À Charles Spon, le 6 janvier 1654
Note [34]

L’hommage à François Vautier {a} occupe le § xii (pages 15‑18) du Panegyricus gratulatorius d’Étienne Bachot. Il y loue Anne d’Autriche avec immense emphase, dans le transparent espoir d’entrer dans ses bonnes grâces :

Sed nec hisce curis abunde tibi satisfactum putasti, aut huic φιλοστοργια qua solent ardere parentes in bene natos suos liberos, nisi ut moribus, sic et illorum quoque vitæ incolumitati ac longævitati prospectum ires : ut quod natura vegetum, firmum, robustum, et ad amusim conformatum corpus tradiderat, id ipsum reliquo vitæ cursu incolume, et ab omni morbo liberum ars divina tueretur. Eo ducta consilio, tota laboras in discipiendo aliquo cui tam charæ sobolis salus tuto committatur. Sed inter tot Medicorum examina, unus occurrit Valterius, in quo præ cæteris eligendo næ tu oculatior extitisti ; et in hoc visa es perspicacissima, in quo omnes ferme (o perversissima hominum iudicia) cæcutiunt. Nemo nescire sustinet, quis nummus legitimus sit, quis adulterinus, ne quid fallatur in re vilissima, nec scire studio est, quibus id quod habet optimum tueatur. In numismate non credit alienis oculis, in negotio vitæ ac sanitatis, clausis, quod dicitur, oculis sequitur alienum iudicium. Tu longe ab isto communi errore abfuiisti. Moderatrix optima, conscia quippe tanti viri probitatis ac fidei, incredibilis quoque ac suspendæ illius in debellandis morbis solertiæ, qua vel ipsis artis proceribus miraculo est, non aurita duntaxat sed oculata testis ; confirmata etiam exemplo multorum aulæ Principum, quos non modo saluberrimis suis consiliis, sed efficacissimis quibusdam præsidiis, veteribus ignotis, ceu divina manu ab extremis morbis, qui prius cæterorum alioqui præstantium medicorum indutriam eluserant, non semel liberaverat ; Tot artis victa miraculis, eoque afflata numine, quod saluti totius Galliæ unquam non invigilat, Valterum amborum Fratrum spei admoves, et in supremam Archiatri dignitatem consentientibus Principum votis assumis. O præclara electio, in qua addidit Virtuti Fortuna suffragium ! O defœcatissimum tuum, in discernendo medico iudicium, cui tota hæc præsens nostra fœlicitas referri debet accepta ! Unus mensis pene interfuit inter Regiam stirpem, et nullam. Alterum horrenda morbillorum lues, quæ hoc anno Parisiis horrendam quoque puerorum solidtudinem fecerat, quotidie depascebat. Alterum syntecticus alvi fluxus implexus hecticæ adeo exhauserat, ut qualibet spe salutis ablata, ambos universa Regia velut elatos impotentissime defleret. Unius ars Valterii sedula, sublato geminæ mortis discrimine, nostras omnium lacrymas abstersit, et grassantem in nostra Lilia calamitatem novo et ante hunc diem inaudito medicamine magnus Apollo stitit. Quæ soteria, quod αντιδωρον universa tibi reponet Gallia, o medicorum Princeps et Principum meritissime medice, in gratiam restitutæ præter spem nostris Principibus bonæ valetudinis, sine qua nec regibus regna suavia, nec ducibus fortitudo gloriosa, nec erudito jucunda sapientia ? Tu ob seruatos capitalibus morbis geminos Principes, si quid tanto beneficio dignum rependi posset, toto nobis esses redhostiendus Imperio : sed nec tua fortuna desiderat remunerandi vicem, nec nostra suggerit restituendi facultatem. Quod solum opis est nostræ, vota precesque tribuimus, ut in tanti muneris vicem, Antiquus ille dierum te quoque diutius Regi nostro seruet incolumem, eamque deinceps μακροβιοτητα largiatur, quam præter nil tibi potest fœlicitatis neque optari neque accedere.

