L. 606.  >
À André Falconet, le 7 mai 1660

Monsieur, [a][1]

< Ce 30e d’avril. > J’ai reçu une de vos lettres sous le pli du jeune M. de Rhodes [2] qui partit avant-hier pour Rouen et Dieppe. [3] Ce n’est qu’une petite promenade pour revenir à Paris avant le retour du roi. [4] Je ne sais s’il profitera beaucoup dans ce voyage, on y entend des cloches dont on n’a pas l’offrande, [1] les chiens y aboient comme ailleurs, et voilà tout. [5] On dit que M. le maréchal d’Estrées, [6] qui est vers Soissons, [7] se meurt, âgé de 83 ans, de regret de ce que le roi a fait M. de Turenne [8] grand maréchal de France. [2] Le bruit court aussi que M. le maréchal de La Meilleraye, [9] du dépit qu’il a pris pour le même sujet, a renvoyé au roi son bâton de maréchal de France, mais je ne crois pas qu’il soit si fou. Il y a ici un curé d’Écouen, [3][10] Normand de nation, prisonnier dans la Conciergerie [11] à cause de ses crimes, dont les moindres sont le sacrilège, l’empoisonnement et le meurtre ; on dit qu’il a fait bien des cocus en son village. [12] Il y a encore un autre prêtre prisonnier dans Sainte-Geneviève, [13] qu’on accuse d’être sorcier ; [14] du moins est-il constant qu’il a débauché plusieurs femmes par enchantements et breuvage, que les cafards appellent art magique, lequel Pline [15] met entre les arts fort impérieux à qui les sots se laissent tromper. [4]

< Ce 1erde mai. > Je vous dirai que M. Des Gorris [16] veut poursuivre son affaire et qu’il a présenté requête au Parlement, laquelle est signée de 42 docteurs qui sont utriusque sexus[5] antimoniaux et contre ; mais tous, ou la plupart, ennemis de M. Blondel, [17] notre doyen, qui est un excellent homme, tant à bien faire sa charge qu’à raison de son érudition. Des Gorris a peu d’amis, Guénault [18] lui en a donné quelques-uns, mais la plupart y vont contre leur conscience et en dépit de M. Blondel. Guénault priait un de ses amis de signer cette requête en faveur de Des Gorris, cet ami la refusa et lui dit : Si vous entreprenez la cause de Des Gorris, on dira que vous êtes encore huguenot, comme vous l’avez été jusqu’à l’âge de 35 ans ; [19][20] Guénault répondit que les médecins ne doivent pas regarder de si près à ce point là, mais qu’il fallait seulement songer à faire venir le quart d’écu d’une façon ou d’autre. Cet homme ne songe qu’à de l’argent. Un pêcheur dans Théocrite [21] disait Somnia sunt canibus panes, mihi somnia pisces ; [6] quand cet homme dort, le diable le berce, et quand il songe, ce n’est qu’à des écus blancs et à des écus d’or, et in hoc solo cardine vetatur totus iste nebulo, cuius fama in dies imminuitur apud bonos[7] Les deux Mlles d’Orléans [22][23] sont parties ce matin en carrosse à six chevaux pour aller à la cour et assister au mariage du roi, [24] pour porter la queue de la reine [25] avec Mademoiselle, [26] leur sœur aînée, et la princesse de Carignan ; [27] et par ce moyen, il n’y aura que des princesses du sang royal à cette grande cérémonie. [8] Dieu soit loué de tout et qu’il lui plaise par sa bonté que le pauvre peuple de France soit bientôt soulagé par la diminution de la taille, [28] impôts [29] et subsides que les partisans, avec leur avarice, ont rendus insupportables, comme ennemis du genre humain. Publicanus mala bestia, tyrannus populorum et regnorum[9][30][31] ce bourreau fait dans un royaume ce que fait un brochet dans un étang, animal est carnivorum et sanguisorbum, Visceribus miserorum et sanguine pascitur atro[10][32] Comme je sortais, ce même jour, aujourd’hui après-midi, d’une consultation [33][34] sur le Pont Notre-Dame [35] avec M. Piètre, [36] nous avons rencontré votre M. Gras [37] cum suo schemate et habitu physico[11] J’ai dit à M. Piètre qui il était, nous l’avons arrêté, il dit qu’il y a plus d’un an qu’il est à Paris et qu’il ne sait quand il en sortira, que son procès n’est point encore jugé. Enfin, après plusieurs discours, nous l’avons quitté. M. Piètre m’a dit après que cet homme avait une étrange mine, que ce serait dommage que lui et M. de Rhodes quitassent Paris et retournassent à Lyon avant que notre médecine fût réformée puisqu’ils ont fait concevoir l’espérance d’un si grand bien, tant à Lyon qu’à Paris. Il m’a dit encore que M. de Rhodes pourrait être quelque jour un habile homme, mais qu’il lui fallait encore bien étudier auparavant, etc., sceptice et ironice[12] Vous voyez comme l’on connaît ces Messieurs en ce pays. M. Piètre reçoit quelquefois des lettres de MM. Guillemin et Garnier. Le jeune de Rhodes ne réformera personne de longtemps, nisi pilum mutet ac mentem ; [13][38] il n’est pas encore en état de cela, il ne fera pas peu pour soi-même s’il ne peut se persuader qu’il ait besoin lui-même d’un si notable changement ; sed in hoc versatur deorum iniquitas, quod inter homines paucissimi se norint[39][40]

