À Christiaen Utenbogard, le 18 février 1664
Note [7]

L’épître dédicatoire de l’Hortus de Denis Joncquet (Paris, 1659, v. note [13], lettre 549) est intitulée Regi, Principibus, Orbi et Urbi nato Francisco Guenault, sui sæculi Medicorum facile Principe, Dionysius Joncquet, Doctor Medicus Parisiensis, cum felicitate, longos annos [Denis Joncquet, docteur en médecine de Paris, au roi, aux princes, à François Guénault, qui est né pour la ville et pour le monde, sans doute le prince des médecins de son siècle, avec bonheur et pour de nombreuses années]. Joncquet y contrait fermement les méchancetés de Guy Patin, non sans mordiller au passage la Compagnie des docteurs régents de la Faculté de médecine de Paris :

His Ducibus, Horti nomenclatorem mei editurum in lucem, pensum hoc meum si probaveris, quidni sperem, et aliis Medicis placiturum, quod humanitas tua condiverit : Illi enim sive Regi et Optimatibus regni, sive Concivibus opem ferant : ubi novitate morbi, eiusdem malignitate aut sævitia, quasi attoniti stupent ! cum exoratus tandem accedis, illico recreati et gestientes ; Tui esse suffragii laudis suæ cumulum putant : variorum quippe affectuum similitudines quæ peritissimis imponunt, detegis ingeniose, explicas facilius, medicamenta salutares Deorum manus admoves arte summa, atque cum deploratæ salutis horrenda signa mentem obruunt ægrotantis et adstantium, solus Tu inflectis sensus, animosque labantes erigis. Quin et in Comitiis nostris si quid difficile ; illud tantum statuendum censent universi, quod Tuo præiudicio decreveris. Unde quod a Scola condita vix ulli contigit, viva omnium voce non ita pridem selectus in Decanum ! huius ut et cuiusuis alterius dignitatis insignia, quæ multi efflagitant ambitiose, modestissime recusasti ! quod electiones illas, cæcutientis interdum sortis perituras intra biennium, is spernat iure, qui dudum ab optimis Collegarum perpetuus Ordinis nostri desideratur Princeps : Et licet Astyagis felicitati quondam obfuerit Gyges Lydus, Seruulus pumilio !

[Si vous approuvez mon labeur d’avoir publié le répertoire de mon jardin en hommage à ces prédécesseurs, {a} pourquoi ne pas espérer, puisque vous avez bien voulu l’agrémenter de votre bienveillance, qu’il plaira aux autres médecins. Eux portent en effet secours tant au roi et aux grands qu’à nos concitoyens ; mais quand la singularité de la maladie, sa malignité ou sa cruauté les surprennent, les voici comme frappés par la foudre ! Les voilà enfin ragaillardis et impatients d’agir quand vous intervenez en réponse à leurs prières. Ils placent votre jugement au plus haut de leur estime : c’est que vous mettez à nu les ressemblances entre les diverses affections, qui en imposent aux plus expérimentés ; vous les diagnostiquez aisément ; par votre art éminent du pouvoir des dieux, vous procurez les remèdes salutaires ; et quand les signes effrayants d’un déplorable trépas écrasent l’espérance du malade et de ses proches, vous seul infléchissez les sentiments de ceux qui vacillent en leur redonnant courage. {b} Et bien plus, si une question difficile est soumise à nos assemblées, l’unanimité se fera pour ne décider que ce que votre opinion aura rendu simple. Dès lors, comment ne pas s’étonner que la vive voix de tous ne vous ait pas encore élu doyen, ce qui n’est arrivé à presque personne depuis la fondation de l’École ! Avec la plus extrême modestie, comme vous avez fait pour toute autre dignité que ce soit, vous avez refusé les honneurs de celle-là, quand beaucoup la sollicitent avec ambition ! Celui que les meilleurs de nos collègues ont récemment choisi pour chef perpétuel de notre Compagnie aurait raison de rétorquer que ces décisions du sort, à qui il arrive parfois d’être aveugle, se dissiperont dans les deux ans qui viennent ; {c} mais peut-être bien que Gygès, roi de Lydie, le petit esclave, succédera à la félicité d’Astyage !] {d}.


  1. Ces deux précurseurs, mentionnés plus haut dans l’épître de Joncquet, sont Abel Brunier, auteur de l’Hortus Blesensis [Jardin de Blois] (Paris, 1653 et 1655, v. note [74], lettre 332), et Caspar Bauhin, auteur du Pinax [Catalogue botanique illustré] (Bâle, 1596, v. note [17], lettre 544).

  2. L’épître de Joncquet n’est pas datée, mais la préface au lecteur qui la suit est du 9 juillet 1659. Guénault était alors tout nimbé de la gloire d’avoir guéri le roi à Calais en juillet 1658 avec le vin émétique d’antimoine (v. note [6], lettre 532).

  3. Assertion pleine de sous-entendus malicieux quand on se rappelle les circonstances de l’élection décanale du 2 novembre 1658 (v. note [1], lettre 546) : alors que le nom de Guénault était « dans le chapeau », le plus ancien des cinq électeurs fit état d’une lettre où Guénault signifiait son refus d’être doyen ; et c’est ainsi que François Blondel, l’ennemi le plus acharné du clan antimonial, fut élu, quand tout le monde attendait le couronnement du héros médical de Calais.

  4. Dans la légende rapportée par Hérodote (Histoire, livre premier, chapitres viiixiv), Gygès, humble garde du palais, tua Pandaule, roi de Lydie, épousa la reine et s’empara du trône (vers viie s. av. J.‑C.), où Astyage, fondateur du royaume lydien, l’avait précédé. En citant cette fable, Joncquet souhaitait à Guénault la fortune de Gygès, en finissant par être élu doyen, après que son ennemi juré, Blondel (assimilé à Astyage), l’eut sournoisement écarté de cette charge ; mais Guénault n’accéda jamais aux honneurs du décanat. L’antistibial Philibert Morisset fut l’élu de 1660 (v. note [36], lettre 662).

Le livre s’ouvre sur un portrait gravé de Guénault, avec cette devise :

Guenaltum quæ docta manus simulavit in ære,
Galenum sculpsit, sculpsit et Hippocratem
.

[Cette habile main qui a reproduit Guénault dans le bronze a gravé Galien et a aussi gravé Hippocrate].

V. note [4], lettre latine 291, pour les avantages que Joncquet tira apparemment, quatre ans plus tard, de sa flatteuse épître au très influent Guénault, en dépit des ricanements de Guy Patin : transplantation de son jardin du faubourg Saint-Germain au Jardin royal, assortie d’une charge de démonstrateur.

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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Christiaen Utenbogard, le 18 février 1664. Note 7

Adresse permanente : //www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=1313&cln=7

(Consulté le 14.12.2019)

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