À Charles Spon, le 6 janvier 1654
Note [34]

François Vautier avait été nommé premier médecin en 1646 quand Louis xiv avait huit ans et son frère Philippe, duc d’Anjou, six ans. Son éloge se trouve au paragraphe xii du Panegyricus gratulatorius d’Étienne Bachot (§ xii, pages 15‑18) et avait bien de quoi enrager Guy Patin, tant Anne d’Autriche y est portée aux nues pour avoir choisi Vautier comme premier médecin de ses fils :

[Non solum formandis animi moribus ; sed conservandæ corporis sanitatis studet.] Sed nec hisce curis abunde tibi satisfactum putasti, aut huic φιλοστοργια qua solent ardere parentes in bene natos suos liberos, nisi ut moribus, sic et illorum quoque vitæ incolumitati ac longævitati prospectum ires : ut quod natura vegetum, firmum, robustum, et ad amusim conformatum corpus tradiderat, id ipsum reliquo vitæ cursu incolume, et ab omni morbo liberum ars divina tueretur. Eo ducta consilio, tota laboras in discipiendo aliquo cui tam charæ sobolis salus tuto committatur. [Annæ matris Augustissimæ in eligendo Archiatro iudicium et sagacitas.] Sed inter tot Medicorum examina, unus occurrit Valterius, in quo præ cæteris eligendo næ tu oculatior extisisti ; et in hoc visa es perspicacissima, in quo omnes ferme (ô perversissima hominum judicia) cæcutiunt. Nemo nescire sustinet, quis nummus legitimus sit, quis adulterinus, ne quid fallatur in re vilissima, nec scire studio est, quibus id quod habet optimum tueatur. In numismate non credit alienis oculis, in negotio vitæ ac sanitatis, clausis, quod dicitur, oculis sequitur alienum judicium. Tu longe ab isto communi errore abfuisti, Moderatrix optima, conscia quippe tanti viri probitatis ac fidei, incredibilis quoque ac stupendæ illius in debellandis morbis solertiæ, qua vel ipsis artis proceribus miraculo est, non aurita duntaxat sed oculata testis ; [Valterius factus ad unguem medicus.] confirmata etiam exemplo multorum aulæ Principum, quos non modo saluberrimis suis consiliis, sed efficacissimis quibusdam præsidiis, veteribus ignotis, cu diuina manu ab extremis morbis, qui prius cæterorum alioqui præstantium medicorum industrima eluserant, non semel liberaverat ; [Non paucos ægrotantes, in quibus sanandis frustra sudarunt multi vel melioris notæ medici, insperatæ saluti restituit.] Tot artis victa miraculis, eoque afflata numine, quod saluti totius Galliæ nunquam non invigilat, Valterium amborum Fratrum spei admoves, et in supremam Archiatri dignitatem consentientibus Principum votis assumis. O præclara lectio, in qua addidit Virtuti Fortuna suffragium ! O defœcastissimum tuum in discernendo medico iudicium, cui tota hæc præsens nostra fœlicitas refrri debet accepta ! [Uno mense geminos fratres morbi lethalis vis, immaturo fato pene abripuit.] Unus mensis pene interfuit inter Regiam stirpem, et nullam. Alterum horrenda morbillorum lues, quæ hoc anno Parisijs horrendam quoque puerorum solitudinem fecerat, quotidie depascebat. Alterum syntecticus alvi fluxus implexus hecticæ adeo exhauserat, ut qualibet spe salutis ablata, ambos universa Regia velu elatos impotentissime defleret. [Imminentem tam charis capitibus mortem Valterius Βιοδοτης avertit sin<gu>lari præsidio.] Unius ars Valterij sedula, sublato geminæ mortis discrimine, nostras omnium lacrymas anstersit, et grassantem in nostra Lilia calamitatem novo et ante hunc diem inaudito medicamine magnus Apollo stitit. Quæ solertia, quod αντιδωρον universa tibi reponet Gallia, ô medicorum Princeps et Principum meritissime medice, in gratiam restitutæ præter spem nostris Principibus bonæ valetudinis, sine qua nec regibus regna suavia, nec ducibus fortitudo gloriosa, nec erudito jucunda sapientia ? [Laus sanitatis eximia.] Antonius Musa medicus, cuius opera Augustus ex ancipiti podagræ morbo convaluerat, centum talentis donatus est. [A minori ad maius.] Tu ob seruatos capitalibus morbis geminos Principes, si quid tanto beneficio dignum rependi posset, toto nobis esses redhostiendus Imperio : sed nec tua fortuna desiderat remunerandi vicem, nec nostra suggerit restituendi facultatem. [Tota αντιπελαργωσις in votis et precibus.] Quod solum opis est nostræ, vota precesque tribuimus, ut in tanti muneris vicem, Antiquus ille dierum te quoque diutius Regi nostro seruet incolumem, eamque deinceps μακροβιοτητα largiatur, quam præter nil tibi potest fœlicitatis neque optari neque accedere.

