L. 380.  >
À Charles Spon,
le 1er décembre 1654

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Monsieur, [a][1]

Depuis ma dernière qui fut du vendredi 6e de novembre, que j’espère qui vous aura été rendue par M. Moreau, [2][3] mon hôte, de présent à Lyon, [1] je vous dirai que l’on fait ici courir un livre sous le nom de M. Courtaud [4] de Montpellier [5] pour servir de réponse à M. Guillemeau : [6] en voici le titre, Lenonis Guillemei Scholæ Parisiensis Empirico-Methodicæ Doctoris, et poste et fuste sublimis, Apotheosis, etc. Parisiis, 1654, in‑4o de 74 pages. [2] Je crois qu’ils en auront tiré grand nombre d’exemplaires pour en envoyer partout ; sinon, nous chercherons de deçà le moyen de vous en envoyer un avec le livre de M. Perreau. [3][7]

Nous avons ici un nouveau doyen à la place de M. Courtois, [8] savoir M. de Bourges [9] le père, qui est un bonhomme d’environ 60 ans, lent et tardif. Je le comparerais volontiers à Perrin Dandin [10] de Rabelais. [4][11] Je ne sais pas ce qu’il fera, il est gendre et esclave d’apothicaire, il a signé l’antimoine, [5][12] il est grandement polypharmaque[13] combien qu’il soit peu employé. Magistratus virum ostendet : [6][14] il est homme naturellement timide et fort retenu ; s’il est entreprenant, il se donnera bien de la peine à laquelle il n’est pas accoutumé, et on lui en donnera bien aussi.

On dit ici que Cromwell [15] est chu, qu’il s’est blessé à l’épaule et qu’il en est au lit ; qu’il a requis le Parlement d’Angleterre [16] d’élire son fils en sa place pour être protecteur des trois royaumes en cas de mort ; [17] que le Parlement lui a répondu qu’il fallait pour cela convoquer les états généraux des trois royaumes. Tout habile homme qu’il est, il ne peut pas deviner en quel état sera l’Angleterre ni sa famille le lendemain de sa mort ; aussi n’en aura-t-il plus que faire. S’il réussit en continuant, il passera dans la réputation de la postérité ; autrement, il sera blâmé. Sola enim infelicitas facit tyrannos[7]

Les Anglais se sont rendus maîtres de quelques forts que nous tenions dans le Canada. [18] Ils en ont chassé les Français et envoyé bien loin les jésuites [19] qui s’y sont trouvés. Dorénavant cette graine se trouve partout, s’ils en eussent jeté au fond de la mer deux ou trois mille, c’eût été un beau déblai ; et si trois jours après ils fussent revenus sur l’eau pleins de vie, ô que c’eût été là un grand miracle, je l’aurais cru, si je l’avais vu ! [8]

Aujourd’hui, 16e de novembre, nous avons enterré dans les Billettes [20] un de nos pauvres compagnons, âgé de 45 ans, nommé M. Le Tourneurs, [21] qui est mort d’une fièvre maligne. [9][22] C’est grand dommage, il était savant ; il est vrai qu’il avait signé l’antimoine, mais il en avait grand regret et avouait bien qu’il avait été trompé par Guénault, [23] en ce point et en d’autres. Bref, præter quandam mentis lenitatem qua tenebatur[10] il était brave garçon et méritait une meilleure fortune, qu’il eût faite s’il eût vécu car il était savant et avait du fonds ; mais comme il n’y a plus de remède, il se faut résoudre et dire avec Pline [24] Nemo mortalium felix[11] Pour la mort, elle est infaillible à tout le monde.

M. Moreau [25] le fils a fait aujourd’hui sa harangue d’entrée et de prise de possession pour la chaire de Monsieur son père, [26] dont il a la survivance comme j’ai celle de M. Riolan ; [27] il a harangué longtemps et fort bien.