Ut nemo in sese temptat descendere, nemo,
Sed præcedenti spectatur mantica tergo !
 [14]

Ce 3e de mai. Mais il faut que je vous donne avis qu’aujourd’hui, sur les quatre heures du soir, tandis que j’étais en ville, M. Gras est venu céans, qui m’a rapporté mon Varandæus [41] in‑fo[15] qu’il m’emprunta dès qu’il fut arrivé ; il m’a toujours dit qu’il ne partirait point sans me le rendre. Est-ce qu’il s’en va bientôt ? Si cela est, prenez garde à vous, et tout votre Collège, [42] et vous gardez de sa réformation ; mais s’il en a quelque bonne, il ne peut pas l’avoir apprise du livre qu’il m’a rendu, car elle n’y fut jamais. M. l’évêque de Coutances, [16][43][44] grand vicaire de M. le grand aumônier[45] nous a tous assemblés chez lui (j’entends les professeurs du roi). Il dit qu’il veut réformer notre Collège, [46] nous obliger de faire diligemment des leçons [47] (c’est qu’il sait bien qu’il y en a la moitié qui s’en acquittent fort mal), mais aussi qu’il nous fera payer. Il a dit qu’il nous mènera chez M. le surintendant des finances [48] pour nous faire payer. Il en a choisi quatre d’entre nous pour l’y accompagner, dont je suis l’un, et veut que deux fois l’an nous fassions un programme de 17 professeurs, dans lequel chacun publiera ce qu’il veut enseigner les six mois suivants. Tout le monde parle de réforme, aussi est-elle fort nécessaire. [49]

Rari quippe boni, numera, vix sunt totidem quot
Thebarum portæ vel divitis ostia Nili
[17]

Feu M. l’évêque de Belley [50] reprochait autrefois quelque chose aux moines, [51] qui était véritable. Eux, ne pouvant le nier (nosti enim eos esse præstantissimos artifices, et habere apud se officinam fraudum et mendaciorum), [18] disaient bien qu’autrefois cela avait été, mais qu’il n’était plus, d’autant que dorénavant ils étaient réformés. L’évêque leur répondit C’est signe que vous ne valiez guère, puisqu’il a fallu vous réformer ; encore va de par Dieu [19] si vous l’êtes, au moins vous le dites. Hier au matin, dans le bois qu’on appelle de Saint-Germain-en-Laye fut tué de deux coups de pistolet, par deux hommes qui l’attaquèrent, le comte de Beaumont, [20][52] encore nommé le Dragon, gouverneur du dit bois. Ces deux assassins ont fait si belle diligence qu’ils n’ont pu être attrapés. On attribue cette mort à plusieurs ennemis qu’il avait, vu qu’il avait maltraité la plupart des gentilshommes de ce pays-là, et qu’il était en querelle et en procès avec des gens très puissants et de grand crédit. Enfin, le prêtre assassin de Saint-Eustache [53] a été exécuté aujourd’hui à six heures du soir devant Saint-Eustache. [21] Il a eu le poing coupé, [54] et a été pendu et brûlé. [55] Il a fort prêché à la potence et fait de belles remontrances à la jeunesse ; mais c’est là un méchant lieu, il vaut mieux bien faire.

