L. latine 391.  >
À Philipp Jakob Sachs von Lewenhaimb, le 10 février 1666

[Ms BIU Santé no 2007, fo 204 ro | LAT | IMG]

Au très distingué M. Philipp Jakob Sachs, docteur en médecine, à Breslau.

Très distingué Monsieur, [a][1]

J’ai reçu avec joie votre bien agréable lettre. Avant d’aller plus loin, je voudrais pourtant solennellement et catégoriquement vous déclarer que je suis désireux d’apprendre, tant de vous que de tous les savants qui vous ressemblent, et d’être toujours avantageusement instruit ; mais loin de moi l’idée que je puisse instruire quiconque ! Conveniunt cymbæ vela minora meæ[1][2] J’apprends tous les jours en écrivant et en lisant, et même en enseignant publiquement au Collège royal ; [3] acceptez donc seulement de moi ce témoignage authentique de ma sincérité : je ne prends pas en mains votre Ampelographia ni ne la referme sans avoir été rendu plus intelligent et plus savant, par [Ms BIU Santé no 2007, fo 204 vo | LAT | IMG] la diversité de sujets et la riche érudition curieuse que vous y avez partout semée à pleines poignées, par l’infini savoir dont vous regorgez, surpassant de loin en cela les autres écrivains de notre époque. Voilà en peu de mots ce que je pense de vous et de votre livre, voulant que vous les teniez pour une preuve certaine et éclatante de ma candeur. Quant à la circulation du sang, je ne vois aucune fin aux disputes : [2][4][5] les doutes m’assaillent de toutes parts, quelle que soit l’hypothèse envisagée, harveyenne ou riolanique ; [6][7] et à vrai dire, j’approuve l’une comme l’autre. Bien que je ne mette pas en doute le mouvement du sang, je ne comprends ni son ressort ni son cadre, non plus que son extrémité, son début et sa fin. C’est pourquoi, sans parler à la légère ni discourir vainement, je me comporterai en sceptique et dirai seulement : επεχω, και ουδεν οριζω, donec veniat Elias qui revelabit[3][8][9][10][11] et expliquera l’énigme anatomique ou philosophique que tant de difficultés enveloppent. Alors, en effet, j’accorderai ma pleine confiance à qui aura dévoilé un si profond mystère, surtout si l’éclaircissement d’une si grande question, qui a jusqu’alors défié tant de talents, apporte quelque profit ou avantage à nos études, pour favoriser la guérison des maladies internes, à laquelle je m’applique tout entier depuis plus de 42 ans. Je n’accorde presque aucune importance à ces innovations, et ne le ferais pas même si j’en avais le loisir, car il ne nous est pas permis d’être beaux parleurs, nous qui cultivons des Muses plus sublimes et plus sérieuses. Dieu aidant, je ferai mon profit de votre Gammarologia, que j’attends impatiemment, et en tirerai quelque fruit après que je l’aurai reçue ; [4] ce qui, j’espère, me parviendra par l’entremise de mon grand ami, M. Johann Georg Volckamer, docteur en médecine à Nuremberg. [12] Nous avons toujours ici votre compatriote, l’excellent et remarquable M. Joachim Elsner ; [13] de retour en votre pays, il vous assurera de ma particulière considération envers vous. Vale, très distingué Monsieur, et aimez-moi en retour, moi qui vous aime beaucoup et vous suis entièrement dévoué.

De Paris, le 10e de février 1666.

Vôtre, etc.


1.

Ovide (L’Art d’aimer, livre iii, vers 25‑27) :

Nec tamen hae mentes nostra poscuntur ab arte :
Conveniunt cymbæ vela minora meæ.
Nil nisi lascivi per me discuntur amores
.

[Ce n’est pourtant pas à ces grands esprits que mon art s’adresse : de moindres voiles conviennent à ma barque. Mes leçons n’enseignent que les amours folâtres].

