L. 606.  >
À André Falconet,
le 7 mai 1660

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Monsieur, [a][1]

< Ce 30e d’avril. > J’ai reçu une de vos lettres sous le pli du jeune M. de Rhodes [2] qui partit avant-hier pour Rouen et Dieppe. [3] Ce n’est qu’une petite promenade pour revenir à Paris avant le retour du roi. [4] Je ne sais s’il profitera beaucoup dans ce voyage, on y entend des cloches dont on n’a pas l’offrande, [1] les chiens y aboient comme ailleurs, et voilà tout. [5] On dit que M. le maréchal d’Estrées, [6] qui est vers Soissons, [7] se meurt, âgé de 83 ans, de regret de ce que le roi a fait M. de Turenne [8] grand maréchal de France. [2] Le bruit court aussi que M. le maréchal de La Meilleraye, [9] du dépit qu’il a pris pour le même sujet, a renvoyé au roi son bâton de maréchal de France, mais je ne crois pas qu’il soit si fou. Il y a ici un curé d’Écouen, [3][10] Normand de nation, prisonnier dans la Conciergerie [11] à cause de ses crimes, dont les moindres sont le sacrilège, l’empoisonnement et le meurtre ; on dit qu’il a fait bien des cocus en son village. [12] Il y a encore un autre prêtre prisonnier dans Sainte-Geneviève, [13] qu’on accuse d’être sorcier ; [14] du moins est-il constant qu’il a débauché plusieurs femmes par enchantements et breuvage, que les cafards appellent art magique, lequel Pline [15] met entre les arts fort impérieux à qui les sots se laissent tromper. [4]

< Ce 1erde mai. > Je vous dirai que M. Des Gorris [16] veut poursuivre son affaire et qu’il a présenté requête au Parlement, laquelle est signée de 42 docteurs qui sont utriusque sexus[5] antimoniaux et contre ; mais tous, ou la plupart, ennemis de M. Blondel, [17] notre doyen, qui est un excellent homme, tant à bien faire sa charge qu’à raison de son érudition. Des Gorris a peu d’amis, Guénault [18] lui en a donné quelques-uns, mais la plupart y vont contre leur conscience et en dépit de M. Blondel. Guénault priait un de ses amis de signer cette requête en faveur de Des Gorris, cet ami la refusa et lui dit : Si vous entreprenez la cause de Des Gorris, on dira que vous êtes encore huguenot, comme vous l’avez été jusqu’à l’âge de 35 ans ; [19][20] Guénault répondit que les médecins ne doivent pas regarder de si près à ce point là, mais qu’il fallait seulement songer à faire venir le quart d’écu d’une façon ou d’autre. Cet homme ne songe qu’à de l’argent. Un pêcheur dans Théocrite [21] disait Somnia sunt canibus panes, mihi somnia pisces ; [6] quand cet homme dort, le diable le berce, et quand il songe, ce n’est qu’à des écus blancs et à des écus d’or, et in hoc solo cardine vetatur totus iste nebulo, cuius fama in dies imminuitur apud bonos[7] Les deux Mlle s d’Orléans [22][23] sont parties ce matin en carrosse à six chevaux pour aller à la cour et assister au mariage du roi, [24] pour porter la queue de la reine [25] avec Mademoiselle, [26] leur sœur aînée, et la princesse de Carignan ; [27] et par ce moyen, il n’y aura que des princesses du sang royal à cette grande cérémonie. [8] Dieu soit loué de tout et qu’il lui plaise par sa bonté que le pauvre peuple de France soit bientôt soulagé par la diminution de la taille, [28] impôts [29] et subsides que les partisans, avec leur avarice, ont rendus insupportables, comme ennemis du genre humain. Publicanus mala bestia, tyrannus populorum et regnorum[9] ce bourreau fait dans un royaume ce que fait un brochet dans un étang, animal est carnivorum et sanguisorbum, Visceribus miserorum et sanguine pascitur atro[10][30] Comme je sortais, ce même jour, aujourd’hui après-midi, d’une consultation [31][32] sur le Pont Notre-Dame [33] avec M. Piètre, [34] nous avons rencontré votre M. Gras [35] cum suo schemate et habitu physico[11] J’ai dit à M. Piètre qui il était, nous l’avons arrêté, il dit qu’il y a plus d’un an qu’il est à Paris et qu’il ne sait quand il en sortira, que son procès n’est point encore jugé. Enfin, après plusieurs discours, nous l’avons quitté. M. Piètre m’a dit après que cet homme avait une étrange mine, que ce serait dommage que lui et M. de Rhodes quitassent Paris et retournassent à Lyon avant que notre médecine fût réformée puisqu’ils ont fait concevoir l’espérance d’un si grand bien, tant à Lyon qu’à Paris. Il m’a dit encore que M. de Rhodes pourrait être quelque jour un habile homme, mais qu’il lui fallait encore bien étudier auparavant, etc., sceptice et ironice[12] Vous voyez comme l’on connaît ces Messieurs en ce pays. M. Piètre reçoit quelquefois des lettres de MM. Guillemin et Garnier. Le jeune de Rhodes ne réformera personne de longtemps, nisi pilum mutet ac mentem ; [13] il n’est pas encore en état de cela, il ne fera pas peu pour soi-même s’il ne peut se persuader qu’il ait besoin lui-même d’un si notable changement ; sed in hoc versatur deorum iniquitas, quod inter homines paucissimi se norint[36][37]

