À Charles Spon, le 21 octobre 1644
Note [26]

Thomas Browne (Londres en 1605-Norwich 1682), fils d’un marchand de Londres, était entré vers 1623 au Collège de Pembrocke à Oxford où il fit ses humanités, reçut la maîtrise, puis se consacra à l’étude de la médecine. Il avait voyagé ensuite en Irlande, à Montpellier, à Padoue, puis à Leyde où il prit le bonnet de docteur en médecine. Vers 1634, il était rentré en Angleterre pour se faire agréger au collège d’Oxford et s’établir à Norwich. Membre honoraire du Collège de Londres en 1667, il fut créé chevalier par Charles ii en 1671. Browne obtint de son vivant un immense renom par son Religio medici [Religion d’un médecin], publié pour la première fois en anglais à Londres en 1642, avec de multiples rééditions et traductions. L’édition de Leyde (Franciscus Hackius, 1644, in‑12, réimprimée à Paris, sans nom, la même année), dont parlait ici Guy Patin, avait été traduite en latin (seule langue étrangère qu’il savait lire) par John Merryweather. Une traduction en français a paru en 1668.

Le Ms BnF no 9357, (fo 377) contient une pièce intitulée « Jugement de M. G.P. D.M. à P. sur l’auteur du livre intitulé Religio Medici ». Cette note n’est pas de l’écriture de Guy Patin. Trouvant qu’elle ne correspond pas à sa manière et qu’elle est en contradiction avec l’éloge qu’il faisait ici de l’œuvre de Browne, Paul Triaire l’a jugée apocryphe ; en voici tout de même la transcription :

« < L’auteur > de ce livret se dit anglais, et peut-être l’est-il ; mais de quelque pays qu’il soit, il est chrétien, huguenot, bigot et superstitieux : il hait les cérémonies de l’Église romaine ; il souhaite la réunion de tous les chrétiens ; il se plaint d’être excommunié du pape comme huguenot, combien qu’il ne lui veuille point de mal ; il prétend que sa religion est toute judicieuse, fondée sur la philosophie et le raisonnement. Il n’est pas bien confirmé en sa créance : sa bigotise l’empêche d’aller à l’athéisme, où peut-être enfin parviendra-t-il avec sa philosophie, qui n’est guère assurée ; mais il n’est pas encore assez méchant pour cela, son esprit scrupuleux et superstitieux le retient. C’est un mélancolique contemplatif, un solitaire méditatif ; il n’est peut-être pas aussi homme de bien qu’il dit ; il n’est pas si fort huguenot qu’il ne se fît plutôt papiste que d’en mourir ; il croit bien les anges gardiens et les miracles du Japon, mais il se défie des jésuites ; il ne voudrait pas tout à fait nier l’intercession des saints ; il croit des sorciers et le retour des esprits très fréquent, tant il est sot, page 122. {a} Il est mélancolique à devenir fou, et glorieux cagot ; il se défie de la fin du monde et ne sait qu’en croire ; il croit fort en Dieu, en l’immortalité de l’âme et en la vie éternelle, et in Christum crucifixum, in quo solo salutem reponit ; {b} il ne sait que croire de l’entrée du ciel et n’est pas en cet article ferme huguenot ; il s’attend de voir au grand jugement plusieurs grands effets de la miséricorde de Dieu. Il avoue qu’il est médecin, mais il me semble sot et fat quand il veut si fort qu’on fasse état de ses prières vers Dieu. Non requirit æger medicum precantem, sed sanantem. {c} Il n’est pas encore marié et n’a pas grande envie de l’être, non plus que de besoin. Il est médecin et n’en raisonne pas mal : il tient la mort pour le plus grand remède qui soit en la Nature, en tant qu’elle remédie à tous nos maux et qu’elle nous ouvre la porte de l’immortalité. Il croit au diable autant que le plus sot et le plus bigot de tous les moines, car il croit que cette vilaine bête métaphysique se trouve partout ; mais de malheur pour lui, il n’est pas si fin que nos moines qui font provision d’eau bénite pour le chasser à toute heure. Il a cela de bon qu’il se tient très heureux et très content : il avoue qu’il est naturellement mélancolique et saturnien ; {d} il voudrait ne servir Dieu qu’en songe ; il est bien bigot pour un réformé ; il fait grand état du sommeil et n’oserait s’endormir sans avoir prié Dieu. Il est fort bon homme, fort charitable et < a > beaucoup d’esprit. Il réduit la félicité humaine à trois choses, savoir < foi > en la conscience, commandement sur les passions et piété envers < Dieu > et notre prochain, qui est la charité chrétienne et la vraie < répli>que d’un homme de bien contre un hypocrite ; et c’est la meilleure < chose > qui soit en tout son livre. » {e}