De fait, la suite de sa lettre va bien montrer, une fois de plus, que Guy Patin n’était guère habile à orienter les voiles de son esprit dans le vent qui pousse le progrès médical ; mais son incapacité à instruire quiconque n’est évidemment qu’une pure rodomontade, car enseigner, à la Faculté et au Collège royal, occupait une bonne partie de son temps et lui valait le renom dont il jouissait en Europe.

2.

V. note [7], lettre latine 228, pour l’Ampelographia [Description de la vigne] de Philipp Jakob Sachs von Lewenhaimb (Leipzig, 1661), avec un jugement moins élogieux de Guy Patin sur ce livre.

Sans le citer, Guy Patin en venait à un autre ouvrage de Sachs : Oceanus macro-microcosmicus, seu Dissertatio epistolica de analogo motu aquarum ex et ad Oceanum, sanguinis ex et ad cor, ad Magnif. Nobiliss. Excell. Experientiss. Dn. Thomama Bartholinum, Medicum et Anatomicum Incomparabilem Professorem Regium Honorarium, et Decanum Fac. in Regia Hafnensis Perpetuum [Macro et microcosme océanique, ou Dissertation épistolaire sur le mouvement analogue des eaux hors et vers l’Océan, et du sang hors et vers le cœur, adressée au très généreux, célèbre, éminent et savant M. Thomas Bartholin, médecin et anatomiste, incomparable professeur royal honoraire et doyen perpétuel de l’Académie royale de Copenhague] (Breslau, Esaias Fellgiebel, 1664, in‑8o).

Sur des arguments plus naturalistes et philosophiques qu’anatomiques, Sachs s’y montre résolument circulationniste, comme l’illustre l’avant-dernier chapitre, numéroté clvii (pages 149‑150) et intitulé Anacephalæosis [Récapitulation] :

Demonstrare conatus sum Analogiam Geocosmi et Anthropocosmi, quomodo unum principium fluxus Aquarum ; Oceanus : Sanguinis, Cor : “ unus circuitus sive ambitus in quo movetur, ab Oceano fundus et Terra, à Corde Corpus ; unum Objectum Aqua in mari et extra mare saltem accidentibus distincta, pariter ac sanguis in Arteriis et Venis forma non differens : Vasa ambitus efferentia et inferentia, finem ut aqua semper ad Oceanum ; sanguis ad Cor remeet : Motum ipsum, quomodo Sanguis per universum Corpus ad varias operationes diffundatur ; sic et Aqua perenni quadam pericyclosi ex Oceanico regno, in totius telluris intima viscera deferatur, ibidem variam effectuum diversitatem moliatur, nunc condensatione, nunc rarefactione per intimas terrestrium glebarum fibras, rimas, fissuras mineralium metallorumque materiæ abdito quodam connubio jungatur : ut per innumerabiles telluris meatus, canales, anfractuosos tramites, tandem in extimam globi superficiem erumpat, altissimorum montium juga penetret, ac inde dilapsa universam terræ faciem innumerabili fontium, rivorum, fluviorum, lacuum, stagnorum, paludum, multitudine irriget, donec tandem inde dilapsa Oceano tanquam principio suo postliminio restituatur. ”

[J’ai entrepris de démontrer l’analogie entre le Géocosme et l’Anthropocosme, {a} comme reposant sur le principe unique de l’écoulement : celui des eaux pour l’Océan, celui du sang pour le cœur. « Un seul et même va-et-vient ou circuit caractérise le mouvement : celui de l’océan pour le sol et la terre, celui du cœur pour le corps. Un seul et même objet existe : la différence est fortuite entre l’eau dans et hors de la mer ; le sang a une apparence identique dans les artères et dans les veines. Les vaisseaux du circuit, afférents comme efférents, ont pour but que toujours l’eau retourne à l’Océan, et le sang au cœur. Le mouvement permet au sang de se répandre par tout le corps en vue d’y accomplir diverses opérations ; de même, une sorte d’impulsion centrifuge perpétuelle transporte l’eau depuis le règne océanique jusque dans les entrailles de tout le sol, pour y exercer une grande variété d’effets : tantôt en se condensant, tantôt en s’évaporant, quelque mariage caché l’unit à la matière des minéraux et des métaux dans les filaments, les crevasses et les fissures de la substance tellurique ; si bien qu’après avoir parcouru les innombrables orifices, canaux et anfractuosités du sol, elle surgit enfin à la surface du globe, elle imprègne les crêtes des plus hautes montagnes d’où, en ruisselant, elle irrigue toute la superficie des terres émergées par une infinie multitude de sources, de ruisseaux, de fleuves, de lacs, d’étangs et de marais ; puis finalement, s’en étant écoulée, comme pour exercer son droit de retour dans la patrie, {b} elle est restituée à l’Océan. »] {c}