Ut nemo in sese temptat descendere, nemo,
Sed præcedenti spectatur mantica tergo !
 [14]

Ce 3e de mai. Mais il faut que je vous donne avis qu’aujourd’hui, sur les quatre heures du soir, tandis que j’étais en ville, M. Gras est venu céans, qui m’a rapporté mon Varandæus [38] in‑fo[15] qu’il m’emprunta dès qu’il fut arrivé ; il m’a toujours dit qu’il ne partirait point sans me le rendre. Est-ce qu’il s’en va bientôt ? Si cela est, prenez garde à vous, et tout votre Collège, [39] et vous gardez de sa réformation ; mais s’il en a quelque bonne, il ne peut pas l’avoir apprise du livre qu’il m’a rendu, car elle n’y fut jamais. M. l’évêque de Coutances, [16][40][41] grand vicaire de M. le grand aumônier[42] nous a tous assemblés chez lui (j’entends les professeurs du roi). Il dit qu’il veut réformer notre Collège, [43] nous obliger de faire diligemment des leçons [44] (c’est qu’il sait bien qu’il y en a la moitié qui s’en acquittent fort mal), mais aussi qu’il nous fera payer. Il a dit qu’il nous mènera chez M. le surintendant des finances [45] pour nous faire payer. Il en a choisi quatre d’entre nous pour l’y accompagner, dont je suis l’un, et veut que deux fois l’an nous fassions un programme de 17 professeurs, dans lequel chacun publiera ce qu’il veut enseigner les six mois suivants. Tout le monde parle de réforme, aussi est-elle fort nécessaire. [46]

Rari quippe boni, numera, vix sunt totidem quot
Thebarum portæ vel divitis ostia Nili
[17]

Feu M. l’évêque de Belley [47] reprochait autrefois quelque chose aux moines, [48] qui était véritable. Eux, ne pouvant le nier (nosti enim eos esse præstantissimos artifices, et habere apud se officinam fraudum et mendaciorum), [18] disaient bien qu’autrefois cela avait été, mais qu’il n’était plus, d’autant que dorénavant ils étaient réformés. L’évêque leur répondit C’est signe que vous ne valiez guère, puisqu’il a fallu vous réformer ; encore va de par Dieu [19]  si vous l’êtes, au moins vous le dites. Hier au matin, dans le bois qu’on appelle de Saint-Germain-en-Laye fut tué de deux coups de pistolet, par deux hommes qui l’attaquèrent, le comte de Beaumont, [20][49] encore nommé le Dragon, gouverneur dudit bois. Ces deux assassins ont fait si belle diligence qu’ils n’ont pu être attrapés. On attribue cette mort à plusieurs ennemis qu’il avait, vu qu’il avait maltraité la plupart des gentilshommes de ce pays-là, et qu’il était en querelle et en procès avec des gens très puissants et de grand crédit. Enfin, le prêtre assassin de Saint-Eustache [50] a été exécuté aujourd’hui à six heures du soir devant Saint-Eustache. [21] Il a eu le poing coupé, [51] et a été pendu et brûlé. [52] Il a fort prêché à la potence et fait de belles remontrances à la jeunesse ; mais c’est là un méchant lieu, il vaut mieux bien faire.

