L. latine reçue 19.  >
De Thomas Bartholin, avril 1660

[Bartholin b, pages 18‑20 | LAT | IMG]

À Guy Patin, à Paris. [a][1][2]

Grâce à Dieu, je suis toujours en vie. Je survis et me porte bien, quoique, mêlé aux calamités publiques de mon pays, j’aie jusqu’ici été fort occupé dans et hors de la ville. En revanche, nous avons perdu mon cousin, M. Henrik Fuiren, ou plutôt, nous l’avons vu partir pour la patrie céleste. C’était un homme remarquable pour son érudition médicale et pour sa gentillesse hors du commun, qui a légué à notre Université sa très riche bibliothèque médicale et son cabinet des curiosités, avec une grosse somme d’argent. [1][3] Dans les neiges, plongé dans l’affliction privée et publique, je songe à écrire quelque chose de Nivis in Medicina[2] et j’ai achevé la rédaction de nouvelles Historiæ anatomicæ[3] Ma 6e centurie est terminée, mais s’est présenté ces jours-ci un campagnard dont l’histoire mérite d’être rangée parmi les raretés. L’automne dernier, ce paysan de Ballerup, un village de notre voisinage, [4][4] appelé Olaus Andreas, âgé de plus de 30 ans et autrement en bonne santé, travaillant chez un maçon, a souffert d’occlusion intestinale pendant 14 jours. Comme rien d’autre ne le soulageait, il a pris de l’huile de baleine avec de la bière, [5][6][7] remède qui lui a libéralement dégagé l’intestin ; mais est alors apparue une inflammation au côté gauche du scrotum, [8] puis un sphacèle. [5][9][10][11] La partie nécrosée du scrotum s’est spontanément détachée, laissant apparaître un testicule gauche sain, et la gangrène ne s’est pas étendue ; mais des matières fécales ont commencé à s’écouler par l’orifice qui s’est ouvert au scrotum, et tout ce qu’il ingurgitait par la bouche s’échappait par ce trou avec si grande violence qu’il en résultait une énorme pétarade, les vents se précipitant sans doute par cette voie insolite. Il déféquait aussi une fois chaque jour par l’anus, [6] mais presque sans relâche par le scrotum ; ce que je n’ai pas constaté sans éprouver un haut-le-cœur, tout comme je fais encore en l’écrivant. Je soupçonnais qu’il s’agissait d’une hernie avec descente d’anses intestinales dans le scrotum ; ayant ensuite été érodées par la matière acide, et peut-être par le ciment, elles ont entraîné une gangrène qui s’est communiquée au scrotum, d’où la matière fécale s’est évacuée sans interruption puisque nul sphincter ne la retenait, contrairement à ce qui se passe dans l’anus. Peut-être ce cas est-il similaire à celui de l’homme d’Ænos au livre vii des Épidémies d’Hippocrate : blessé à Délos d’un javelot fiché dans le bas du dos à gauche, dont l’extrémité s’était glissée dans le scrotum, il est dit qu’il mourut au 5e jour parce que les excréments ne pouvaient sortir par le scrotum. [7][12] J’ai joint cette observation afin que mes lettres ne vous paraissent pas creuses, vous qui êtes si fort occupé à des affaires sérieuses. Je recommande à votre amitié M. Henrik von Möinichem ; c’est un de mes apparentés, très savant médecin et anatomiste, qui passera bientôt chez vous en revenant d’Italie. [8][13] Vale, très éminent Monsieur ; témoignez-moi votre amour coutumier par de fréquentes lettres.

De Copenhague, tout à vous, Thomas Bartholin. [9]


1.

V. note [4], lettre 616, pour Henrik Fuiren (mort le 8 janvier 1659) et pour son oraison funèbre écrite par Thomas Bartholin ; on y apprend qu’Henrik était le fils de Georg Fuiren, médecin chimiste et botaniste, et de Margaretha Finck, fille de Thomas Finck (ou Fincke, v. notule {c},  note [4], lettre latine 24), médecin et grand-père maternel de Thomas Bartholin (dont la mère était née Anna Catharina Finck).

2.

Traité de Thomas Bartholin « sur la neige en médecine » (Copenhague, 1661, v. note [4], lettre 616).

3.

Préparation d’une suite aux quatre premières centuries d’« observations anatomiques » que Thomas Bartholin avait publiées à Copenhague en 1654 et 1657 ; les 5e et 6e centuries, qu’il venait d’achever, ont paru en 1661 (v. note [18], lettre 352).

4.