On dit ici qu’il y a du bruit contre Cromwell à Londres, que plusieurs colonels ont refusé de lui obéir, ne voulant relever que du Parlement et non pas de lui, qu’il les a fait arrêter prisonniers, etc. [12]

J’ai à vous dire que le signor Eusèbe Ren< audot >. [28] se porte mieux, qu’il commence à sortir, mais fort décoloré. C’est à lui à se garder car je pense que Dieu ne se mêle pas de la garde de telles gens. Il s’est plaint à ses amis, durant sa grande maladie, qu’il reconnaît bien la cause de son malheur, qui est d’avoir usé de remèdes trop violents en trois maladies dont il a été affligé depuis trois ans. Quoi qu’il en soit, il y a grande apparence que la mort n’a pas faim puisqu’elle n’a pas avalé ce grand fourbe, cet imposteur public qui a voulu autoriser l’antimoine par son galimatias de gazette, qui est néanmoins une drogue tellement décriée aujourd’hui dans Paris que l’on n’en parle qu’en la détestant et la réfutant. Ceux-mêmes qui en ont tant fait de bruit n’en disent plus mot.

Ce 26e de novembre, le fils de M. de La Chambre, [29] médecin ordinaire du roi, a répondu publiquement en nos Écoles, où M. le chancelier [30] a voulu assister. Il y a été trois heures et demie entières à entendre disputer des docteurs et a pris plaisir à six dires [31] que les six premiers bacheliers [32] répondirent en leur rang. Mon deuxième fils, qui est Carolus, [33] comme vous, répondit le troisième et Dieu merci, fort bien. Ils sont dix en tout. Le mien répondra devant Noël et la première semaine du carême, il répondra de cardinale, [34] Dieu aidant[13]

Ce 28e de novembre. Trois choses me sont arrivées aujourd’hui, qu’il faut que je vous dise. La première, de laquelle je suis bien fâché, est que M. Gassendi [35] est fort malade d’une inflammation du poumon et en grand danger de mourir dans la huitaine. Il m’a envoyé quérir ce matin, il y a dix jours qu’il traîne. Il craint la saignée, [36] qui est néanmoins le remède dont il a le plus de besoin car son poumon baigne dans le sang. [14] La deuxième, c’est que ce matin est mort d’une fièvre continue [37] un avocat du Parlement nommé Guérin, [38] gendre et domestique de notre collègue Guénault, chef de la cabale antimoniale. Mali corvi malum ovum[39] c’était l’avocat de Chartier qui a tramé, pour plaire à son beau-père, toute la chicane qu’on m’a faite en mon procès. [15][40] Il n’avait que 34 ans, il laisse huit petits enfants. Son beau-père lui a donné de l’antimoine [41] dont il est mort inopinément et sans avoir reçu aucun de ses sacrements, après avoir néanmoins été saigné onze fois. Voilà le bras droit de Guénault à bas, peut-être qu’il ne fera plus tant le méchant ; joint que voilà encore un événement qui scandalisera bien fort l’antimoine. La troisième chose, c’est que je vous prie de dire à M. Barbier [42] que je me recommande à ses bonnes grâces et que ce matin (avant que susse que M. Gassendi fût malade) un libraire de Paris, qui est un des plus riches de sa troupe, m’est venu prier de lui faire avoir la copie de M. Gassendi pour sa Philosophie ; qu’il a appris que j’ai tout pouvoir sur ledit sieur Gassendi, que lui-même lui avait dit qu’il ne ferait rien sans mon conseil et qu’il s’en rapporterait tout à fait à moi. Je lui ai dit, pour me défaire de lui, que la copie de M. Gassendi n’était point prête, qu’il y avait encore pour deux ans de travail, que ce serait un étrange labeur ; que je croyais que cela irait bien jusqu’à sept ou huit volumes in‑fo. Il m’a répondu que tous ces empêchements ne l’arrêtaient point, qu’il était prêt d’en accorder avec ledit sieur auteur et avec moi, et de s’obliger par devant notaire quand l’on voudrait. Je lui ai promis d’en parler à l’auteur, mais outre la grande maladie dont il est détenu, ce n’est pas une affaire faite ni à faire car auparavant que d’en conclure, il y a bien des propositions à accorder avec lui, qui sont : 1. que l’on n’en mette en vente aucun tome que le tout ne soit achevé ; 2. que l’œuvre entier sera très correct, aussi bien que la copie que donnera l’auteur ; 3. lequel néanmoins ne veut être incommodé ni fatigué de lire aucune épreuve, n’en ayant ni la force, ni le temps ; 4. il faut convenir du nombre d’exemplaires que ledit auteur requiert pour en donner à ses amis, desquels le nombre est fort grand ; 5. ce même libraire offre de faire un grand présent à M. Gassendi pour sa copie. Et de tout cela ni d’autres articles qui surviendront, il n’y en a rien de délibéré ni de conclu. Je crois bien que ce libraire ne l’aura jamais pour les causes que je sais et quas ex industria taceo ; [16] mais M. Barbier verra par là que ce n’est point une petite affaire, ni prête d’être conclue. Je vous prie seulement de lui dire tout cet article afin qu’il y pense lui-même et qu’il voie que ce n’est point une copie prête d’être délivrée à M. Huguetan, [43] comme il a écrit à M. Gassendi que ledit M. Huguetan s’en vantait. C’est ledit M. Gassendi qui m’en a fait voir la lettre de M. Barbier, mais je ne sais en vertu de quoi M. Huguetan s’en serait vanté, vu qu’il est moins en cause que pas un et que je n’en ai ouï parler en aucune façon de deçà. Et tout cet article servira aussi de réponse à la dernière lettre que m’a écrite ledit sieur Barbier, laquelle m’a été rendue par deux compagnons imprimeurs [44] auxquels j’ai promis de faire voir M. Gassendi ; ce qui ne se peut dorénavant faire qu’après qu’il sera guéri, mais Hoc opus, hic labor est[17][45]

