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À Christiaen Utenbogard, le 6 février 1669

[Ms BIU Santé no 2007, fo 226 vo | LAT | IMG]

Au très distingué M. Christiaen Utenbogard, docteur en médecine à Utrecht. [a][1]

À cause d’elle et de vous-même, je pleure votre sœur très chérie et suis profondément peiné par sa mort. Ille quodammodo moritur qui suos amittit[1][2] Dieu nous vienne en aide ! Quisque suos patimur manes, nemo mortalium felix ; [2][3][4] mais il faut endurer avec le sourire ce à quoi il n’y a point de remède[5] J’ai depuis longtemps envoyé votre lettre à M. Lantin, à Dijon, [6] je me réjouis qu’il soit enfin rentré dans sa patrie, et en [Ms BIU Santé no 2007, fo 227 ro | LAT | IMG] meilleure santé. [3] Je vous remercie infiniment pour l’ardent amour que vous avez pour moi, ainsi que pour mon Carolus. [7] Si M. Lantin m’envoie quelque chose à votre intention, j’en aurai fidèlement soin. Je pense que l’affaire de notre Carolus s’est bien engagée, et en bonne voie pour nous le faire revenir. Cela finira certainement par arriver ; Dieu fasse que ce soit au printemps prochain, car rien ne saurait aboutir avant, tant les affaires qui se traitent à la cour sont lentes et compliquées. [4] Notre roi a finalement ordonné que la Lorraine dépose les armes ; pour échapper à la tempête guerrière et à la ruine de son peuple, ce pays s’est aussitôt soumis et a cédé au souverain. [5][8][9] Dieu fasse que cette paix dure longtemps et ne contienne ni fraude ni piège. J’ignore si vous avez reçu l’Apologia pro Galeno de Caspar Hofmann, [10] que je vous ai envoyée par l’intermédiaire de M. Rompf ; [11] je vous prie instamment de me le faire savoir en temps voulu, tout comme ce que vous pensez de ce livre ; je fais grand cas de tout ce qu’il contient, mais particulièrement de la partie qui traite de morbis et eorum causis[6][12] Le dormeur ne dort plus guère. [7] Vale et aimez-moi.

De Paris, le 6e de février 1669.

Vôtre et sien, G.P.


1.

« Meurt en quelque façon celui qui perd les siens », adaptation de Publilius Syrus (v. note [9], lettre 511).

Pour la traduction des premiers mots de la lettre, j’ai pris la liberté de modifier Propter te et teipsum [À cause de vous et de vous-même] (qui est dans le manuscrit et dans la lettre imprimée, mais qui n’a pas grand sens) par Propter se et te ipsum [À cause d’elle et de vous-même].

La défunte sœur de Christiaen Utenbogard n’était pas Margaretha, épouse de Jan ii van Heurne, car elle mourut en 1674 (v. note [1], lettre 680).

2.

« À chacun de subir ses mânes, {a} nul mortel n’est heureux. » {b}


  1. Le destin dont il a hérité, Virgile (v. note [4], lettre latine 107).

  2. Pline l’Ancien (v. note [11], lettre 380).

3.

V. note [14], lettre latine 170, pour Jean-Baptiste Lantin, magistrat de Dijon, ancien ami de Claude i Saumaise et éditeur de ses œuvres posthumes.

4.

V. infra note [7].

5.

Imprévisible et querelleur, Charles iv de Lorraine était placé sous la tutelle effective de la France, mais entendait préserver l’indépendance de son duché. Depuis la fin de la guerre du Palatinat (février 1667, v. note [4], lettre latine 413), le duc maintenait une armée en ordre de marche et l’employait à harceler ses voisins. Louis xiv lui intima l’ordre de licencier ses troupes, avec la menace d’envahir la Lorraine (comme il fit en août 1670 pour l’occuper jusqu’en 1697, v. notes [1] et [2], lettre 995). Dans son Histoire des duchés de Lorraine et de Bar, et des Trois Évêchés (Nancy, Vidart et Julien, 1833, tome second, pages 238‑239), E.A. Bégin a résumé les événements de début 1669 :