Ballerup, dans l’île de Seeland, se situe 15 kilomètres au nord-ouest de Copenhague.

5.

Un sphacèle est une gangrène (mortification ou nécrose des tissus).

V. note [5], lettre de Charles Spon, datée du 6 avril 1657, pour une autre observation de hernie scrotale (inguinale), compliquée d’étranglement avec nécrose intestinale.

6.

Pour la précision anatomique de la phrase, j’y ai remplacé per alvum [par le ventre], qui est dans le texte imprimé, par per anum.

7.

Observation rapportée par Hippocrate (Épidémies, livre vii, § 33, Littré Hip, volume 5, page 403) :

« L’homme d’Ænos, blessé à Délos, d’un javelot dans le côté en arrière à gauche, ne souffrait point dans la plaie. Le troisième jour, douleur faible du ventre ; il n’allait point à la selle ; un lavement amena des excréments dans la nuit ; la douleur cessa. Douleur siégeant en dehors aux lombes le quatrième jour, et envahissant avec violence le pubis et le ventre entier ; il ne pouvait rester en place ; il vomit des matières bilieuses foncées ; les yeux verdâtres et comme chez ceux qui s’évanouissent. Il mourut après cinq jours ; il y avait une légère chaleur. »

8.

Guy Patin a correspondu avec Henrik von Möinichem.

9.

Lettre sans date, mais placée juste avant la réponse de Guy Patin à Thomas Bartholin datée du 20 mai 1660 ; ce qui autorise à la dater d’avril 1660.

a.

Lettre de Thomas Bartholin à Guy Patin, imprimée dans Bartholin b, Centuria iii, Epistola v, Alvi excrementa per scrotum [Écoulement de matières fécales par le scrotum], (pages 18‑20).

s.

Bartholin b, page 18.

Alvi excrementa per Scrotum.

Guidoni Patino, Parisios.

Adhuc DEI gratia supersum, vivo et valeo, quanquam inter publicas patriæ calamitates intra et extra urbem hactenus sim versatus. Interea quid Riolanus egerit, rescrire non potui. At Consobrinum meum D. Henricum Fuiren amisimus, vel ad cœlestem patriam præmissus, Virum eruditione Medica et candore inusitato conspicuum, qui instructissimam Bibliothecam Medicam et Musæum Rariorum cum amplis stipendiis patriæ Academiæ legavit. Nos inter publicum privatumque luctum in mediis nivibus de Nivis in Medicina usu aliquid Commetati sumus, et Historiarum Anatomicarum telam pertexuimus. Finita vero Centuria sexta, occurrit his diebus Rusticus, qui inter raros reponi meretur. In vicino pago Balderup rusticus, cui nomen Olaus Andreas, supra annos 30. natus, cætera sanus, præterito autumno apud cæmentarium operibus suis vacans, obstrutione alvi spatio dierum quatuor et decem vexatus, aliis nihil proficientibus sumpsit adipem balenæ cum cerevisia, quo medicamento alvus ei liberaliter

Bartholin b, page 19.

soluta, cuit amen successit inflammatio Seroti in sinistro latere, unde sphacelus. Mortua Scroti parte sponte sua decidente, testiculus sinister sanus comaruit, nec ulterius gangrenæ serpit. Per patulum vero formaen Scroti fæces alvi excernuntur, et quicquid per os assumit, tanta subinde violentia ut cum sonitu ingenti erumpant, flatibus sine dubio per insolitam viam urgentibus. Per anum quoque die semel excernit, sed per Scrotum fere continuo, quod sine nausea nec vidi, nec scribo. Herniam fuisse suspicabar, intestinis in scrotum prolapsis, posteaque ab acri materia, forsan calce, erosis, et succedente gangræna scroto communicata, quia nullo shinctere cohibentur, secus ac in ano. Forsan huic similis fuit Æniates apud Hippocratem l. 7. Epid. in Delo retro in latus sinistrum jaculo percussus, cui sedes extra in scrotum prolapsa est, sed quinto die mortuus dicitur, quia excrementis exitus per scrotum denegabatur. Hanc Historiam addidi, ne inanes ad Te, rebus occupatissimus seriis, literæ irent. Brevi ad vos ex Italia venturum Affinem meum D. Henricum a Moinichem, Anatomicum et Medicum Doctissimum, amicitiæ Tuæ commendo. Vale,

Bartholin b, page 20.

Vir summe, et frequentibus literis amorem solitum testare. Hafniæ,

T.T.
Th. Bartholinus.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Thomas Bartholin à Guy Patin, avril 1660.
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(Consulté le 03.02.2023)

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