Ce dimanche 29e de novembre, à neuf heures du matin. Je viens de chez M. Gassendi où j’ai trouvé M. Du Prat, [46] et un honnête homme du Languedoc nommé M. Martel, [18][47] lequel, en ma présence, voulait induire M. Gassendi à promettre sa copie de la Philosophie d’Épicure à M. Barbier, sur l’assurance que ce sera vous qui prendrez la peine de voir les épreuves de tout l’ouvrage et que, comme vous êtes un fort habile homme, le tout sera bien correct. Præfracte negavi istud posse fieri[19] j’ai dit tout net qu’un médecin employé comme vous êtes n’y peut en aucune façon vaquer ; que quand il n’y aurait qu’une presse, il y aura tous les jours trois épreuves hora stata[20] qui est un temps déterminé à quoi un médecin ne peut ni ne doit être obligé ; que sept volumes in‑fo seraient plus de cinq ans à rouler sur la presse si on ne se dépêchait ; que le seul moyen de se dépêcher était de mettre ce grand ouvrage sur deux presses, lesquelles feraient tous les jours six épreuves à heures déterminées, auxquelles ne pourrait être réduite ni obligée aucune personne publique, et principalement un médecin qui est à toute heure obligé d’être chez ses malades, tantôt aux champs, tantôt à la ville. (Je vous supplie au nom de Dieu, ne souffrez point que l’on vous mette ce fardeau sur les épaules, il est intolérable). M. Du Prat ayant entendu mes raisons, se rangea tout à l’heure de mon côté. Je pense que ces gens-là qui en parlent ainsi à M. Gassendi tâchent de l’obliger à donner sa parole et à s’engager à M. Barbier qui les en a priés ; mais je vous avertis (et vous prie de lui faire connaître) que je ne suis pas contre lui, bien seulement [21] qu’il faut en accorder avec ledit sieur Gassendi sur plusieurs articles très raisonnables ; mais tout cela ne se peut conclure qu’après la guérison dudit sieur Gassendi qui in summo vitæ discrimine versatur[22]

Si vous avez quelque temps de reste de vos visites (mais je pense que vous en avez très peu), employez-le à vos amis en leur écrivant quelques lettres, comme vous faites quelquefois, et ne souffrez point qu’on vous impose un tel travail qui est non pareil et intolérable. Ne patiaris quæso tales clitellas tibi imponi : a te abeant illi homines, quos Iosephus Scaliger scite nuncupavit asperum et intractabile hominum genus ! [23][48] Ils vous feront perdre patience, et personne ne vous saura gré de cette peine griève et insupportable. Si vous avez quelque petit temps de reste, employez-le à votre étude, en repos, et même à avoir soin de votre santé ; et hoc puta vatem dixisse[24][49] et gardez-vous bien de faire autrement. Si M. Barbier veut venir à bout de cette affaire, il faut qu’il fasse provision d’un homme savant, secrétaire et qui n’ait que cela à faire.

