L. 237.  >
À Charles Spon, le 26 juillet 1650

Monsieur, [a][1]

Je vous écrivis ma dernière vendredi 8e de juillet et vous dirai que depuis ce temps-là nous n’avons ici après autres nouvelles, sinon que ce même jour au soir ma belle-mère, [2][3] âgée de 82 ans, tomba en trois horribles accidents qui l’ont mise au tombeau. Elle avait dîné, s’était promenée dans son jardin (elle était en une belle maison qui leur appartient à quatre lieues d’ici, une lieue par delà Argenteuil, [1][4][5] deux lieues au-deçà de Pontoise, [6] à un quart de lieue de la rivière). Elle se mit dans sa chaise pour se reposer, elle y dormit deux grandes heures selon sa coutume, mais à son réveil, elle fut saisie d’un grand vomissement par lequel elle rejeta tout son dîner ; et tôt après elle vomit la valeur d’un grand verre d’eau noirâtre. En même instant, elle perdit le mouvement et sentiment de la moitié du corps du côté droit, et tôt après cette paralysie devint apoplexie. [7][8] On accourut aussitôt à Paris me demander du secours. Il était alors grande nuit, il fallut donner ordre pour partir, ce que nous fîmes le lendemain du matin, en carrosse, propter nimium æstum ; [2] mais je trouvai la bonne femme aux abois et qui n’en pouvait plus. Elle avait été saignée et ventousée, [9] en attendant ma venue, par le chirurgien du lieu, de telle sorte qu’il ne me restait rien à ordonner ; aussi n’avait-elle point de force, elle était sans pouls, avec un petit râlement qui était le dernier combat de la nature que la violence du mal emportait. Pugnatum est arte medendi, exitium superabat opem, quæ victa iacebat[3][10] Enfin, elle mourut sur le soir, fut enterrée en l’église dudit lieu le lendemain avec beaucoup de cérémonies, ut fit apud nos[4] fort inutiles et superflues, ut pote quæ potius ad mortem quam ad rem pertineant[5][11] Nous ramenâmes ici le lendemain le bonhomme son mari, [12] qui est plus décrépit qu’elle, combien qu’il soit de quelques années moins vieux ; ad dementiam senilem prope redactus miseram vitam trahit[6] On nous fait espérer qu’après sa mort nous aurons une grande succession, [13] quod utinam tandem contingat ! [7] On nous fait ici de grands habits de deuil à la bourgeoise, quod invitus patior[8] mais c’est qu’il faut hurler avec les loups et badiner avec les autres. [9] Non minima pars est humanæ sapientiæ posse pati ineptias hominum[10] et ceux qui ne s’y peuvent accoutumer ou ranger n’ont qu’à faire comme a fait ma belle-mère, eo migrandum est unde negant redire quemquam[11][14] C’était une excellente femme dans le soin du ménage et dans la peine qu’elle y a prise pour sa grande économie. Il eût mieux valu que son mari fût allé le premier, mais sic placuit Superis, quærere plura nefas[12] Je ne me saurais donner la peine de la pleurer beaucoup, vu qu’elle était trop vieille et trop souvent malade. En récompense d’elle, M. Merlet [15] notre collègue est réchappé de sa fièvre continue, [16] maligne et pourprée par les bons soins de notre bon ami M. Moreau, [17] qui ei sedulo adfuit toto morbi decursu[13] Dum hæc Parisiis geruntur[14] le roi, [18] la reine, [19] le Mazarin [20] et toute la cour cheminent. Ils sont allés de Fontainebleau [21] à Orléans, [22] à Blois, [23] à Tours. [24] On dit que delà ils iront à Poitiers, [25] à Bordeaux et même à Toulouse, [26] où il y a du bruit ; puis en Provence, et même par après plus loin s’ils peuvent, afin de revenir ici le plus tard qu’ils pourront, d’autant que ce lieu est odieux au Mazarin en tant qu’il y a beaucoup d’ennemis et qu’il craint d’y être assommé. On dit ici que l’Espagnol a envoyé de l’argent devers Bordeaux à Mme la Princesse [27] afin de faire la guerre au Mazarin, mais que cette grande ville est fort mi-partie et qu’ils ne savent ou qu’ils n’ont point l’entière liberté de se ranger du côté qu’ils voudraient. La somme de l’argent va jusqu’à 1 600 000 livres, qui est assez notable pour éblouir les yeux de beaucoup de gens qui n’ont autre passion ni meilleur but que ce métal doré. [15]

Ce samedi 16e de juillet, à trois heures après midi. Mais voilà, comme je laisse un peu écouler la chaleur du jour, demeurant caché dans mon étude, que M. de Sorbière [28] y entre, tout fraîchement arrivé de Hollande. Notre entrevue n’a guère duré, ayant remis le fait particulier à une autre visite. Nous avons néanmoins parlé de vous et de M. Gassendi, [29] duquel il parle comme d’un oracle. Il m’a dit qu’il sera ici environ 15 jours et qu’après cela, il s’en ira pour demeurer à Orange [30] dans l’emploi académique qu’on lui donne. [16] Il croit que M. de Saumaise [31] est parti de Hollande pour aller en Suède, sans savoir s’il y demeurera. Il a été tout étonné quand je l’ai assuré que M. Isaacus Vossius [32] était à Paris par ordre de sa maîtresse, la reine de Suède, [33] pour y acheter des livres, manuscrits, etc. Il le croyait encore en Suède et dit qu’il n’y a personne en Hollande qui sache que M. Vossius soit ici, et aliam videtur suspicari causam istius peregrinationis[17] Il s’est bien souvenu de me parler de M. Du Rietz, [34] je lui ai dit ce que j’en savais et comme vous étiez bien fâché contre cet homme, qui tot mendacia tibi conglutinaverat[18] Au reste, M. Sorbière se porte fort bien, il est gras et gros, et en fort bonne disposition.