< Ce 4e de mai. > Le procès de M. Des Gorris n’est point encore jugé à cause que samedi dernier il était fête ; [22] mais notre doyen, M. Blondel, poursuit chaudement contre l’huguenot et espère que ce sera samedi prochain. Des Gorris a présenté requête à Messieurs du Parlement, laquelle est signée de 42 de nos docteurs, togata mancipia hæreseos, vel odii in virum bonum, decanum nostrum[23][56] Tous les amis de M. Des Gorris, toute la cabale de Guénault et tous les ennemis de M. Blondel n’ont su faire que 42 voix. On a reproché à M. Piètre d’y avoir signé, et même d’y avoir fait signer quelques-uns de ses amis ; à quoi il a répondu que ce n’est qu’en dépit de Blondel, il y a longtemps qu’ils ne sont pas amis. Enfin, il faut que nos haines, nos colères et nos dépits nous empêchent d’être gens de bien, tant nous sommes sujets à nos passions. Impedit ira animum, ne possit cernere verum[24][57] M. Blondel espère d’avoir arrêt samedi prochain et il me semble qu’il s’en tient tout assuré. Nihilominus tamen dubia semper fuit et anceps alea iudiciorum ; [25] c’est pourquoi Bridoye, [58] grand maître en l’art de chicane à ce que dit l’auteur François, [59] jugeait les procès à trois dès ou à l’étiquette du sac[26] Il y a ici un prêtre à Saint-Étienne-du-Mont [60] qui a débauché une belle fille en confession, [61] l’a entretenue quelque temps, puis elle l’a quitté et derechef recherché ; enfin, ils sont prisonniers. Pour lui, ce n’est qu’un fripon ; pour elle, sa première simplicité serait en quelque façon excusable, mais elle s’excuse de ce qu’elle l’a retourné chercher sur ce qu’elle avait un chapelet de senteur que ce prêtre lui avait donné et qu’elle croit qu’en ce chapelet il y avait quelque sortilège. Vous savez bien ce qu’a dit cet ancien, je crois que c’est Quinte-Curce : [62] Magia nihil est aliud quam merum ingenii humani ludibrium[27] Elle dit qu’étant retournée avec lui, il la mena au sabbat une sombre nuit et qu’elle y vit des choses étranges. Cette pauvre fille qui s’est laissé débaucher n’ose s’accuser soi-même, et sa trop grande crédulité ; elle s’en prend à la prétendue magie de ce prêtre luxurieux et au diable, qui est une autre méchante bête. Non sum ego causa malorum, Iupiter est[28][63][64][65] On dit ici que le roi veut établir en Provence [66] quelques nouveaux impôts, [67] cela fait naître des plaintes et du bruit en ce pauvre pays tant désolé. Bon Dieu ! n’y a-t-il pas moyen de vivre doucement et ne plus entendre parler d’impôts nouveaux, de subsides, de gabelles ? [68] O miseram Galliam, in qua miserorum sanguine, et populorum sudore, principum et magistratuum ventres miserrime farciuntur, nec tamen satiantur ! O abdomen instaturabile ! [29]

Ce 5e de mai. Il y a longtemps que je n’ai appris de vos nouvelles et que je n’ai point reçu de vos lettres. Néanmoins, il ne m’en importe, pourvu que vous soyez en bonne santé. C’est peut-être que vous êtes aux champs. Je crois néanmoins que vous aurez reçu par le messager de Lyon le petit coffre de vos dépêches et de vos statuts. [69] Voilà trois enfants de Lyon qui viennent de sortir de céans, savoir MM. Rousselet, [70] de Silvecane [71] et Savaron ; [72] le quatrième n’y était point, nommé M. Cochardet. [73] Ils m’ont indiqué leur demeure, je les y visiterai. Ils m’ont tous trois parlé de vous et m’ont dit que vous étiez leur médecin. Ils m’ont aussi dit que M. Guillemin [74] n’en pouvait plus et qu’il partirait bientôt pour l’autre monde. Ils attendent des nouvelles du mariage et du retour du roi [75] pour y voir son entrée, mais je crois qu’en attendant ils feront bien de la dépense et de la débauche, ils ne voudraient pas s’en passer. Dieu est trop bon pour ne pardonner pas à des gens si innocents, et même peu s’en faut qu’il ne leur doive de reste, ces gens-là n’ont jamais tort. On dit qu’il a passé un courrier par ici depuis deux jours, qui fait espérer que la paix va être générale et que celle d’entre nous, l’empereur [76] et le roi de Suède [77] va être faite ; [30] que les Anglais traitent avec le roi d’Angleterre [78] pour son retour avec diverses conditions ; toujours est-ce un bon signe pour lui et grande apparence qu’il sera rétabli. Les Anglais feront sagement de traiter avec lui et de prendre de bonnes assurances contra insidias principatus[31] de peur qu’on ne dise d’eux ce qui est dans Suétone [79] dans la vie de Tibère, [80] à la fin d’un bel épigramme contre ce tyran :

