L. 757.  >
À Charles Spon, le 18 septembre 1663

Monsieur, [a][1]

Le roi [2] et les reines sont encore au Bois de Vincennes [3] auprès de M. le Dauphin, [4] qui se porte mieux ; on ne sait s’ils iront à Fontainebleau. [1][5] On imprime à Amsterdam [6] quelque chose en faveur de M. Fouquet [7] en divers petits volumes. On dit que le pape [8] veut retrancher de l’Ordre de saint François et en diminuer ce grand nombre, et qu’il commence par les capucins[9] ayant défendu qu’on n’en reçoive d’ici à 40 ans. Il n’est peut-être pas vrai, mais s’il était vrai, Dieu n’en serait pas moins servi car tant de fainéants qui se font moines [10] pour vivre sans rien faire, à l’ombre d’un crucifix, pourraient devenir bons soldats pour la cause de Jésus-Christ et aller à la guerre contre le Turc. [11] Les bénédictins [12] et les chartreux [13] sont si riches qu’enfin on pourra bien donner quelque atteinte à ce grand bien, qui serait utilement employé à renvoyer les Ottomans par delà le Pont-Euxin, [14] dans le pays de Turkestan et la Turcomanie, usque ad mare Caspium, unde malum pedem olim attulerunt ; [2][15] mais je pense que les princes de l’Europe ont d’autres desseins qui les empêchent de s’unir pour un si bon sujet. Le roi veut casser le bail de Messieurs des gabelles [16] et des aides, et faire supprimer tous les officiers des greniers à sel ; c’est ce qui étonne de deçà bien du monde et qui en fera bien crier. Je baise les mains au R.P. Théophile, [17] cui Nestoreos annos exopto[3][18] et à Mlle Falconet, et suis de toute mon âme votre, etc.

De Paris, ce 18e de septembre 1663.


1.

V. note [2], lettre 758.

2.

« jusqu’à la mer Caspienne [v. note [24], lettre 197], là d’où ils nous sont jadis malencontreusement venus [v. note [104], lettre 166] ». La Turcomanie était l’Arménie turque ; plus à l’Est, le Turkestan était le nom propre d’un pays de la Grande Tartarie, au nord de l’empire du Mogol ; il s’étendait depuis l’Usbech [Ouzbékistan] jusqu’à la Chine et renfermait les royaumes de Kaboul, de Tibet et de Tanguth, avec les pays de Cascar et de Karakithay (Trévoux).

3.

« à qui je souhaite de longues années ».

Le P. Théophile Raynaud n’allait pas atteindre « les années de Nestor » (v. note [8], lettre 191) : il mourut le 31 octobre suivant.

Guy Patin n’a déploré son décès que dans sa lettre à André Falconet du 14 octobre 1664 (v. sa note [1]). Balthazar de Monconys en a narré les circonstances dans ses Voyages (seconde partie, pages 386‑387, en date d’avril 1664 ; v. note [6], lettre 825) :

« Comme je lui dis {a} que j’étais de Lyon, il me demanda aussitôt des nouvelles de la mort du Père Théophile Raynaud. Je lui dis que je me trouvai à Lyon quand il mourut et que mon frère, {b} qui était venu de Paris lorsqu’on lui fit l’opération de la taille, m’en avait souvent entretenu. Il me tira lors une lettre du Père Henschenius, dont j’avais vu la bibliothèque à Anvers, par laquelle il lui écrivait que les jacobins ont fait courir le bruit en Flandres, et à Rome, que le Père Théophile était mort enragé, que les jésuites l’avaient privé des sacrements, qu’il courait par leur couvent de Lyon, criant comme un damné, Philistini super me ; {c} et qu’ayant été enterré sepultura Asini, {d} on l’avait trouvé le lendemain déterré, et son corps tout livide {e} parce que les diables l’avaient battu toute la nuit. Je lui dis que c’était une calomnie grossière et un bruit ridicule car le bon homme avait cessé, par faiblesse depuis 15 jours, de dire la messe et communiait tous les jours. Il avait fait trois confessions générales au Père Du Lieu la semaine qu’il mourut ; et même le matin du jour de son décès, qui arriva l’année passée à la veille de tous les Saints, après en avoir eu de visibles pressentiments, il dit adieu trois fois au frère qui l’aidait à s’habiller, l’assurant qu’il ne lui donnerait plus de peine ; et retournant de la chapelle où il avait ouï la messe et communié, il dit à un frère qu’il rencontra qu’il avait demandé à Dieu d’aller passer au Ciel la fête de tous les Saints ; et un moment après, environ demi-heure après la communion il expira rentrant dans sa chambre, entre les mains d’un autre bon frère ; et ainsi s’accomplit la prophétie qu’il avait faite, qu’il mourrait en sa soutane et dans sa chambre, qu’il avait tant aimées toutes deux, que nulle persécution ne l’avait pu détacher de l’état qu’il avait embrassé en son enfance, n’ayant jamais quitté durant soixante ans la retraite de sa cellule que pour des œuvres de charité, comme pour confesser le moindre paysan qui se présentait, à quel temps que ce fût. Je lui dis que l’Église de Lyon lui fit un service solennel, au chapitre de Saint-Just, où s’est tenu un conclie ; que les carmes et les chartreux avaient fait de même à Lyon et par tout leur Ordre, et que la Congrégation des Messieurs de Lyon {f} avait voulu dire l’office en leur chapelle et assister en corps à ses obsèques. »


  1. Monconys parlait à un jésuite de Landsberg en Bavière : « Je fus voir l’église du Noviciat des jésuites, proche notre logis, où j’eus un entretien en latin avec un Père qui n’avait ni chapeau ni bonnet carré, mais une calotte à oreilles à l’allemande, qu’il avait eue au confessionnal » (page 385).

  2. Gaspard de Monconys, seigneur de Liergues, lieutenant criminel de Lyon (v. note [5], lettre 104).

  3. « Les Philistins m’écrasent ».

  4. Sans cérémonie, à la manière d’un âne : « Il aura l’enterrement d’un âne, on le traînera pour le jeter hors des portes de Jérusalem » (Jérémie, 22:19).

  5. Bleu, plombé.

  6. V. note [14], lettre de Charles Spon, datée du 20 mars 1657.


a.

Bulderen, no ccc (tome ii, pages 379‑380), « au même » que la précédente (Charles Spon).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Charles Spon à Guy Patin, le 18 septembre 1663.
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(Consulté le 14.05.2021)

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