M. le chevalier Digby, [35] gentilhomme anglais, catholique fort zélé, savant et curieux, avait écrit en voyageant, comme il a fait beaucoup depuis 20 ans, et principalement en Italie, un traité de l’Immortalité de l’âme en anglais ; quelqu’un l’a mis en latin et s’imprime aujourd’hui à Paris. [19] C’est ce même chevalier qui a écrit, aussi en anglais, contre l’auteur du livre intitulé Religio Medici[20][36] Je voudrais ardemment que ce qu’il en a écrit fût aussi mis en latin, vu que j’ai bonne opinion de ces deux esprits, encore que je ne voudrais pas jurer qu’en tous deux il n’y eût quelque extravagance. J’ai vu ce dernier livre en anglais, c’est un in‑12o imprimé à Londres l’an 1643. [21] Enfin, notre licence [37] est faite et achevée de lundi dernier, 18e de juillet. Voici l’ordre de préséance que nos Messieurs ont donné, à la pluralité des voix, à nos sept licenciés : Perreau, [38] La Vigne, [22][39] Patin, [40] de Bourges, [41] Hureau, [42] Langlois [43] et Bourgaud. [44] J’ai eu le moyen et le crédit de choisir : j’ai laissé le premier à celui qui voulait en faire la dépense de 1 200 livres, [23] et le second au fils de feu M. de La Vigne, [45] dont la mémoire est chez nous en grande vénération, saltem apud bonos[24] J’ai demandé le troisième pede fixo[25] et pour cet effet j’y ai eu 87 voix. Le reste a été du parti de Hureau qui le demandait contre moi, y étant porté par son oncle M. Cornuti [46] qui n’y a trouvé pour lui que 27 suffrages ; il a été trop heureux de demeurer au cinquième, n’ayant tenu qu’à quatre billets qu’il ne soit descendu au dernier. De Bourges même, fils de maître encore vivant, [26][47][48] qui demandait le premier contre Perreau, en est déchu, aussi bien que du deuxième et du troisième, et est bienheureux de s’être pu accrocher au quatrième, son père n’ayant parmi nous guère d’amis ni de crédit. Mon fils aura 21 ans le mois de septembre prochain et j’espère que ce même mois, il pourra passer docteur et présider à son rang le mois de novembre suivant. [27]

Je ne sais si vous vous souvenez d’une chanson qui courut par toute la France il y a quatre ans, d’une certaine Mme Lescalopier, [49] femme d’un de nos conseillers de la Cour, [50] laquelle fut mise aux Feuillantines, [51][52] d’où elle est sortie après y avoir été un an ou deux. [28] Elle s’était depuis ce temps-là enfermée volontairement dans un autre couvent de filles ici alentour, moyennant une pension qu’elle y payait ; mais enfin talis vitæ pertæsa[29] elle s’était remise dans le grand monde et comme elle recommençait à faire parler d’elle, sa propre mère, laquelle jusqu’ici l’avait favorisée contre son mari, a obtenu permission de la faire arrêter et de la faire conduire dans le monastère des filles pénitentes, rue Saint-Denis, [53] ce qui fut exécuté le mercredi 20e de juillet à sept heures du matin. Elle fut arrêtée chez son procureur où elle allait solliciter son procès.

Le 20e de juillet. On nous dit ici que le roi devait hier coucher à Richelieu [54] et que delà il s’en va à Poitiers. [30] On ne sait pas ici de certaines nouvelles de l’état présent de Bordeaux à cause que le dernier courrier a été arrêté. Mme la Princesse a reçu de l’argent des Espagnols, mais le parlement a donné arrêt contre eux et leur a fait commandement de sortir de la ville. [15] On dit aussi que Toulouse a pris le parti de Bordeaux. [55] Ils veulent bien recevoir le roi dans leur ville, mais à la charge qu’il se mettra à leur garde, selon leurs anciens privilèges, et que ce soit sans le cardinal Mazarin qui est auteur de tous les maux de la France. La reine a mandé au comte Du Dognon, [56] gouverneur de Brouage, [57] qu’il eût à venir à la cour. Il a mandé qu’il avait la goutte. [58] On lui a mandé derechef que l’on savait bien qu’il n’était point malade et que l’on l’avait vu debout. Il a mandé qu’il était vrai, mais qu’il ne voulait point aller à la cour, qu’il savait bien qu’il y était haï, qu’on le voulait retenir prisonnier et lui ôter son gouvernement qu’il tenait du feu roi, et qu’il le voulait conserver jusqu’à la majorité du roi. [31] M. le maréchal de La Meilleraye [59] a mandé au roi qu’il ne devait point avancer plus près de Bordeaux que Poitiers ; qu’il fallait apaiser cette affaire par traité ou qu’autrement, le roi n’en viendrait point à bout ; qu’il était besoin de 30 000 hommes pour dompter Bordeaux qui autrement, était indomptable. Les députés de Bordeaux [60] ont ici parlé bien haut à M. le duc d’Orléans, [61] qui s’en est mis en colère et deux heures après, il les a envoyés reblandir et reflatter par M. Le Tellier, [32][62] secrétaire d’État, comme il a fait encore le lendemain par M. de Beaufort. [63] Les mêmes députés ont charge de faire de nouvelles propositions au Parlement de Paris ; lequel pour cet effet, s’assemblera mercredi prochain, qui sera demain. On dit que tous les parlements s’en vont envoyer des députés à la reine pour lui demander la paix générale, ou justice de ceux qui empêchent qu’elle ne se fasse.