Et sic Roma perit ! regnabit sanguine multo
Ad regnum quisquis venit ab exilio
[32]

On tient ici pour certain que le roi sera marié avant le 15e de mai. Je prie Dieu que ce soit pour le salut de son âme et le soulagement de son pauvre peuple, voire même pour la punition de tant de voleurs partisans qui ont ruiné la France depuis 35 ans. On fait la paix [81] et personne n’en est soulagé. Je vous prie de faire mes recommandations à M. Spon, [82] de lui dire que j’ai reçu le petit paquet de lettres qu’il m’a envoyé par un Allemand, que je lui rendrai bon compte de ce qu’il me recommande là-dedans. Je vous baise très humblement les mains, et à Mlle Falconet, et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris, ce 7e de mai 1660.


1.

V. note [3], lettre 529, pour les cloches dont le voyageur n’a pas l’offrande.

2.

V. note [7], lettre 26, pour le maréchal-duc François-Annibal d’Estrées qui ne mourut qu’en mai 1670, âgé de 98 ans.

Louis xiv nommait Turenne (maréchal de France en 1643) maréchal général des camps et armées du roi (dignité unique équivalant à ce qu’avait été jusqu’en 1627 celle de connétable) ; voici un extrait de la lettre de provision datée de Montpellier le 5 avril 1660, signée par le roi et par son secrétaire d’État à la Guerre, Le Tellier (reproduite par André-Michel de Ramsay, Histoire du vicomte de Turenne… 1771, tome iv, pages 41‑44) :

« pour l’estime et la réputation universelle que les recommandables qualités qui sont en sa personne, et les grands et signalés services qu’il nous a rendus, et à cet État, lui ont acquises, ayant donné des témoignages publics de sa grande capacité, de sa vigilance extraordinaire, de son courage, de sa valeur et de sa prudence, ainsi que son expérience consommée en la guerre par les grands exploits, les conquêtes mémorables, et les fameuses victoires qu’il a remportées sur nos ennemis partout où il a commandé nos armées, soit en Allemagne, soit en Flandre, dans lesquels pays il a exercé longuement les charges de notre lieutenant général, commandant en chef nos armées qui y ont agi ; ayant aussi une confiance tout entière en sa fidélité et affection singulière à notre service. »

3.

Écouen, petite ville d’Île-de-France (Val-d’Oise), se situe à une vingtaine de kilomètres au nord de Paris ; berceau des Montmorency, dont l’imposant château abrite à présent le musée national de la Renaissance.

4.

V. note [30], lettre 544, pour l’avis de Pline sur la magie.

La phrase précise de l’Histoire naturelle (livre xxx, chapitre i, § 1 ; Littré Pli, volume 2, page 321) à laquelle Guy Patin faisait ici allusion éclaire le sens exact des « arts fort impérieux » (imperiosissimæ artes) :

Auctoritatem ei maximam fuisse nemo miretur, quandoquidem sola artium tres alias imperiosissimas humanæ mentis complexa in unam se redegit.

« On ne s’étonnera pas de l’influence extrême qu’elle {a} s’est acquise, car elle a seule embrassé et confondu les trois arts qui ont le plus de pouvoir sur l’esprit humain. » {b}


  1. La magie.

  2. La médecine, la religion et l’astrologie.

5.

« de l’un et l’autre parti ».