Ce même jour, à sept heures et trois quarts du soir. Je viens d’arriver chez M. Gassendi où je l’ai fait saigner pour la quatrième fois. Il est dans le troisième jour de sa maladie, c’est là son grand remède : per solam venæ sectionem, eamque unicam, potest ipse pulmo depleri, et liberari tanto infarctu, et tam multi sanguinis affluxu[25] Je souhaite fort qu’il guérisse et puis après, il ajustera et apprêtera sa copie ; et alors, on dressera et montrera-t-on des articles à celui des libraires qui voudra entreprendre ce labeur. Mais au nom de Dieu, je vous supplie, ne vous y engagez point.

Ce lundi 30e de novembre, à neuf heures du matin. Je viens de voir M. Gassendi qui a eu toute la nuit un grand étouffement. C’eût bien été pis s’il n’eût hier au soir été saigné. M. Moreau s’y est rencontré, nous avons été d’avis qu’on lui tirât encore, aujourd’hui à 11 heures du matin, sept onces de sang du bras droit, et un lavement [50] rafraîchissant à quatre heures, quo tempore ad eum recurram[26]

Permettez-moi que je vous demande une grâce : ne savez-vous point en quel an, 1629 ou 30, feu M. Cousinot [51] a dicté dans le Collège royal un traité de médecine intitulé De Sanguinis ex quacumque corporis parte profluentis curatione[27] qui est fort petit, de 20 chapitres seulement ? Je l’ai céans et m’en passerais bien, je n’en ai que faire ; mais pour cause particulière, je désirerais seulement savoir en quel an ce fut. Si vous en savez quelque chose, j’espère que vous me ferez la grâce de m’en instruire.

Ce même jour, à neuf heures du soir. M. Gassendi se porte un petit < peu > mieux, Dieu merci. Je ne l’ai point fait saigner à ce soir, il se sent tant soit peu dégagé. Il a été confessé par son propre curé de Saint-Nicolas-des-Champs [52] et sera demain matin communié, more nostro : [28] la philosophie d’Épicure [53] n’empêche rien, il y a trop longtemps qu’il est mort ; c’est assez qu’on parle encore de lui parmi d’honnêtes gens.

Ce mardi, 1erjour de décembre, à cinq heures du soir. J’ai vu ce matin M. Gassendi avec M. Moreau. Il a eu la nuit un peu meilleure et avons été d’avis qu’on lui tirât encore six onces de sang du bras droit, tum propter febrem quæ non satis extinguitur, tum ratione doloris ad humerum lancinantis[29] Néanmoins, s’il continue d’amender, je crois qu’après cette sixième saignée, nous le lairrons un peu reposer usque ad octavum[30] avec des lavements seulement ; et après, nous le purgerons [54] avec casse [55] et séné. [56] Il est, Dieu merci, bien mieux qu’il n’était il y a trois jours. M. Pecquet [57] s’y est rencontré comme j’en sortais, lequel m’a dit qu’il tient pour certain qu’il sortira de Paris avec M. l’évêque d’Agde, [31][58] son maître, pendant cinq ou six jours ; ils passeront par Lyon où il espère d’avoir le bien de vous y saluer.

Je n’ai point vu à ce soir M. Gassendi, la nuit m’ayant surpris entre trois et quatre < heures de l’après-midi > tandis que j’en étais fort éloigné et qu’il tombait tant de neige qu’il n’y avait nulle apparence ni moyen de marcher. Je le verrai demain matin, Dieu aidant, des premiers ; j’espère que je le trouverai mieux, et ainsi le souhaité-je très ardemment. Mais en attendant, je me recommande à vos bonnes grâces et à votre bonne, très digne et très chère femme, [59] à la charge qu’elle me fera la faveur de me continuer son amitié, laquelle je prise autant que les perles du roi des Indes Orientales, [60] et même de celui de la Chine. [32][61] Je salue de toute mon affection nos bons amis MM. Gras, Garnier, Falconet, Huguetan et Ravaud, et serai toute ma vie, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Guy Patin.

De Paris, ce mardi 1er de décembre 1654.

Le livre de M. Perreau[3] est achevé, ou peu s’en faut, il n’y a que quelque demi-feuille à refaire et une table à achever. On ne trouve point ici d’ouvriers pour or ni argent, les imprimeurs [62] et libraires en sont au désespoir car la besogne les cherche et les étouffe presque, sans qu’ils puissent y rien avancer ; je sais plusieurs livres qu’on ne saurait commencer à cause de cette difficulté.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 1er décembre 1654

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(Consulté le 19.10.2019)