Je vois ici tous les jours deux honnêtes hommes fort savants qui sont logés ensemble chez un riche marchand de soie dont je suis médecin. L’un est le fils unique de feu M. Gerardus Io. Vossius, [64] nommé Isaacus, [33] et l’autre est M. Samuel Bochart, [65] ministre de Caen, [66] lequel a fait un beau livre in‑fo intitulé Phaleg, qui est fort docte et plein de belles curiosités, et un autre in‑4o pour le feu roi d’Angleterre. [34][67] Le marchand qui les loge est un nommé M. Bidal, [68] lequel fournit tous les ans pour 50 000 écus d’étoffe à la reine de Suède ; et cette année, il en fournit pour 100 000 à cause de son couronnement qui sera somptueux. [35] Ce M. Vossius achète ici grande quantité de bons livres pour sa maîtresse, il dit que sa bibliothèque [69] sera la plus belle de l’Europe et qu’elle surpassera de beaucoup celle du cardinal Mazarin, [70][71] que M. Naudé [72] leur a fait voir depuis trois jours. Il cherche particulièrement plusieurs manuscrits. Je vous baise les mains de toute mon affection pour être toute ma vie, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Patin.

De Paris, ce mardi 26e de juillet 1650.

Nos députés du Parlement sont partis pour aller faire à la reine des remontrances touchant Bordeaux. [36] Les Espagnols ont assiégé La Capelle, [73] leur armée est bien forte, ils ont plus de 14 000 chevaux. [37] S’ils la prennent, comme j’en ai belle peur, cela leur donnera de l’entrée bien avant en Picardie. Le P. Caussin [74] a trouvé un nouveau moyen de grossir son livre par un nouveau traité intitulé Exempla astronomica, cela est cause que je ne pourrai pas vous l’envoyer de si tôt. [38]


1.

Argenteuil (Val-d’Oise), sur la rive droite de la Seine, à l’endroit où l’enjambait le grand chemin de Pontoise qui, par-delà, menait à Cormeilles-en-Parisis (v. note [5], lettre 11) où se trouvait la maison des champs des Janson, beaux-parents de Guy Patin (qui allait bientôt en hériter). Fameuse pour ses vignobles et ses moulins, Argenteuil était aussi un lieu de pèlerinage très fréquenté par les adorateurs de la Sainte Tunique du Christ, encore vénérée de nos jours.

2.

« à cause de la grande chaleur ». L’accident qui frappait Catherine Janson était un ictus, probablement une hémorragie cérébrale, avec survenue subite d’un vomissement puis d’une hémiplégie droite, rapidement suivis d’un coma (apoplexie).

3.

« On mit tout l’art de soigner dans la bataille, mais le fléau dépassait les recours et les anéantissait » (Ovide, Métamorphoses, livre vii, vers 526‑527, sur la peste d’Égine).

4.

« comme on fait chez nous » c’est-à-dire chez les catholiques (Guy Patin s’adressait à Charles Spon, qui était calviniste).

5.

« qui peut-être concernent plutôt la mort elle-même que sa victime. » « Je n’ai jamais pleuré aux enterrements ; ou si j’ai versé des larmes, ç’a été plutôt sur la folie de ceux qui se consument en frais funéraires que sur la perte du défunt, à qui tous ces ornements sont inutiles » (L’Esprit de Guy Patin, page 43).

6.

« presque réduit à la démence sénile, il traîne une misérable vie. »

7.

« Dieu fasse qu’elle nous arrive enfin ! »

8.

« ce que j’endure à contrecœur ». « Le grand deuil se porte en France avec du drap noir sans ornements, des manteaux longs, du linge de Hollande uni et du grand crêpe ; les veuves avec un bandeau et un grand voile de crêpe. Le petit deuil se porte avec serge ou crépon, et des rubans bleus et blancs mêlés avec du noir » (Furetière).

9.

« On dit proverbialement, qu’il faut hurler avec les loups pour dire qu’il faut faire comme les autres, faire le méchant avec les méchants » (Furetière).

10.

« La moindre part de la sagesse humaine n’est pas de pouvoir souffrir les sottises des hommes » (sans source identifiée).

11.

« il lui a fallu s’en aller là-bas d’où, dit-on, nul ne revient » ; Catulle (Poèmes, iii, vers 11‑12) :

Qui nunc it per iter tenebricosum
illuc, unde negant redire quemquam
.

[Et maintenant, il va par la route ténébreuse là d’où, dit-on, nul ne revient].

12.

« ainsi en a-t-il plu aux dieux, en demander davantage est impie. » Je n’ai pas trouvé l’origine de cette citation qu’on trouve huit fois dans les lettres de Guy Patin et qu’a reprise Leibnitz à la fin de la 2e partie de ses Essais de la justice de Dieu et de la liberté de l’homme dans l’origine du mal (Théodicée, 1710).

13.

« qui l’a assisté avec zèle dans tout le cours de sa maladie. »

14.

« Tandis que cela se passe à Paris ».

15.

Journal de la Fronde (volume i, fo 258 ro) :

« De Bordeaux, le 11 juillet 1650. L’argent que l’on attendait est arrivé le 8 du courant au soir dans deux frégates espagnoles, avec un envoyé d’Espagne nommé Don Joseph ou Don George Osorio, qu’on dit n’être pas homme d’importance ; mais ce qui fait croire qu’il n’y a pas beaucoup d’argent est qu’il n’y a que ceux qui l’ont compté qui en savent le nombre. Les uns veulent qu’il y ait 600 mille livres, et les autres 1 300 mille livres. Cet envoyé d’Espagne fut reçu dans un carrosse à six chevaux et conduit au logis de M. Lenet, conseiller de Mme la Princesse. Le lendemain 9, le parlement s’étant assemblé donna arrêt portant que tous les Espagnols qui étaient arrivés seraient pris au corps, et enjoint à toutes personnes de leur courre sus ; mais la publication de cet arrêt a été sursise et cela a fait grand bruit. Les Espagnols l’ayant su en ont témoigné grand ressentiment, et le parlement est contraint de les souffrir, le parti des princes faisant crier les peuples pour cela et pour chasser de la ville tous ceux qui lui sont suspects pour être de la cour. »

Pierre Lenet a lui-même narré et commenté l’événement dans ses Mémoires (tome i, pages 373‑375) :