Recopiée par le doyen Blondel dans les Comment. F.M.P. (tome xiv, fos 519‑520) la « Requête à nosseigneurs de Parlement » de Jean iii Des Gorris, datée du 28 avril 1660, commence par les noms des 42 docteurs régents qui réclamaient son rétablissement au rang d’ancien de l’École (v. note [1], lettre 596). C’étaient (rangés par ordre d’ancienneté descendante) :

[1]  François Guénault
[2]  Jean Bourgeois
[3]  Pierre de Beaurains
[4]  Jean de Bourges
[5]  François Pijart
[6]  Claude Quiquebœuf
[7]  Élie Béda sieur des Fougerais
[8]  Philippe Hardouin de Saint-Jacques
[9]  Jacques Jouvin
[10] Urbain Bodineau
[11] Jacques Thévart
[12] Sébastien Rainssant
[13] Jean Piètre
[14] Jean Chartier
[15] Mathurin Denyau
[16] Claude Guérin
[17] Michel Marès
[18] Florimond Langlois
[19] Toussaint Fontaine
[20] Charles Le Breton
[21] Étienne Le Gaigneur

[22] Guillaume Petit
[23] Paul Courtois
[24] Jean Garbe
[25] Claude Tardy
[26] Antoine Morand
[27] Isaac Renaudot
[28] Eusèbe Renaudot
[29] Bertin Dieuxivoye
[30] Armand Mauvillain
[31] Jean de Bourges
[32] Germain Hureau
[33] Daniel Arbinet
[34] François Landrieu
[35] Philippe Chartier
[36] Nicolas Morin
[37] Abraham Thévart
[38] Michel Denyau
[39] Antoine Jean Morand
[40] Pierre Le Large
[41] Pierre Cressé
[42] Edme Charrier

En cette occasion, la scission du tiers des régents de la Faculté ne suivait pas exactement la ligne ordinaire de fracture séparant les antistibiaux de leurs adversaires. Les « signeurs de l’antimoine » (en 1652, v. note [3], lettre 333), dont les noms sont mis en italique, y étaient toutefois nettement majoritaires (les huit derniers de la liste n’avaient été reçus docteurs régents que depuis 1657).

La requête est ainsi formulée :

« Me François Blondel doyen de charge de ladite Faculté en son propre nom, de son autorité particulière, a baillé requête à la Cour sous son nom et < celui > des docteurs régents de ladite Faculté, par laquelle, prenant prétexte de ce que ledit Des Gorris fait profession de la religion prétendue réformée, il avait demandé que défenses lui fussent faites de faire aucune fonction de l’ancien maître ni de se mettre en état de jouir des prérogatives qui lui appartiennent ; et sur ce fondement, il a fait rendre arrêt le 3e de mars 1660, par lequel il a fait ordonner que commission serait pour faire assigner en ladite Cour qui bon lui semblerait, et cependant [en attendant] qu’icelui Blondel tiendra la place et fera les fonctions d’ancien maître de ladite Faculté jusqu’à ce qu’autrement par la Cour en ait été ordonné. Laquelle entreprise lesdits suppliants ne sauraient soutenir et ils estimeraient manquer à ce qu’ils doivent à la Faculté s’ils ne s’opposaient point aux desseins dudit Blondel qui, s’imaginant que lui seul pourra intenter des actions de se servir du nom, quoiqu’il soit constant qu’il n’ait aucun pouvoir que celui d’assembler ladite Faculté et quand elle est assemblée, conclure suivant la pluralité des voix et ensuite poursuivre l’exécution de ce qui a été arrêté ; de façon que ledit Blondel, auparavant que de bailler sa requête contre ledit Des Gorris, devait assembler ladite Faculté, mettre l’affaire en délibération pour ensuite agir suivant ce qui aurait été arrêté ; mais de l’avoir fait de sa propre autorité et ensuite d’avoir baillé sa requête à la Cour sous le nom des docteurs régents de ladite Faculté, c’est ce qui n’est pas tolérable ; de manière que lesdits suppliants, pour prévenir les entreprises de cette qualité, et que le doyen de la Faculté n’agisse de chicane de la sorte au delà de son pouvoir et au préjudice des suppliants et des autres docteurs régents de ladite Faculté, et qu’ainsi il ne puisse dépendre de lui d’engager la Faculté en des contestations qu’il pourrait introduire suivant les mouvements de sa passion, lesdits suppliants ont été conseillés de bailler leur requête pour leur être sue et pourvue. Ce considéré, Nosseigneurs, il vous plaise recevoir lesdits suppliants, opposants à l’exécution dudit arrêt dudit jour 3e de mars, obtenu par ledit Blondel sans qu’il ait eu aucun résultat de la Faculté, lui faire défense, et à tous autres doyens qui lui succéderont, d’en user de cette sorte, sous telle peine qu’il plaira à la Cour d’ordonner ; que ladite Faculté sera assemblée pour délibérer ce qu’elle aura à faire, et ce qu’elle trouvera juste et raisonnable touchant ledit Me Jean Des Gorris, jusqu’à ce qu’il ait été fait droit sur l’appel que toute audience serait déniée audit Blondel ; et vous ferez bien. »