[(Elle ne prend pas seulement soin de former leurs esprits aux bonnes mœurs, mais aussi de conserver leurs corps en bonne santé.) {a} Mais non contente de ces attentions, ou de cette tendre affection dont brûlent les parents envers leurs nobles enfants, vous cherchez aussi à leur procurer une bonne éducation, tout comme une saine et longue existence ; dans le dessein que l’art divin conserve intact pour tout le cours de leur vie et libre de toute maladie ce corps dispos, solide, robuste et bien conformé dont la nature les avait dotés. Conduite par cette résolution, vous vous attelez tout entière à trouver quelqu’un à qui puisse être sûrement confié le salut d’une si chère descendance. (Sagacité et discernement d’Anne, la très auguste mère, dans le choix de l'archiatre.) Seul Vautier sort pourtant du lot des médecins qui se présentent en foule, et vous ne vous pouvez montrer plus clairvoyante qu’en le préférant aux autres ; et en cela, vous vous êtes montrée la plus perspicace quand presque tous n’y voient guère, tant les jugements des hommes sont pervertis ! De même que nul ne tolère de ne pas savoir si l’argent est de bon ou mauvais aloi quand il s’agit ne n’être pas dupé dans un marché, même de très faible montant, nul ne néglige de savoir qui veille sur ce qu’il a de plus cher. Quand il s’agit d’argent, on se fie à ses propres yeux, sans avoir besoin de ceux d’autrui, mais quand il s’agit de vie et de santé, il faut suivre aveuglément le jugement d’un autre et ce qu’il dit. En conseillère fort avisée, vous vous êtes gardée de l’erreur commune qui se satisfait de l’ouï-dire, vous vous êtes aussi fiée au témoignage de yeux, qio vous ont montré l’honnêteté et la confiance d’un tel homme, et aussi son incroyable et stupéfiante adresse à triompher des maladies, ce qui lui vaut l’admiration même des plus hautes éminences de son art. (Vautier est un médecin accompli.) Vous avez aussi été convaincue dans cette idée par l’exemple de nombreux princes de la cour, qu’il a si souvent délivrés de très graves maladies, qui s’étaient du reste jouées du talent d’autres grands médecins. (Quand on désespérait de leur salut, il a sauvé maints malades que nombre de médecins, même de bien meilleure renommée que lui, s’étaient inutilement évertués à soigner.) Lui en est venu à bout grâce à ses très salutaires conseils, mais aussi à certains remèdes fort efficaces, inconnus des anciens. {b} Convaincue par tant de prodiges de l’art et inspirée par Dieu, lui qui ne manque jamais de veiller au salut de toute la France, vous confiez à Vautier la sauvegarde des deux frères et lui conférez la suprême dignité d’archiatre avec l’approbation unanime des princes. Ô brillant choix, où la dive Fortune a ajouté son suffrage à celui de la Vertu ! Ô lucidité de votre jugement, dans le discernement du médecin à qui nous devons toute notre félicité présente ! (Dans le même mois, une violente maladie, réputée mortelle, a presque emporté les deux frères.) En un mois de temps, la descendance royale a failli être réduite à néant : l’aîné fut frappé de la rougeole {c} qui sévissait cette année-là à Paris, semant la désolation parmi les enfants, qu’elle fauchait en grand nombre tous les jours ; une diarrhée de consomption mêlée à une fièvre hectique {d} avait épuisé le cadet ; à tel point que, tout espoir de salut étant perdu, tout le royaume impuissant pleurait les deux enfants qu’elle tenait pour condamnés. (Grâce à un singulier remède, Vautier, le sauveur de vie, évite un imminent trépas à nos très chers souverains.) Face à l’enjeu critique de cette double mort, Vautier à lui tout seul, par son talent et son zèle, assécha entièrement nos larmes : ce grand Apollon {e} mit fin à la calamité qui attaquait nos lis grâce à un médicament nouveau et inconnu jusqu’alors. {b} Pour ces guérisons que tu lui as offertes, toute la France te devra une récompense, ô prince des médecins et très méritant médecin des princes, en remerciement de la bonne santé rendue, par delà tout espoir, à nos princes, sans laquelle il n’y a ni règne doux aux rois, ni force glorieuse aux chefs, ni sagesse agréable au savant. (L’insigne mérite de guérir.) Le médecin Antonius Musa, dont l’intervention avait guéri Auguste d’une double podagre, reçut cent talents. {f} (À plus forte raison.) À toi, pour avoir protégé les deux frères contre des maux mortels, si quelque chose pouvait être digne de récompenser un si grand bienfait, nous devrions te rendre la pareille par tout le royaume ; mais ta bonne fortune ne réclame pas d’être payée en retour, et la nôtre n’a pas la capacité de s’en acquitter. (La piété filiale est tout entière dans les vœux et les prières.) Parce que c’est bien tout ce que peut notre richesse, nous avons partagé vœux et prières pour que, comme récompense d’un si grand bienfait, Dieu le Père veuille te conserver longtemps en bonne santé, tout comme notre roi, et t’accorde ensuite cette longue vie qui dépasse en félicité tout ce qui se peut souhaiter et ambitionner].