« La princesse {a} reçut avis que don Joseph Osorio était arrivé avec trois frégates espagnoles près Bacalan. {b} Nous crûmes qu’elles apportaient les quatre cent mille livres que Lartet nous avait dit avoir vu charger ; ce qui donna une grande joie à tout le parti [condéen] et à toute la ville, {c} chacun espérant d’y avoir sa part. Les ducs vinrent incontinent s’en réjouir avec la princesse, qui tint conseil pour aviser avec les commissaires du parlement, les jurats et quelques-uns des principaux bourgeois, si on recevrait ce gentilhomme espagnol publiquement ou incognito. Et comme c’était un pas délicat que nous ne voulions pas faire sans y intéresser tout le corps, en prenant les sentiments de leurs députés, il était plus sûr de le recevoir la nuit et sans bruit, pour ne pas réveiller tous les gens affectionnés à la cour, qui n’attendaient une bonne occasion de nous nuire. Il était plus avantageux de le faire entrer publiquement avec l’approbation d’un chacun, afin qu’il n’y eût plus rien à ménager, pour faire voir aux Espagnols que la princesse était absolument maîtresse de Bordeaux, afin qu’ils ne marchandassent plus à nous secourir, et pour leur faire voir que l’argent qu’ils nous enverraient serait utilement employé. Chacun opina à sa mode. Enfin, il fut résolu qu’on le recevrait en public ; que la princesse lui enverrait un carrosse à six chevaux et quelques gentilshommes pour l’escorter, et qu’il viendrait descendre à mon logis. Cela fut exécuté : elle lui envoya Mazerolles pour le complimenter de sa part, comme un envoyé du roi d’Espagne. Je le régalai du mieux qu’il me fut possible : les ducs mangèrent toujours avec lui, et tous nos principaux officiers. Nous lui donnâmes la musique, des concerts de luths, de violons et de trompettes ; et tout le peuple le suivait en foule avec des acclamations de joie qui me surprirent. Je confesse ingénument ma faiblesse : je souhaitais fort sa venue, par la nécessité en laquelle nous étions d’être secourus d’argent. Je savais bien que les affaires de la nature de la nôtre ne doivent se commencer qu’à toute extrémité ; mais quand elles le sont, il faut les soutenir par toutes les voies ; que quand on y succombe on est châtié comme des rebelles, et que quand on y réussit on fait le service du roi et le bien de l’État. Mais j’étais Français d’inclination autant que de naissance ; j’avais, comme mes pères, été toute la vie attaché au service du roi ; je ne pouvais m’accoutumer au nom espagnol et j’eus toutes les peines du monde à dissimuler je ne sais quelle douleur intérieure qui me faisait condamner en moi-même la joie que je voyais en tout le monde ; et assurément, je n’étais pas seul de ce sentiment. »


  1. De Condé.

  2. Sur la rive gauche de la Garonne, en aval immédiat de Bordeaux.

  3. De Bordeaux.

Une note de bas de page, tirée de l’Histoire véritable de tout ce qui s’est fait et passé en Guyenne pendant la guerre de Bordeaux, ajoute :

« Mais que devint l’argent ? On a cru tout un temps qu’on l’avait débarqué et mis ès mains de Mme la Princesse, suivant le traité fait à Madrid avec le roi d’Espagne par le marquis de Sillery, envoyé par le duc de Bouillon et les autres seigneurs de son parti ; néanmoins, il est très véritable que de quatre cent mille livres (les uns ont dit plus, les autres moins) que ce bon Espagnol avait conduits, il n’en laissa à Mme la Princesse que soixante mille livres, pour l’assurance desquelles cette princesse lui donna des pierreries en gage, et qu’il rapporta le reste en Espagne : ce qui n’a pas accommodé les affaires du duc de Bouillon car faute de finances, il n’a pu mettre sur pied les troupes qu’il avait dessein de lever pour tenir la campagne. »

16.

Samuel Sorbière allait devenir le principal du collège protestant d’Orange.

17.

« et il semble qu’il faille suspecter une autre raison à son voyage. »

18.

« qui vous avait cimenté de tant de mensonges. »

19.

Sir Kenelm Digby (Gayhurst, Buckinghamshire 1603-Londres 1665) avait été nommé en 1623 gentilhomme de la Chambre par le roi Charles ier. En 1628, à la tête d’une escadre équipée à ses propres frais, il était allé combattre avec succès les Algériens et les Vénitiens en guerre avec les Anglais. Venu en France en 1636, il s’y était converti à la religion catholique. Partisan de la cause royale durant la révolution britannique, le Parlement de Londres l’avait fait emprisonner en 1642. Libéré en 1643 sur l’intercession d’Anne d’Autriche, il avait émigré en France où il jouit de l’amitié de Descartes et d’autres savants. Après la Restauration de la royauté (1660), Digby retourna en Angleterre, fut fort en faveur auprès de Charles ii, mais parut peu à la cour et jusqu’à sa mort, se consacra tout entier à ses travaux philosophiques.

Guy Patin parlait ici de ses Two treatises in the one of which the nature of bodies, in the other the nature of man’s soul is looked into, in way of discovery of the immortality of reasonable souls [Deux traités où sont examinées, dans le premier, la nature des corps et dans l’autre, la nature de l’âme de l’homme, de manière à découvrir l’immortalité des âmes douées de raison] (Paris, Blaiziot, 1644, in‑fo). La traduction est intitulée Demonstratio immortalitatis animæ rationalis, sive Tractatus duo philosophici, in quorum priori natura et operationes corporum, in posteriori vero, natura animæ rationalis, ad evincendam illius immortalitatem, explicantur. Authore Kenelmo equite Digbæo, Carolo Primo Magnæ Britanniæ regi a secretiori conclavi, et in rebus maritimis administratore præcipuo, etc. Ex Anglico in Latinum versa opera et studio I.L. Præmittitur huic Latinæ editioni Præfatio metaphysica, authore Thoma Anglo ex Albiis Eastsaxonum. Eidemque subnectuntur institutionum peripateticarum libri quinque, cum appendice theologica de origine mundi, eiusdem authoris [Démonstration raisonnable de l’immortalité de l’âme, ou deux traités philosophiques, dont le premier explique la nature et les opérations des corps, et le second, véritablement, la nature de l’âme raisonnable, pour convaincre de son immortalité. Par sir Kenelm Digby, membre du Conseil privé de Charles ier, roi de Grande-Bretagne, et principal administrateur de ses affaires maritimes, etc. Traduite d’anglais en latin par John Leyburne. Avec au début une préface de l’Anglais Thomas White d’Essex à cette édition latine, et à la fin ses cinq livres de préceptes péripatétiques, ainsi qu’un appendice théologique du même auteur sur l’origine du monde] (Paris, J. Villery et Georges Josse, 1651, in‑fo).