6.

« Les chiens rêvent de pains, et moi je rêve de poissons  ; extrait d’un dialogue (Idylle xxi, Les Pêcheurs) de Théocrite (poète bucolique grec de Syracuse, au iiie s. av. J.‑C.) : {a}

« Olpis. Enfin, dis et explique à ton compagnon le rêve que tu as eu cette nuit.

Asphalion. Or, je me voyais assis sur un rocher, d’où je guettais les poissons en agitant l’amorce au bout de la ligne. Un des plus gras y mordit. Les chiens rêvent pain ; moi, je rêve poisson » {b}


  1. Traduction de Leconte de Lisle (1861).

  2. Le poisson est en or, le pêcheur songe à vivre richement tout le reste de ses jours : « Tous les rêves, conclut Olpis, sont autant de mensonges. »

7.

« et ce vaurien, dont la réputation s’amenuise de jour en jour aux yeux des honnêtes gens, est tout entier préoccupé de ce seul souci capital. »

8.

V. note [21], lettre 605.

9.

« Le publicain est une mauvaise bête, le tyran des peuples et des royaumes ».

Les imprécations de Guy Patin renvoient à l’Évangile de Luc, sur la rencontre de Jéus et Lévi, et empruntent aux Enarrationes de Théophylacte d’Ohrid (page 167, marque B) : {a}

Et post hæc exiit ac vidit publicani nomine Levi sedentem ad telonium : et ait illi, Sequere me. Atque is relictis omnibus surgens secutus est eum : et fecit ei convivium magnum Levi in domo sua : et erat turba multa publicanorum et aliorum qui cum illis accumbebant. Et murmurabant scribæ et pharisæi adversus discipulos eius, dicentes, Quare cum publicanis et peccatoribus editis et bibitis : Est respondens Iesus dixit ad illos, Non egent qui sani sunt, medico, sed qui male habent. Non veni vocare istos, sed peccatores ad pœnitentiam. […] Admirare autem Dei misericordiam, quomodo vasa maligni diripiat. Telones enim vas erat maligni, et mala bestia. Sciunt qui experti sunt, qui sint importuni exactores. Publicani enim sunt qui publica vectigalia emunt, quatenus inde damnosum suis animabus quid lucrentur.

[« Après cela il sortit, remarqua un publicain du nom de Lévi assis au bureau de la douane et lui dit : “ Suis-moi. ” Et, quittant tout et se levant, il le suivait ? Puis Lévi lui offrit un grand festin dans sa maison, et il y avait à table avec eux une foule nombreuse de publicains et autres gens. Les pharisiens et leurs scribes murmuraient et disaient à ses disciples : “ Pourquoi mangez-vous et buvez-vous avec les publcains et les pécheurs ? ” Mais Jésus prit la parole et leur dit : “ Ce ne sont pas les gens en bonne santé qui ont besoin de médecin, mais les malades ; je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs, au repentir. ” » {b} (…) Admirez donc la miséricorde de Dieu, et la manière dont il arrache les instruments du malin, {c} car le collecteur d’impôts était l’instrument du malin, et une mauvaise bête. {d} Ceux qui les connaissent savent que sont d’affreux prévaricateurs : les publicains {e} sont ceux qui achètent à ferme le recouvrement des impôts ; ce qui rend odieux l’argent qu’ils gagnent pour vivre].