  1. Allusion au § 30 de la première partie :

    For my parts, I have ever believed, and do now know, that there are Witches ; they that doubt of these do not only deny them, but Spirits ; and are obliquely, and upon Consequence a Sort, not of Infidels, but Atheists. Those that to confute their Incredulity desire to see Apparitions, shall questionless never behold any, nor have the Power to be so much as Witches : The Devil hath them already in a Heresy, as capital as Witchcraft ; and to appear to them, were but to convert them. Of all the Delusions wherewith he deceives Mortality, there is not any that puzzleth me more than the Legerdemain of Changelings ; I do not credit those Tranformations of reasonable Creatures into Beasts, or tha the Devil hath a Power to transpeciate a Man into a Horse, who tempted Christ (as a tryal of his Divinity) to convert but Stones into Bread. I could believe tha Spirits use with Man the Act of Carnality, and in both Sexes ; I conceive they may assume, steal, or contrive a Body, wherein there may be Action enough to content decrepit Must, or Passion to satisfy more active Veneries ; yet in both, without a Possibility of Generation : And therefore the Opinion that Antichrist should be borne of the Tribe of Dan, by conjunction with the Devil, is ridiculous, ad a Conceit fitter for a Rabbin than a Christian. I hold that the Devil doth really possess some Men ; the Spirit of Melancholy others ; the Spirit of Delusion others ; that as the Devil is concealed and denied by some ; so God and good Angels are presented by others, whereof the late Defection of the Maid of Germany hath left a pregnant Example.

    [Quant à moi, j’ai toujours cru aux sorciers et sais maintenant qu’il en existe : ceux qui doutent de leur existence ne se contentent pas de les nier, car ils nient aussi les esprits ; ce sont obliquement, et par conséquent, des sortes non pas d’infidèles, mais d’athées. Ceux qui pour rejeter leur incrédulité désirent voir des fantômes vont assurément n’en voir jamais aucun, ni jamais posséder le pouvoir de devenir sorciers ; leur apparition serait impuissante à les convertir, car le démon les tient déjà en une hérésie bien plus grande que la sorcellerie. De tous les stratagèmes qu’il utilise pour tromper les mortels, aucun ne me trouble tant que la substitution des espèces. Je ne crois pas que des créatures douées de raison se transforment en bêtes, ni que le diable ait le pouvoir de changer un homme en cheval, lui qui (pour éprouver sa divinité) a incité le Christ à convertir de simples pierres en pain. Je pourrais croire que les esprits ont des rapports charnels avec les humains, et ce dans les deux sexes. Je conçois qu’ils puissent s’approprier, voler ou forcer un corps où il peut y avoir suffisamment d’action pour contenter une lubricité décrépite, ou suffisamment de passion pour satisfaire de plus actives copulations ; sans pour autant qu’il y ait dans les deux cas possibilité de génération. L’idée que l’Antéchrist doive naître de la tribu de Dan par accouplement avec le diable se trouve donc ridicule, et plus convenable à un rabbin qu’à un chrétien. {i} Je crois que le diable possède réellement certains hommes, que l’esprit de mélancolie en possède d’autres, et celui de fantasme, d’autres encore ; que si certains nient et dissimulent le diable, alors d’autres inventent Dieu et les bons anges, ce dont la récente apostasie de la jeune fille d’Allemagne a laissé un exemple lourd de sens]. {ii}

    1. L’Apocalypse de saint Jean ne range pas la tribu de Dan comme l’une des douzes tribus d’Israël. Certains exégètes en on déduit que l’Antéchrist (v. note [9], lettre 127) devrait en être issu, par l’union du diable avec un humain.

    2. Pour la défense de Browne, toutes ses pensées ne sont pas de la même veine.

  2. « dans le Christ crucifié, en qui seul réside le salut. »

  3. « Un malade n’a pas besoin d’un médecin qui prie, mais d’un médecin qui soigne » : Non quærit æger medicum eloquentem, sed sanantem [Le malade ne cherche pas un médecin qui parle bien, mais qui guérit] (Sénèque le Jeune, Lettres à Lucilius, épître lxxv).