Vers 1625, Digby avait épousé Venetia Stanley (1600-1633) :

« Milord Digby étant à Paris, prenait plaisir à montrer le portrait en miniature de feu Mme la comtesse Digby, son épouse, l’une des plus belles femmes de son temps, ipso se se solatio cruciabat. {a} Il racontait que pour maintenir sa beauté et une fraîcheur de jeunesse, il lui faisait manger des chapons nourris de chair de vipère ; en quoi (à ce qu’il disait) il avait parfaitement réussi. Cependant, soit que cette nourriture ne fût pas saine, et que ce qui est bon à conserver la beauté n’est pas propre à conserver la santé et la vie, ou bien que l’heure de Mme Digby fût venue, elle mourut encore assez jeune et lorsqu’on y pensait le moins. On dit qu’elle avait eu quelque pressentiment de sa mort et qu’elle pria M. Digby, qui était obligé de sortir pour quelque affaire, de revenir au plus tôt, parce qu’elle avait dans l’esprit qu’elle mourrait ce jour-là. En effet, M. Digby étant de retour, il la trouva morte ; et la fit peindre en cet état, où, pour la consolation de ceux qui la regardent, le peintre a eu l’adresse de ne la représenter qu’un peu endormie » {b} (Vigneul-Marville, volume 1, pages 240‑241).


  1. « elle était sa consolation et son tourment » (Apulée, Métamorphoses, livre viii, chapitre 7, § 7).

  2. Antoine Van Dyck (1599-1641) a peint ce tableau.

20.

Sir Kenelm Digby : Observations upon Religio medici ; a true and full copy of that which was most imperfectly and surreptitious by printed before under the name of Religio medici [Observations sur le Religio medici (Religion d’un médecin) ; une copie authentique et complète de ce qui a auparavant été imprimé de manière tout à fait imparfaite et clandestine sous le nom de Religio medici] (sans lieu, A. Crooke, 1643, in‑8o).

La Religion d’un médecin de Thomas Browne (v. note [26], lettre 113) avait paru la première fois à Londres en 1642 à l’insu de son auteur, qui en fit aussitôt publier une autre, l’année suivante. Le livre suscita un grand scandale en raison de ses propos antireligieux et trop souvent contraires à l’orthodoxie. Il fut mis à l’index en 1644, et l’expression Religio medici servit jusqu’à la fin de l’âge classique à désigner l’absence de religion. Bayle appréciait l’ouvrage, notamment en raison de la tolérance affichée par Browne qui acceptait les professions de foi de toutes les Églises et admettait plusieurs voies au salut, en faisant de l’hérésie une fatalité historique contre laquelle il n’y avait pas à lutter.

21.

Guy Patin avouait ici son incapacité à lire l’anglais.

22.

Michel ii de La Vigne, fils de Michel i (v. note [2], lettre 72) fut reçu docteur de la Faculté de médecine de Paris en 1651. Il a publié la Michaëlis de La Vigne, Doctoris Medici Parisiensis, Decani Facultatis, et Medici Regii, Diæta sanorum sive Ars sanitatis. Studio Michaëlis de La Vigne, Authoris Filii, Doctoris Medici Parisiensis et Medici Regii [Le Régime des gens sains, ou l’Art de conserver la santé, de Michel i de La Vigne, docteur en médecine de Paris, doyen de la Faculté et médecin du roi. Par les soins de Michel ii de La Vigne, fils de l’auteur, docteur en médecine de Paris et médecin du roi] (Paris, Gabriel Targa, 1671, in‑12o, avec l’éloge de Michel i et l’approbation de Guy Patin et de Jean-Baptiste Moreau, datée du 4 décembre 1669).

V. note [16] des Actes de 1650‑1651 dans les Commentaires de la Faculté de médecine de Paris pour le classement officiel de cette licence et pour les actes qui la suivirent à partir de novembre suivant.

23.

Les Comptes de Faculté de médecine, dans les Commentaires de Guy Patin sur les deux années de son décanat, établissent que la tradition voulait que le premier classé de la licence (v. note [8], lettre 3) fît un don généreux à la Faculté, mais le montant n’en atteignait pas les 1 200 livres tournois dont il parlait ici (qui pouvaient toutefois inclure les frais des festivités liées à l’événement, mais ils sembleraient extravagants) :

  • les Comptes du 26 janvier 1652 (v. leur note [9]) font état de 300 ℔ versées par Jacques Perreau pour le premier lieu de son fils Pierre (licence où Robert Patin avait été classé troisième) ;

  • ceux du 6 février 1653 (v. leur note [15]), de 400 ℔ versées par Barthélemy Barralis pour le premier lieu de son fils Charles.

24.

« ou du moins chez les gens de bien. »

Les quatre premiers de ce classement étaient tous fils d’éminents médecins de la Faculté de Paris : la thèse de Pierre Perreau, fils de Jacques Perreau (doyen de 1646 à 1648), a été évoquée dans la lettre du 1er avril 1650 ; Michel ii de La Vigne était le fils du doyen qui exerça de 1642 à 1644 ; Robert Patin était le fils aîné de Guy (alors futur doyen) ; Jean ii de Bourges était le fils de Jean i (v. infra note [26]).