  1. J’ai maintenu les deux néologismes de Sachs : le Géocosme est l’organisation (kosmos en grec) de la Terre () et l’Anthropocosme, celle de l’Homme (Anthrôpos).

  2. Au sens strict, en droit romain, le postliminium était le privilège dont jouissait un prisonnier, une fois sa peine purgée, de récupérer l’ensemble de ses biens. L eDictionnaire de Trévoux recense le mot postliminie et le définit comme le « rétablissement au même état d’où l’on avait été tiré par violence, rentrée dans des biens qui avaient été enlevés par les ennemis. Les peuples qui habitent les frontières des États, sont souvent dans le cas de la postliminie, ou d’user du droit de postliminie, parce que ces pays limitrophes sont exposés à appartenir tantôt à un État et tantôt à un autre. […] Ce mot est composé des deux mots post et limen, comme qui dirait par-delà les limites. »

  3. Le chapitre précédent (clvi) suggère que tout le passage entre guillemets est emprunté à Thomas Bartholin, mais je ne l’ai pas retrouvé dans ses œuvres imprimées.

3.

« jusqu’à ce que vienne Élie qui nous dévoilera la vérité » : v. note [4], lettre latine 45, pour le prophète Élie qui remettra tout en ordre dans l’Évangile de Matthieu.

Le grec qui précède, « je m’abstiens d’en juger et ne décide rien », vient de Sextus Empiricus (v. note [12], lettre latine 5).

Les doutes de Guy Patin sur le circuit du sang (point de départ, ramifications et point d’arrivée) auraient été légitimes si (comme Jean-Baptiste dans l’Évangile) Élie n’était pas déjà venu depuis quatre ans. Il est difficilement concevable qu’un dévoreur de livres tel qu’était Patin n’ait pas lu la lettre de Marcello Malpighi, imprimée en 1661, dont Thomas Bartholin lui avait envoyé un exemplaire en 1663 : en révélant les capillaires sanguins, qui font communiquer les artères avec les veines, elle levait toutes les objections raisonnables contre la réalité anatomique et physiologique de la circulation harveyenne (v. note [19] de Thomas Diafoirus et sa thèse, où, en décembre 1670, Patin allait être un des tout derniers à prendre parti contre William Harvey).

4.

Les célestes Muses de Guy Patin s’intéressaient, semble-t-il, plus à la vigne (v. supra note [2]) et aux crustacés qu’aux capillaires sanguins. Cet autre ouvrage était en effet intitulé :

Γαμμαρολογια, sive Gammarorum, vulgo cancrorum consideratio physico-philologico-historico-medico-chymica, in qua præter Gammarorum singularem in Naturam, Indolem et multivarium usum non minus reliquorum Crustatorum instituitur tractatio ad Normam Collegii Naturæ Curiosorum, plurimis inventis secretioribus Naturæ Artisque Locupletata à Philippo Jacobo Sachs à Lewenheimb, Siles. Ph. et Med. D. et Colleg. Nat. Curios. Collega.

[Gammarologia, {a} ou observation physico-philologico-historico-médico-chimique des crevettes, vulgairement appelés écrevisses ; où en plus de la singularité des crevettes dans la Nature, leurs caractères et leurs emplois très divers, est établi un traité des autres crustacés suivant la règle de l’Académie des Curieux de la Nature ; Philipp Jakob Sachs von Lewenhaimb, docteur en philosophie et en médecine de Silésie et membre de l’Académie des Curieux de la Nature, {b} l’a enrichie de plusieurs découvertes fort secrètes de la Nature et de l’Art]. {c}


  1. Mot forgé sur le grec καμμαρος, kammaros, « crevette », cammarus en latin (ou le g initial est aussi attesté), et λογος, logos, « discours ».