  4. « Qui est mélancolique, d’humeur sombre, celui sur qui Saturne [v. note [31] des Deux Vies latines de Jean Héroard] domine, ou a présidé à sa naissance. Il est opposé à jovial » (Furetière).

  5. Les crochets indiquent des lacunes du manuscrit avec proposition de reconstitution.

    Il est difficile de trouver plus éclatante preuve du libertinage érudit de Patin, mais est-elle authentique ?


V. notes [20], lettre 237, et [27] du Patiniana I‑1 pour d’autres détails sur la Religio medici de Browne.

Édités par Simon Wilkins, les Sir Thomas Browne’s Works including his life and correspondence [Œuvres de Thomas browne, incluant sa vie et sa correspondance] (Londres, William Pickering, 1836, 3 volumes in‑8o) contiennent les lettres échangées par Browne et son fils Edward, pendant son séjour à Paris pour étudier la médecine.

  • D’Edward à son père, vers le 9 juin 1664 (volume i, page 63) :

    The garden is not yet open, but will be now in a day or two. The chymic lecture I am informed will be public. I read at present Darlet’s Chemistry in french (he who I might have seen a course of) to furnish me with the words and terms in french proper for that art. It is the old Guido Patin that reads here, to whom Ptævolius dedicates his book. He is very old, yet very pleasant in his discourse, and hearty ; he is much followed, is a Galenist, and does often laugh at the chemists.

    [Le Jardin {a} n’est pas encore ouvert, mais le sera dans un jour ou deux. J’ai appris que le cours de chimie sera public. Je suis en train de lire la Chimie de Darlet (celui dont il se pourrait que je suive une leçon) {b} en français, pour me familiariser avec les mots et les termes qu’on utilise en cet art dans cette langue. Celui qui professe ici {c} est le vieux Guy Patin, à qui Ptævolius dédie son livre. {d} Il est fort vieux, mais discourt avec beaucoup d’agrément te de chaleur ; il est très suivi, c’est un galéniste qui se moque souvent des chimistes].

  • Du même au même, juillet-août 1664 (ibid. pages 66‑67) :

    July 30, Mercredi. As I was standing in Bouillet’s shop, in comes Dr. Patin : Bouillet told him whose son I was ; he saluted me very kindly, asked me many things concerning my father, whom he knew only as author or Religio Medici, discoursed with me very lovingly, and told me would write to my father.

    [Mercredi 30 juillet. Comme j’étais dans la boutique de Bouillet, {e} entra le Dr Patin ; Bouillet lui dit de qui j’étais le fils ; il me salua très aimablement, m’interrogea longuement sur mon père, qu’il ne connaissait que comme auteur de la Religio Medici, m’entretint très amicalement et me dit qu’il écrirait à mon père].

  • De Thomas à Edward, le 22 septembre 1665 [calendrier julien] (ibid. page 110) :

    Present my services and thanks unto Dr. Patin.

    [Assurez le Dr Patin de mes services et de ma gratitude]. {f}


    1. V. note [4], lettre 60, pour le Jardin royal des Plantes médicinales et les enseignements qu’on y prodiguait (botanique, anatomie et chimie).

    2. Darlet ne correspond à aucun chimiste connu. Il s’agit sans doute d’une erreur de transcription, pour Glaser : v. note [1], lettre 1029, pour Christophe Glaser (qui professait au Jardin du roi) et son Traité de la Chimie (Paris, 1663).

    3. Au Collège royal de France.

    4. Sic pour « Prævotius a dédié son livre » : v. note [11], lettre 81, pour Johann Prevost (Prævotius) et sa Medicina Pauperum [Médecine des Pauvres] (Lyon, 1643), dédiée à Patin par le libraire Pierre Ravaud (v. note [10], lettre 97).

    5. Sic pour Macé Bouillette, v. note [49], lettre 549.

    6. Rien dans ces échanges ne permet, à mon avis, d’affirmer que Patin a correspondu avec Browne.

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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 21 octobre 1644. Note 26

Adresse permanente : https://www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=0113&cln=26

(Consulté le 01.02.2023)

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