Germain Hureau n’était que le petit-fils de Georges Cornuti, doyen de 1608 à 1610. Les deux derniers du classement n’étaient pas aussi bien parrainés :

  • v. note [3], lettre 569, pour Michel Langlois, dont deux homonymes ont été docteurs régents au xviie s., Nicolas (reçu en 1631) et Florimond (1640), tous deux paraissant trop jeunes pour avoir pu être père de Michel ;

  • Jean-Antoine Bourgaud (ou Bourgault), natif de Montebourg dans le Cotentin, avait été reçu docteur en médecine de l’Université de Reims avant de présenter sa candidature au baccalauréat de Paris, en 1644 (v. note [37], lettre 117), mais n’avait été admis à cet examen que quatre ans plus tard (4 avril 1648, v. note [11], lettre 155). Il ne fut reçu docteur régent de la Faculté de médecine de Paris qu’en février 1652.

25.

« de pied ferme ». Le nombre des docteurs régents votant pour les classements de licence était d’environ 120 (114 cette année-là). Par rapport au classement du baccalauréat du 4 avril 1648 (v. note [11], lettre 155), Guy Patin était parvenu à faire avancer son fils d’une place (de 4e à 3e).

26.

Jean i de Bourges (Paris vers 1594-ibid. 1662) avait été reçu docteur régent de la Faculté de médecine de Paris en 1620. Il avait obtenu le titre d’échevin de la ville en 1646 et exerça le décanat de 1654 à 1656. Il n’a publié que des thèses.

Jean ii, son fils, obtint son doctorat en 1651, et mourut en 1684 ; il fut médecin de l’Hôtel-Dieu.

27.

Présider une première thèse quodlibétaire conférait le titre de docteur régent.

28.

En 1626, Balthazar Lescalopier avait été reçu conseiller au Parlement de Paris en la deuxième Chambre des requêtes, dont il devint plus tard président. Tallemant des Réaux a consacré une historiette (tome ii, pages 248-252) à son épouse, Charlotte Germain, qui lui apporta une belle dot, lui permettant de vendre sa charge et d’acheter un brevet de conseiller d’État :

« Ce n’était pas un homme trop bien bâti. Étant marié, il se négligea fort, devint bourru et ne faisait plus que lire Tacite. Sa femme, qu’on nomma toujours la présidente, était blonde et de belle taille, mais un peu gâtée de petite vérole. » {a}


  1. Ce qui ne l’empêcha de mener une vie d’insatiable débauchée.

Les faits évoqués par Guy Patin remontaient à janvier 1646 (Olivier Le Fèvre d’Ormesson, Journal, tome i, page 345) :

« L’on parlait aussi de M. Lescalopier qui avait enfermé chez lui cinq dames qui jouaient avec sa femme avec nombre de cavaliers, et leur avait fait passer la nuit dans la salle jusqu’au lendemain huit heures ; que depuis il avait fait mener sa femme aux Feuillantines par un exempt. »

La même source dit en septembre 1646 (page 363) que la présidente sortit du couvent des Feuillantines du faubourg Saint-Victor par arrêt du Parlement, qui prononça son divorce (Adam). La chanson grivoise dite des Feuillantines, dont parlait Patin, est reproduite dans l’historiette de Tallemant. Son vers récurrent variait autour de : « On la fout, on la fourre aux Feuillantines. »

29.

« lassée d’une telle vie ».

Journal de la Fronde (volume i, fo 257 ro, et 261 ro et vo, juillet 1650) :

« Le 20, l’on arrêta Mme la présidente Lescalopier dans le faubourg Saint-Denis, mais sa mère, qui est celle-là qui la tient prisonnière, ne peut trouver aucune religion dans Paris qui l’ait voulu recevoir. […]
<Le 23,> Mme Lescalopier fut enfin reçue dans le couvent des filles pénitentes de cette ville. L’on remarque qu’elle était amoureuse d’un gentilhomme auvergnat nommé le marquis de Monthouson, fort jeune et fort beau garçon, et qu’elle était venue en poste de 12 lieues pour le voir. »

Tallemant des Réaux (Historiettes, tome ii, page 252) :

« L’été ensuite, sa mère la fit mettre dans un couvent de la campagne, car personne n’en voulait à Paris. Là, le jeune Saucourt l’enleva au bout de quelque temps <en 1651>. Le soir qu’il l’attendait à la porte, elle ne se coucha point, laissa coucher les autres, et quand l’heure fut venue, elle menaça, un couteau à la main, de tuer une tourière si elle ne lui ouvrait. Cette fille épouvantée, et peut-être bien aise d’en être défaite, lui ouvrit. Saucourt et elle allèrent joindre M. le Prince. Elle a fait cent extravagances depuis. Enfin, en 1666, vers la fin, elle persuada à son mari de la reprendre ; qu’aussi bien elle n’était plus d’âge à pouvoir faire des folies. En effet, par principe de conscience ou autrement, il se remit avec elle. »

30.

Journal de la Fronde (volume i, fo 256 ro, juillet 1650) :

« Le 18, Leurs Majestés partirent de Tours et furent coucher à Richelieu où le marquis de ce nom leur ayant été au-devant avec trois ou quatre cents gentilshommes qu’il avait ramassés à cette fin dans le Poitou, les traita magnifiquement avec toute la Cour. »

La ville de Richelieu (Indre-et-Loire) se situe à 17 kilomètres à l’est de Loudun. Armand du Plessis, futur cardinal de Richelieu, y était né le 5 novembre 1585. À la tête du pouvoir, il avait entrepris d’en faire une ville digne de porter son nom. En 1631, il l’avait érigée en duché-pairie, y faisant construire un somptueux château (aujourd’hui complètement rasé) et transformant la bourgade tout entière en une ville de style classique, dont l’architecture ressemble d’assez près à l’actuelle place des Vosges à Paris. Dans son Voyage en Limousin, La Fontaine a décrit cette folie en trois strophes :

« Enfin, elle est, à mon avis,
Mal située et bien bâtie ;
On en a fait tous les logis
D’une pareille symétrie.