[Non contente de ces attentions, ou de cette tendre affection dont brûlent les parents envers leurs nobles enfants, vous cherchez portant aussi à leur procurer une bonne éducation, tout comme une saine et longue existence ; dans le dessein que l’art divin conserve intact pour tout le cours de leur vie et libre de toute maladie ce corps dispos, solide, robuste et bien conformé dont la nature les avait dotés. {b} Conduite par cette résolution, vous vous attelez tout entière à trouver quelqu’un à qui puisse être sûrement confié le salut d’une si chère descendance. Mais parmi un si grand essaim de médecins, vous ne pouviez y voir plus clair qu’en remarquant le seul et unique Vautier, {c} et vous êtes montrée parfaitement perspicace, là où presque tous étaient aveugles (comme le jugement des hommes est donc perverti !). {d} On blâme quiconque ignore comment distinguer l’argent de bon et de mauvais aloi, se laisse abuser par une marchandise du plus vil prix, ou ne préserve pas avec tout le soin possible ce qu’il possède de meilleur. Pour la monnaie, nul ne se fie aux yeux des autres, mais quand il s’agit de vie et de santé, on suit les yeux fermés, comme on dit, le jugement d’autrui. Vous vous êtes parfaitement gardée de cette commune erreur : en excellente gouvernante, tout à fait conscience de la probité et de la bonne foi d’un si grand homme, ainsi que de son incroyable habileté à pourchasser les maladies et à en suspendre le cours, ce dont les éminences de l’art s’émerveillent eux-mêmes, et ce que vous n’avez pas seulement su par ouï-dire, mais par le témoignage de vos propres yeux. {e} L’expérience de nombreux princes de la cour vous l’a confirmée, car ses consultations et certains de ses très efficaces remèdes, ignorés des anciens, {f} les avait plus d’une fois libérés, à l’instar d’un secours divin, de très graves maladies qui avaient autrement déjoué les efforts d’autres remarquables médecins. {g} Convaincue par tant de miracles de l’art et inspirée par Dieu, car il ne cesse jamais de veiller au salut de toute la France, vous confiez à Vautier les espérances des deux frères, {h} et l’élevez à la dignité d’archiatre, selon les vœux et avec l’approbation des princes. Quel brillant choix où la Fortune ajoute son suffrage à celui de la Vertu ! À quelle perfection de pureté votre jugement ne s’est-il pas élevé en distinguant le médecin à qui nous devons toute cette félicité dont nous jouissons à présent ! {i} En à peine un mois de temps, la descendance royale a failli être réduite à néant : l’aîné fut frappé de la rougeole  {j} qui sévissait cette année-là à Paris, semant la désolation parmi les enfants, qu’elle fauchait en grand nombre tous les jours ; une diarrhée de consomption mêlée à une fièvre hectique avait épuisé le cadet ; {k} à tel point que, tout espoir de salut étant perdu, tout le royaume impuissant pleurait les deux princes qu’elle tenait pour condamnés. L’art zélé du seul et unique Vautier a entièrement tari nos pleurs en écartant le péril d’une double mort, {l} et ce grand Apollon {m} a mis un point d’arrêt à la calamité qui s’attaquait à nos Lys, à l’aide d’un médicament nouveau et jusqu’alors inconnu. {f} De quelles offrandes, de quel don sacré la France entière vous récompensera-t-elle, ô prince des médecins et très méritant médecin de nos princes, pour vous remercier d’avoir, par delà nos espérances, rétabli leur santé, {n} sans la quelle il n’y a ni agréables règnes pour les rois, ni victorieuse puissance pour les chefs, ni heureuse sagesse pour le savant ? {o} Le médecin Antonius Musa, dont l’intervention avait guéri Auguste d’une double podagre, reçut cent talents. {p} À vous, pour avoir protégé les deux frères contre des maux mortels, si quelque chose pouvait être digne de récompenser un si grand bienfait, nous devrions rendre la pareille par tout le royaume ; mais votre bonne fortune ne réclame pas d’être payée en retour, et la nôtre n’a pas la capacité de s’en acquitter. {q} Parce que c’est bien tout ce que peut notre richesse, nous avons partagé souhaits et prières pour que, en récompense d’une si belle action, Dieu le Père vous veuille conserver longtemps en bonne santé, tout comme notre roi, et vous accorde ensuite cette longue vie qui dépasse en félicité tout ce qui se peut souhaiter et ambitionner]. {r}


  1. Mort le 4 juillet 1652 (v. note [26], lettre 117), mais que Bachot croyait sans doute encore en vie pour longtemps quand il écrivait ces lignes, au printemps de la même année.