  1. Les phrases mises en italique entre crochets dans la transcription et en romain entre parenthèses dans la traduction correspondent aux sous-titres imprimés dans la marge.

  2. Bachot évitait de nommer l’antimoine car ce médicament était encore sur la sellette à Paris.

  3. Le diagnostic énoncé par Bachot est bien celui de rougeole (morbillorum lues, v. note [2], lettre 153) mais ne s’accorde pas avec ce qu’on sait de la santé de Louis xiv : il n’aurait eu la rougeole qu’en 1663, à l’âge de 25 ans (v. note [6], lettre 751), infection virale qui confère une immunité définitive et ne peut en principe survenir plusieurs fois dans la vie d’une même personne. Force est donc de se rabattre sur la seule maladie d’enfance dont ait parlé le Journal de la santé du roi (dans son introduction récapitulative car Vautier n’y a pas contribué) : sa variole (petite vérole) de 1647 (v. note [42], lettre 152), en pensant qu’il était courant de la confondre avec la rougeole, à tel point que les ouvrages médicaux en traitaient souvent dans le même chapitre.

  4. V. note [98], lettre 98, pour la fièvre hectique. Selon toute vraisemblance, les deux frères avaient été frappés de la même maladie contagieuse et cette diarrhée avec cachexie et éruption cutanée pouvait correspondre à une rougeole ou à une variole, voire à une typhoïde (v. note [1], lettre 717) ou a une autre fièvre intestinale.

  5. V. note [8], lettre 997, pour Apollon dont les multiples pouvoirs divins incluaient la médecine.

  6. V. note [8] des pièces liminaires du Traité de la Conservation de santé.

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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 6 janvier 1654. Note 34

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(Consulté le 25.11.2020)

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