Ce sont des bâtiments fort hauts ;
Leur aspect vous plairait sans faute.
Les dedans ont quelques défauts ;
Le plus grand, c’est qu’ils manquent d’hôte.

La plupart son inhabités ;
Je ne vis personne en la rue ;
Il m’en déplaît ; j’aime aux cités
Un peu de bruit et de cohue. »

Cette étrangeté se ressent encore aujourd’hui.

31.

Mme de Motteville (Mémoires, page 350) :

« Le comte Du Dognon, lieutenant du roi dans le gouvernement de La Rochelle, de l’île de Ré, d’Oléron et de Brouage depuis la mort du duc de Brézé, {a} son maître, était demeuré dans ce poste de sa propre autorité. Le roi lui envoya commander de le venir trouver ; il s’excusa sur ses incommodités et n’alla point à la cour. Le ministre {b} vit alors clairement qu’il y avait beaucoup à craindre de ce côté-là ; mais comme il connut que c’était un mal sans remède, il fit semblant de le tenir pour excusé. Il jugea que le désir de la duché ou d’un bâton de maréchal de France était la cause de sa désobéissance et qu’avec l’un de ces avantages, il serait content. Il fit négocier avec lui et ce rebelle fit espérer au ministre qu’il ne serait pas si cruel à lui-même que de refuser les grâces qu’on lui offrait. »


  1. Beau-père de M. le Prince.

  2. Mazarin.

32.

Reblandir : « terme de coutumes, qui se dit quand un vassal va trouver le seigneur ou ses officiers pour retirer son aveu et dénombrement [déclaration qu’on fait au seigneur dominant de tous les fiefs, droits et héritages qu’on reconnaît et avoue tenir de lui], et lui demander civilement et avec soumission les causes des saisies qu’il a faites ou des difficultés ou empêchements qu’il a à lui opposer ».

Reflatter : « flatter de nouveau ; on a beau battre un chien, il vient toujours reflatter son maître » (Furetière).

Le voyage de la cour en Guyenne compliquait les négociations avec les parlements de Bordeaux et de Paris ; Journal de la Fronde (volume i, fo 260 ro et vo, juillet 1650) :

« Le 22 du courant, un courrier extraordinaire envoyé du parlement de Bordeaux à ses députés arriva ici, et leur apporta une lettre de ce parlement adressée à M. le duc d’Orléans et une autre au Parlement de Paris. Ils rendirent celle de S.A.R. {a} dès le soir du même jour, par laquelle Messieurs de Bordeaux lui faisaient connaître le sujet de défiance qu’ils avaient de l’approche de M. le Cardinal, qu’ils considéraient comme leur ennemi et le protecteur de M. d’Épernon, et comme l’objet de l’aversion des peuples ; que cette approche leur faisait appréhender avec raison de voir continuer la guerre dans la Guyenne ; ce qui les obligeait de supplier S.A.R. de leur continuer sa protection et d’empêcher que Son Éminence n’y allât, et de leur donner la paix ; sur quoi S.A.R. se mit en colère, les traita de séditieux et de mutins, et leur dit que le roi ne serait pas toujours mineur et qu’on trouverait un jour moyen de s’en venger. Mais le lendemain au matin, elle {a} leur témoigna plus de douceur, leur ayant envoyé un gentilhomme pour leur faire connaître qu’elle voulait leur continuer sa protection. Sur cela, M. Guyonnet, l’un des députés, étant allé au palais d’Orléans, S.A.R. et M. de Beaufort conférèrent avec lui sur les moyens d’accommoder l’affaire de Bordeaux ; et parce que les députés avaient à poursuivre l’assemblée du Parlement de Paris pour délibérer sur la lettre que celui de Bordeaux lui écrit pour lui donner part des défiances qu’il a sujet d’avoir de l’entrée de M. le Cardinal en Guyenne, Sadite Altesse obtient qu’ils attendraient 8 jours à présenter cette lettre au Parlement, après leur avoir donné parole que M. d’Épernon serait non seulement rappelé en cour, mais changé, et qu’on leur donnerait un gouverneur qui ne leur serait pas suspect ; mais qu’en cette considération, elle entendait qu’on fît sortir de Bordeaux Mme la Princesse, le duc de Bouillon et les autres de ce parti. Pour cet effet, elle envoya le 24 M. de Comminges à la cour et écrivit à la reine que pour accommoder l’affaire de Bordeaux, il ne suffisait pas de mander M. d’Épernon, qu’il fallait absolument le révoquer et mettre un autre gouverneur en sa place, ayant M. le duc d’Anjou {b} à cette fin et M. le maréchal de Schomberg pour son lieutenant général, comme étant fort accrédité dans cette province-là ; dont les députés attendent l’effet avant que présenter leur lettre au Parlement. » {c}


  1. Son Altesse Royale, le duc d’Orléans.

  2. Philippe, frère cadet de Louis xiv.

  3. Il devenait de plus en plus difficile à Gaston d’Orléans de gagner du temps et de calmer les ardeurs parlementaires, mais il y parvenait encore.

33.

Samuel Sorbière a fourni à Guy Patin la descendance complète de Gerardus Joannes Vossius dans la lettre qui est transcrite lettre 9001 : trois fils et deux filles, dont seul Isaac (v. note [19], lettre 220) survécut à son père.

34.

Samuel Bochart (Rouen 1599-Alençon 16 mai 1667), fils d’un pasteur protestant, avait étudié à Paris auprès de son oncle Pierre i Du Moulin. Ensuite, voulant embrasser la carrière pastorale, il s’était rendu à Sedan, et de là à l’Académie de Saumur où il se lia avec le théologien écossais John Cameron (1579-1623) qu’il accompagna en Angleterre. Il était ensuite passé à Leyde et s’y était perfectionné dans la connaissance des langues orientales sous la direction de Thomas Erpenius (van Erpe, 1584-1624). Bochart était revenu en France pour devenir pasteur à l’Église de Caen, où le jésuite François Véron (1575-1649), curé de Charenton, l’avait provoqué à une discussion publique. La dispute dura neuf jours et se continua dans des écrits, avec une violence telle de la part du jésuite que le parlement de Rouen dut lui imposer silence (1631).