« Charles reçoit d’abord avec dédain l’envoyé de la France ; menace Louis xiv d’une ligue avec l’Empire et l’Espagne, et s’étonne avec raison qu’on lui impose l’obligation de désarmer lorsqu’un ennemi sans bonne foi, sans honneur, {a} est à la veille d’envahir son territoire. Pour toute réponse, d’Aubeville annonça que le maréchal de Créqui, {b} chargé de faire exécuter les ordres du roi, était à Metz avec dix mille hommes et se préparait à entrer en Lorraine. Charles rassemble alors son Conseil : les avis s’y partagent ; on cherche à gagner du temps ; on députe vers Créqui, vers Louis xiv ; Charles assemble une armée nombreuse aux portes de Nancy, décidé à tenter de nouveau les hasards de la guerre. Cependant, les princes lorrains insistant pour la paix, une suspension d’armes fut signée le 17 janvier entre Charles iv et l’électeur, et, le 28, les troupes lorraines reçurent un congé général qu’elles accueillirent par des murmures et des excès. Plusieurs jours après, quelques escadrons occupaient encore Vaudrevanche, Bitche, Hombourg, Longwy, Pont-à-Mousson, Nomeny, Saint-Mihiel, etc. Créqui persuada aux ministres que Charles conservait une armée en ayant l’apparence de désarmer et reçut l’ordre d’occuper les trois dernières villes précitées. Mais bientôt les troupes françaises se retirèrent entièrement des états de Lorraine et ils jouirent quelques mois d’un repos qu’ils n’avaient pas ressenti depuis trente-cinq ans. » {c}


  1. L’électeur palatin, Karl Ludwig von Wittelsbach.

  2. V. note [4], lettre 703, pour François de Créqui ; Jean de Sève d’Aubeville (1610-1687) était négociateur pour la France auprès du duc Charles.

  3. Bégin a résumé ce que L’Histoire de Lorraine… par le R.P. Dom Calmet (Nancy, Antoine Leseure, 1757, in‑4o) avait dit de l’affaire (livre xxxix, tome vi, colonnes 593‑599).

6.

Guy Patin s’impatientait d’avoir l’avis de Christiaen Utenbogard sur les Apologiæ pro Galeno libri tres… [Trois livres d’Apologie pour Galien…] de Caspar Hofmann (Lyon, 1668, v. note [1], lettre 929). La partie « sur les maladies et leurs causes » correspond aux Chrestomathies pathologiques qui forment les 11 sections du livre iii.

7.

Somniator nihil amplius somniat : Guy Patin reprenait le latin (sans source que j’aie identifiée) qu’il avait employé dans sa précédente lettre à Christiaen Utenbogard (6 juin 1668), sans cacher à son ami que ses vaines espérances sur l’heureuse issue des déboires de Carolus le torturaient toujours quotidiennement.

a.

Brouillon autographe d’une lettre que Guy Patin a envoyée à Christiaen Utenbogard, ms BIU Santé no 2007, fos 226 vo‑227 ro, imprimée dans Brant, Epistola lxxxix (pages 270‑271).

s.

Ms BIU Santé no 2007, fo 226 vo.

Cl. viro D. Christiano Utenbogardo, Med. Doct. Ultrajectum.

Dilectissimam tuam Sororem propter Te ut et Teipsum lugeo, et de ejus obitu serio doleo :
ille quodammodo moritur qui suos amittit : adsit nobis Deus : quisque suos patimur
manes : nemo mortalium felix : sed leniter ferendum est quod emendari non potest. Epistolam
tuam ad D. Lantin jamdudum misi Divionem : gaudeo quod tandem reversus sis in patriam, cum

t.

Ms BIU Santé no 2007, fo 227 ro.

firmiori valetudine. Pro ardenti tuo in nos et Car. meum amore, gratias ago
amplissimas. Si quid ad me miserit pro Te D. Lantin, illud fideliter curabo. Optimè
inchoatum esse video negotium nostri Caroli, ut nobis restituatur : quod certè tandem
continget, et utinam vere proximo : neq. enim ante fieri potest ; tanta est negotiorum
quæ in Aula tranctantur tarditas et difficultas. Tandem Rex noster arma deponere
jussit Lotharingum, qui ut tempestatem bellicam et ruinam suæ patriæ effugeret,
statim paruit, et majori cessit. Utinam perennet illa pax, et nihil habeat frau-
dis, nec insidiarum. Casp. Hofmanni Apologiam pro Gal. per D. Romphium
ad Te misi, quam an acceperis nescio : quod ut suo tempore mihi significes, enixe rogo :
ut et quid sentias de ipso libro : certè totum illum magnifacio, præsertim v.
eam partem quæ est de morbis et eorum causis. Somniator nihil amplius
somniat. Vale, et me ama. Parisijs, 6. Febr. 1669. Tuus et suus G.P.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Christiaen Utenbogard à Guy Patin, le 6 février 1669.
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(Consulté le 30.01.2023)

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