  2. V. note [1] de sa biographie.

  3. Francfort et Leipzig, Esaias Fellgiebel, 1665, in‑8o, avec un frontispice gravé où on voit, sur la gauche Oceanus [Océan], dieu de la mer, déverser une cruche remplie de crustacés divers (je n’ai pas identifié le personnage de droite dénommé Viadrus).

a.

Brouillon autographe d’une lettre que Guy Patin a écrite à Philipp Jakob Sachs von Lewenhaimb, ms BIU Santé no 2007, fo 204 ro et vo.

s.

Ms BIU Santé no 2007, fo 204 ro.

Cl. viro D. Phil. Iac. Sachs, Med. Doctori, Vratislaviam.

Suavissimam tuam accepi cum gaudio, Vir Cl. sed verùm priusquam ulteriùs procedam
serio maturéq. Te monitum velim, me à Te omnibúsq. eruditis Tui similibus, aliquid
discendi et semper doceri æquo animo paratum esse : sed absit ut quenquam docere posse
me, patior mihi persuaderi. Conveniunt cymbæ vela minora meæ. Quotidie
disco, et scribendo, et legendo, imò et publicè docendo, in schola regia : sed hoc unum
accipe sincerum ingenuitatis meæ testimonium, Ampelographiam tuam in manibus
non accipio, vel depono, nisi doctior et melior factus, propter omnigenam illam su curiosæ

t.

Ms BIU Santé no 2007, fo 204 vo.

eruditionis varietatem et ubertatem quam ubique plena manu sparsisti, per
infinitam illam lectionem quâ polles, et alios ævi nostri scriptores longè superas.
Habes igitur paucis quid de Te libroque tuo sentiam : et hoc accipias velim,
ut certum et apertum candidæ mentis candoris mei argumentum. Quod spectat ad Circulationem
sanguinis,
nullum video disputandi finem : undique mihi occurrunt dubia,
qæcumque illa sit, vel Harveana, vel Riolanica : et ut verè dicam, neutram
amplector : quamvis de motu sanguinis non dubitem, sed ipsius motus modum et spectaculum
non capio, ut neque ejusdem terminum, nec finem aut initium : ideóq. ne temerè
loquar, aut 2 frustra 1 aliquid pronuntiem, Scepticum agam, et dumtaxat dicam,
επεχω, και ουδεν οριζω : Veniet Donec veniat Elias qui revelabit, et Anatomicum vel
Philosophicum ænigma tot difficultatibus involutum explicabit : tunc enim plenam
fidem adhibebo tantum mysterium revelanti, præsertim si ex tantæ quæstionis
illustratione, quæ tot ingenia hactenus exercuit, sequatur aliquod commodum, aut studijs nostris emolumentum,
quod internorum morborum curationem promoveat ; ^ in quam totus incumbo ab/ annis plusquam 42. Curiosis/ istis novitatibus vix quid-/quam tribuo, imò nequidem/ mihi licet per otium : nobis/ enim non licet esse tam disertis,/ Musas qui colimus superiores,/ ac severiores. De tua Gammarologia,
quam avidè expecto, Deo dante proficiam, et fructum aliquem referam, postquam
accepero : quod spero futurum mense proximo, per Amicum meum singularem,
D. Io. G. Volckamerum, Doct. Med. Noribergensem. Hîc habemus adhuc D. Ioa.
Elsnerum
, popularem tuum, virum optimum ac egregium, qui postquam reversus fuerit in
patriam, singularis meæ in Te observantiæ certum faciet. Vale, Vir Cl. méq.
Tui amantissimum et obsequentissimum redama. Parisijs, x. Febr. 1666. Tuus etc.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Philipp Jakob Sachs von Lewenhaimb à Guy Patin, le 10 février 1666.
Adresse permanente : //www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=1424
(Consulté le 01.08.2021)

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