Bochart aimait avant tout les travaux paisibles. Sur l’invitation de la reine Christine de Suède, il partit pour Stockholm en 1652 et y séjourna un an. Une Académie calviniste venant d’être fondée à Caen, on s’empressa de lui offrir une chaire de professeur, qu’il occupa glorieusement jusqu’à sa mort. L’ouvrage qui lui valut le plus de réputation est sa Géographie sacrée : Geographiæ sacræ pars prior, Phaleg, seu de dispersione gentium et terrarum divisione facta in ædificatione turris Babel. Geographiæ sacræ pars altera, Chanaan, seu de coloniis et sermone Phœnicum [Première partie de la Géographie sacrée, Phaleg ou de la dispersion des gentils et la division des terres provoquée par l’édification de la tour de Babel – Seconde partie de la Géographie sacrée, Chanaan ou des colonies et de la langue des Phéniciens] (1646, Caen, 2 parties en un volume in‑fo). Dans la Bible de Montanus (Bible polyglotte catholique d’Anvers, éditée par Benito Arias Montano et publiée de 1569 à 1572), Phaleg (ou des premiers lieux où la Terre a été habitée et de sa première situation) était le premier des neuf livres des Antiquités judaïques. Le troisième était Chanaan (ou des douze nations qui habitèrent la Terre promise) (G.D.U. xixe s.).

Le livre pour la défense du roi d’Angleterre est la Lettre de M. Bochart à M. Morley, chapelain du roi d’Angleterre, pour répondre à trois questions : i. de l’Ordre épiscopal et presbytérien ; ii. des appellations des jugements ecclésiastiques ; iii. du droit et de la puissance des rois (Paris, L. Vendôme, 1650, mais in‑8o et non pas in‑4o comme disait ici Guy Patin).

35.

Pierre Bidal d’Asfeld (vers 1620-Hambourg 1682 ou 1690) était un opulent marchand parisien de soie et de drap qui servait d’agent financier à la reine Christine. Lointain cousin par alliance (v. note [33], lettre 523), client et ami de Guy Patin, Bidal le renseigna régulièrement sur les affaires de la souveraine suédoise.

Bidal se signala par son attachement à la cause royale durant la Fronde. En 1653, la reine de Suède le fit baron d’Asfeld (ou Harsfeld). Lors des séjours de la souveraine à Paris (1656 et 1657-1658), Bidal l’accueillit dans sa belle propriété de Vanves ; mais il la suivit dans ses imbroglios financiers jusqu’à essuyer une banqueroute tonitruante en 1658 (2 500 000 livres, v. la note [33] citée ci-dessus). Il s’en releva cependant et entama une carrière diplomatique, devenant résident de France pour Louis xiv à Hambourg.

36.

Journal de la Fronde (volume i, fos 253 vo et 257 ro) :

« Les députés du Parlement qui doivent aller faire des remontrances suivant l’arrêt de la semaine passée {a} ont été nommés, et le président de Bailleul en doit porter la parole ; mais on ne sait encore quand ils partiront, et quelques-uns s’excusent d’y aller à cause de la longueur du chemin et des grands frais qu’il leur faudrait faire, étant obligés d’aller trouver Leurs Majestés en Guyenne. […]
<Ils> partent demain {b} au matin à cette fin, ils ont pris congé ce matin de Son Altesse Royale. »


  1. V. note [28], lettre 236.

  2. 20 juillet.

37.

Journal de la Fronde (volume i, fo 261 vo, juillet 1650) :

« La nouvelle du siège de La Capelle {a} ayant été confirmée le 24, l’on tint conseil là-dessus, où se trouvèrent les maréchaux de France ; et l’on résolut de faire passer notre armée à Vervins, comme le lieu le plus propre pour incommoder les ennemis à ce siège ; lequel pourra durer quinze jours, la garnison étant de 1 200 hommes effectifs et les munitionnaires ayant assuré que deux jours auparavant ils y avaient mis 160 setiers de blé ; et parce qu’on a su que les ennemis avaient résolu de faire séparer leur armée en deux corps après la prise de cette place et d’en envoyer un dans la Champagne afin d’enlever tous les blés pour en faire un magasin dans Stenay, l’on a envoyé ordre au maréchal du Plessis de faire passer dans cette province 500 chevaux et 200 fantassins pour se joindre à quatre ou cinq cents autres qu’il y en a et favoriser les paysans à faire la récolte, et pour faire mettre tous les blés dans les villes, lesquelles étant munies sont assez fortes d’ailleurs. Depuis, on a eu nouvelle que les ennemis ont ouvert les tranchées de La Capelle où le lieutenant du gouverneur a été tué. Les paysans des environs ont aidé aux ennemis à y faire leurs travaux à cause de la haine qu’ils portent au gouverneur {b} de qui ils n’ont pas reçu des bons traitements. »


  1. V. note [8], lettre 35.

  2. Le marquis de Roquépine.

38.

Ces « Modèles astronomiques » étaient le nouveau complément aux Observationes Astronomicæ [Observations astronomiques] ajoutées à l’édition du De Regno Dei du P. Nicolas Caussin (v. note [50], lettre 176) que Guy Patin attendait avec grande impatience.

a.

Ms BnF no 9357, fo 104 ; Reveillé-Parise no ccxxxii (tome ii, pages 32‑37) ; Jestaz no 38 (tome i, pages 699‑705).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Charles Spon à Guy Patin, le 26 juillet 1650.
Adresse permanente : //www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=0237
(Consulté le 24.11.2020)

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