< Ce 4e de mai. > Le procès de M. Des Gorris n’est point encore jugé à cause que samedi dernier il était fête ; [22] mais notre doyen, M. Blondel, poursuit chaudement contre l’huguenot et espère que ce sera samedi prochain. Des Gorris a présenté requête à Messieurs du Parlement, laquelle est signée de 42 de nos docteurs, togata mancipia hæreseos, vel odii in virum bonum, decanum nostrum[23][53] Tous les amis de M. Des Gorris, toute la cabale de Guénault et tous les ennemis de M. Blondel n’ont su faire que 42 voix. On a reproché à M. Piètre d’y avoir signé, et même d’y avoir fait signer quelques-uns de ses amis ; à quoi il a répondu que ce n’est qu’en dépit de Blondel, il y a longtemps qu’ils ne sont pas amis. Enfin, il faut que nos haines, nos colères et nos dépits nous empêchent d’être gens de bien, tant nous sommes sujets à nos passions. Impedit ira animum, ne possit cernere verum[24][54] M. Blondel espère d’avoir arrêt samedi prochain et il me semble qu’il s’en tient tout assuré. Nihilominus tamen dubia semper fuit et anceps alea iudiciorum ; [25] c’est pourquoi Bridoye, [55] grand maître en l’art de chicane à ce que dit l’auteur François, [56] jugeait les procès à trois dès ou à l’étiquette du sac[26] Il y a ici un prêtre à Saint-Étienne-du-Mont [57] qui a débauché une belle fille en confession, l’a entretenue quelque temps, puis elle l’a quitté et derechef recherché ; enfin, ils sont prisonniers. Pour lui, ce n’est qu’un fripon ; pour elle, sa première simplicité serait en quelque façon excusable, mais elle s’excuse de ce qu’elle l’a retourné chercher sur ce qu’elle avait un chapelet de senteur que ce prêtre lui avait donné et qu’elle croit qu’en ce chapelet il y avait quelque sortilège. Vous savez bien ce qu’a dit cet ancien, je crois que c’est Quinte-Curce : [58] Magia nihil est aliud quam merum ingenii humani ludibrium[27] Elle dit qu’étant retournée avec lui, il la mena au sabbat une sombre nuit et qu’elle y vit des choses étranges. Cette pauvre fille qui s’est laissé débaucher n’ose s’accuser soi-même, et sa trop grande crédulité ; elle s’en prend à la prétendue magie de ce prêtre luxurieux et au diable, qui est une autre méchante bête. Non sum ego causa malorum, Iupiter est[28][59][60] On dit ici que le roi veut établir en Provence [61] quelques nouveaux impôts, [62] cela fait naître des plaintes et du bruit en ce pauvre pays tant désolé. Bon Dieu ! n’y a-t-il pas moyen de vivre doucement et ne plus entendre parler d’impôts nouveaux, de subsides, de gabelles ? [63] O miseram Galliam, in qua miserorum sanguine, et populorum sudore, principum et magistratuum ventres miserrime farciuntur, nec tamen satiantur ! O abdomen instaturabile ! [29]

Ce 5e de mai. Il y a longtemps que je n’ai appris de vos nouvelles et que je n’ai point reçu de vos lettres. Néanmoins, il ne m’en importe, pourvu que vous soyez en bonne santé. C’est peut-être que vous êtes aux champs. Je crois néanmoins que vous aurez reçu par le messager de Lyon le petit coffre de vos dépêches et de vos statuts. [64] Voilà trois enfants de Lyon qui viennent de sortir de céans, savoir MM. Rousselet, [65] de Silvecane [66] et Savaron ; [67] le quatrième n’y était point, nommé M. Cochardet. [68] Ils m’ont indiqué leur demeure, je les y visiterai. Ils m’ont tous trois parlé de vous et m’ont dit que vous étiez leur médecin. Ils m’ont aussi dit que M. Guillemin [69] n’en pouvait plus et qu’il partirait bientôt pour l’autre monde. Ils attendent des nouvelles du mariage et du retour du roi [70] pour y voir son entrée, mais je crois qu’en attendant ils feront bien de la dépense et de la débauche, ils ne voudraient pas s’en passer. Dieu est trop bon pour ne pardonner pas à des gens si innocents, et même peu s’en faut qu’il ne leur doive de reste, ces gens-là n’ont jamais tort. On dit qu’il a passé un courrier par ici depuis deux jours, qui fait espérer que la paix va être générale et que celle d’entre nous, l’empereur [71] et le roi de Suède [72] va être faite ; [30] que les Anglais traitent avec le roi d’Angleterre [73] pour son retour avec diverses conditions ; toujours est-ce un bon signe pour lui et grande apparence qu’il sera rétabli. Les Anglais feront sagement de traiter avec lui et de prendre de bonnes assurances contra insidias principatus[31] de peur qu’on ne dise d’eux ce qui est dans Suétone [74] dans la vie de Tibère, [75] à la fin d’un bel épigramme contre ce tyran :

Et sic Roma perit ! regnabit sanguine multo
Ad regnum quisquis venit ab exilio
[32]

On tient ici pour certain que le roi sera marié avant le 15e de mai. Je prie Dieu que ce soit pour le salut de son âme et le soulagement de son pauvre peuple, voire même pour la punition de tant de voleurs partisans qui ont ruiné la France depuis 35 ans. On fait la paix [76] et personne n’en est soulagé. Je vous prie de faire mes recommandations à M. Spon, [77] de lui dire que j’ai reçu le petit paquet de lettres qu’il m’a envoyé par un Allemand, que je lui rendrai bon compte de ce qu’il me recommande là-dedans. Je vous baise très humblement les mains, et à Mlle Falconet, et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris, ce 7e de mai 1660.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À André Falconet, le 7 mai 1660

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(Consulté le 18.10.2019)