarissimum virum Gabrielem Naudæeum, Parisiensem [Brève digression sur l’invention de l’imprimerie, son lieu, sa date et son auteur. À Gabriel Naudé de Paris, homme très brillant] ; l’auteur caché en était Jacques Mentel (v. note [6], lettre 14), neveu de Gabriel Naudé.

Guy Patin avait déjà parlé de ces deux ouvrages et disserté sur la découverte de l’imprimerie dans sa lettre du 1er mars 1646 à Bernhard von Mallinckrodt.

18.

Je remercie M. Nicolas de Maupeou, descendant de la grande famille des Maupeou, qui a eu la gentillesse de me communiquer le fruit de ses recherches généalogiques, en identifiant, mieux que n’y étais parvenu, son homonyme, Nicolas de Maupeou (né vers 1620), dont Guy Patin contait ici la tumultueuse aventure : fils de Pierre de Maupeou (1586-1630), président à la Chambre des comptes en 1624, Nicolas fut maître des comptes de 1646 à 1652 ; il devint plus tard capitaine et major au régiment de Champagne. Son père était cousin de Marie de Maupeou (v. note [5], lettre 800), la mère de l’abbé Basile Fouquet (v. note [51], lettre 280), agent de Mazarin, et surtout de Nicolas, le futur surintendant des finances. Le singulier brigandage de Maupeou fut l’occasion d’un nouveau scandale politico-judiciaire.

Journal de la Fronde (volume i, fos 271 vo et 272 ro, 276 ro, 282 ro, août 1650) :

« Le sieur de Bragelonne, conseiller au Parlement, l’abbé Fouquet et quelques autres, allant ces jours passés à la campagne, furent volés auprès de Pontoise par un maître des comptes nommé Maupeou, parent de cet abbé, et par six ou sept autres personnes assez qualifiées, tous masqués, lesquels tuèrent un valet de chambre qui escortait le bagage des premiers ; ce qu’ayant été découvert, ce maître des comptes fut mis en prison au For l’Évêque, dont les autres parents l’ayant fait transférer à la Bastille, ont depuis trouvé moyen de le faire sauver. […]

M. de Maupeou […] fut mis hors de la Bastille le 11 du courant par M. de Fromont, de l’autorité de M. le duc d’Orléans qui en était prié par plusieurs personnes de condition et notamment par le marquis de Noirmoutier, à cause que Maupeou est cousin germain de la marquise de Noirmoutier, sa femme ; et pour être plus en sûreté, il est allé dans le Mont-Olympe, {a} dont ce marquis est gouverneur. M. le garde des sceaux a fait grand bruit de ce que l’on l’avait fait sauver. Il y a encore un gentilhomme nommé La Chaussée, de la Maison de Courtenay, qui était avec Maupeou lorsque le vol fut fait et qui est encore dans la Bastille. […]

Le même jour 22, les parents de La Chaussée, compagnon de Maupeou au vol que vous avez su, s’étant plaints à M. le duc d’Orléans de ce qu’il avait fait sauver celui-ci sans l’autre, et la noblesse ayant résolu de faire des assemblées là-dessus, Son Altesse Royale leur donna parole qu’elle lui sauverait la vie et que s’il était condamné, elle lui ferait donner sa grâce. Depuis, sur le bruit que M. le garde des sceaux faisait de l’évasion du premier, La Chaussée a été transféré de la Bastille au Châtelet afin qu’on lui fasse le procès dans les formes et qu’il se serve de la grâce qui lui est promise. »


  1. À Charleville.

19.

Guy Patin avait parlé pour la première fois de cette épidémie (probable typhus) dans sa lettre à André Falconet, datée du 6 mai précédent (note [28]) ; v. note [5], lettre 195, pour les parotides (aujourd’hui appelées la parotidite).

Rêverie a ici le sens médical de « songe extravagant, délire, démence. C’est un mauvais signe pour un malade quand il entre dans la rêverie » (Furetière).

20.

« Puissent les dieux nous ménager des jours meilleurs ! » (v. note [5], lettre 33).

Rethel est une ville des Ardennes, sur l’Aisne, à 40 kilomètres au sud-ouest de Charleville. Elle était depuis 1581 le siège d’un duché dont le titulaire était alors Charles ii de Gonzague-Mantoue (v. note [8], lettre 414) ; il devint duché de Mazarin en 1663.

Journal de la Fronde (volume i, fo 277 ro, 19 août) :

« Le gros de celle {a} de l’archiduc est encore campé à Marle {b} et à Vervins. Le maréchal de Turenne s’en est détaché avec 3 500 chevaux et est venu en Champagne, où il a pris par composition Château-Porcien, {c} le gouverneur, nommé Montigny, ayant été escorté à Reims avec 500 hommes tant bourgeois que soldats. Ensuite, ce maréchal s’est avancé vers Rethel et a envoyé demander à la ville de Reims une composition de 200 mille livres, et à celle de Chalons 100 mille livres, menaçant de mettre le feu partout si on la lui refusait, dont un courrier vint avertir avant hier Son Altesse Royale ; mais M de La Ferté-Senneterre est aux environs de Reims avec près de 4 000 hommes pour s’y opposer. »


  1. L’armée.

  2. À mi-chemin entre Vervins au nord et Laon au sud.

  3. Sur l’Aisne à 20 kilomètres en aval de Rethel.

a.

Ms BnF no 9357, fo 105 ; Reveillé-Parise no ccxxxiii (tome ii, pages 37‑39) ; Jestaz no 39 (tome i, pages 706‑710).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Charles Spon à Guy Patin, le 12 août 1650.
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(Consulté le 14.10.2019)

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