  2. Sous-titre imprimé dans la marge : Non solum formandis animi moribus ; sed conservandæ corporis sanitatis studet [Elle ne prend pas seulement soin de former leurs esprits aux bonnes mœurs, mais aussi de conserver leurs corps en bonne santé].

  3. Pour ses activités politiques, Richelieu avait embastillé Vautier de 1630 à 1642. À peine libéré, il avait su reprendre pied à la cour, pour soigner Louis xiii agonisant en 1643. En juillet 1646, Anne d’Autriche l’avait nommé premier médecin de Louis xiv, après la mort de l’archiatre Jacques ii Cousinot.

  4. Sous-titre imprimé dans la marge : Annæ matris Augustissimæ in eligendo Archiatro iudicium et sagacitas [La sagacité et le bon jugement de la très auguste Anne d’Autriche dans le choix de l’archiatre].

  5. Sous-titre imprimé dans la marge : Valterius factus ad unguem medicus [Vautier médecin parfaitement accompli].

  6. Claire allusion aux remèdes chimiques (dont l’antimoine), que détestaient et combattaient alors âprement les dogmatiques de la Faculté de médecine de Paris.

  7. Sous-titre imprimé dans la marge : Non paucos ægrotantes, in quibus sanandis frustra sudarunt muti vel melioris notæ medici, insperatæ saluti restituit [Il a guéri contre toute espérance maints malades que de nombreux médecins de la plus haute réputation s’étaient vainement acharnés à soigner].

  8. Louis, né le 5 septembre 1638, et Philippe, né le 21 septembre 1640, les deux fils d’Anne d’Autriche et de Louis xiii.

  9. Sous-titre imprimé dans la marge : Uno mense geminos fratres morbi lethalis vis, immaturo fato pene abripuit [En un seul mois, la puissance d’une maladie mortelle a failli prématurément écourter les jours des deux frères].

  10. Méprise diagnostique de Bachot : en novembre 1647, suivant le solide rapport rétrospectif d’Antoine Vallot (successeur de Vautier en 1652), ce fut une variole (petite vérole) qui mit en péril la santé du jeune roi (v. note [42, lettre 152). Louis xiv ne fut atteint de la rougeole (morbillorum lues, v. note [2], lettre 153) qu’en 1663 (v. note [6], lettre 751). Il était néanmoins courant de confondre la variole avec la rougeole, à tel point que les ouvrages médicaux en traitaient souvent dans le même chapitre.

  11. Cette terrifiante dysenterie avec fièvre hectique (v. note [9], lettre 98) pouvait difficilement être une variole que Louis aurait transmise à son frère Philippe, mais ça n’est pas strictement inconcevable.

  12. Sous-titre imprimé dans la marge : Imminentem tam charis capitibus mortem Valterius βιοδωτης avertit sin<gu>lari præsidio [Par un remède singulier, Vautier, donneur de vie, évite une mort imminente aux chères têtes de notre royaume].

  13. Divinité de la médecine, parmi maints autres attributs, v. note [8], lettre 997.

  14. Sous-titre imprimé dans la marge : Laus sanitatis eximia [Éclatante louange de la santé].

  15. Sous-titre imprimé dans la marge : A minori ad maius [À plus forte raison].

  16. V. note [8] des Pièces liminaires du Traité de la Conservation de santé.

  17. Sous-titre imprimé dans la marge : Tota αντιπελαργωσις in votis et precibus [La piété filiale est tout entière dans les vœux et les prières].

  18. Guy Patin ne pouvait que s’insurger contre ce latin amphigourique à la louange d’un archiatre qu’il a constamment méprisé, de son antimoines, qu’il exécrait, et d’une reine qu’il ne portait guère dans son cœur au temps de la Fronde. Ma traduction s’est affranchie des écarts de syntaxe.

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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 6 janvier 1654. Note 34

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(Consulté le 05.07.2022)

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