  1. Theophylacti Bulgariæ Archiepiscopi, in quatuor Evangelia enarrationes innumeris pene locis per Phil. Montanum Armenterianum denuo recognitæ et restitutæ…

    [Commentaires de Théophylacte, archevêque de Bulgarie, {i} sur les quatre Évangiles, nouvellement revus et corrigés en maints endroits par Philippus Montanus, {ii} natif d’Armentières…] {iii}

    1. Théophylacte, archevêque d’Ohrid en Bulgarie (actuelle Macédoine du Nord) au xiie s.

    2. Philippe Montaigne ou de La Montagne, mort en 1576.

    3. Bâle, Ioannes Hervagios, 1554, in‑fo de 958 pages.

  2. Transcription fidèle de la Vulgate (Luc, 5:27‑32), traduction de la Bible de Jérusalem (1956) ; la suite est le commentaire de Théophylacte.

  3. Du démon.

  4. Mise en exergue de l’expression empruntée par Patin pour maudire les collecteurs d’impôts.

  5. Dans la Rome antique, le publicain, publicanus, était l’exact équivalent du partisan (fermier collectant l’impôt public) au xviie s.

10.

« C’est un animal carnivore et buveur de sang, “ Il se repaît des entrailles et du sang noir des misérables ”. » {a}


  1. Virgile, Énéide, chant iii, vers 622, à propos de Cyclope (v. note [10], lettre latine 43), dans sa caverne de Sicile, au pied de l’Etna.

11.

« avec son accoutrement et sa dégaine ordinaires. »

12.

« avec scepticisme et ironie. »

13.

« s’il ne change de poil et d’esprit » : référence à Érasme, v. note [3], lettre 889.

14.

« et là s’exprime l’injustice des dieux, {a} ce que fort peu d’hommes apprendront les uns des autres.

“ Ah ! personne ne veut descendre en soi-même, personne ; on n’a d’yeux que pour la besace au dos de celui qui nous précède ! ”. » {b}


  1. Aulu-Gelle, v. note [179], lettre 166.

  2. Perse, Satire iv, vers 23‑24.

15.

Opera omnia [Œuvres complètes] de Jean Varanda (Lyon, 1658, v. note [10], lettre 485).

16.

Eustache Leclerc de Lesseville (v. note [5], lettre 849) avait été nommé évêque de Coutances le 28 septembre 1658, à la suite de Claude Auvry (v. note [2], lettre 363).

17.

« C’est que les gens de bien sont rares, compte-les, ils ne sont guère plus nombreux que les portes de Thèbes ou les bouches de l’opulent Nil » (Juvénal, v. note [6], lettre de Charles Spon datée du 11 septembre 1657).

18.

« vous savez en effet que ce sont des ouvriers tout à fait remarquables, et qu’ils ont chez eux une fabrique de fraudes et de mensonges ».

Dans son bref mais érudit article intitulé Latin et grec dans les Lettres de Guy Patin, {a} Jacques Prévot, {b} a relevé cette cinglante formule, sans lui assigner de source. Je n’y suis pas parvenu non plus, n’ayant pas su aller plus loin que cette mention enfouie dans l’index de Dinarque {c} établi par Jacobus Reiske, {d} pour l’entrée ψευδοποιος πονηρια [perversité falsificatrice] :

improbitas velut officinam quandam habens fraudum et mendaciorum ubi illa cudit, ut faber cultellarius cultros et sicas cudit.

[perversité qui disposerait d’une officine où elle façonne fraudes et mensonges, comme un artisan coutelier forge couteaux et poignards]. {e}


  1. Ktéma : civilisations de l’Orient, de la Grèce et de Rome antiques, no 25, 2000, pages 243‑248.

  2. Éditeur, avec Laure Jestaz, de quelques lettres de Patin, dans les Libertins du xviie s. (vnotre bibliographie.

  3. Orateur attique du iiie s. av. J.‑C.

  4. Leipzig, 1773, page 644.

  5. Où donc Patin aurait-il pu aller chercher ce latin ? Ne serait-ce pas plutôt Reiske qui le lui a emprunté ? Je penche pour la seconde option parce que les éditions des discours de Dinarque, antérieures au xviiie s., que j’ai trouvées sont grecques (1513, 1575), et que Patin était donc incapable de les lire.

19.

« Dieu sait ».

20.

V. note [27], lettre 435, pour Charles-Claude de Beaumont, sieur de Saint-Étienne.

21.

Ce prêtre était sans doute celui dont Guy Patin a conté les méfaits à la fin du premier paragraphe de sa présente lettre.

22.

Le samedi 1er mai, on avait fêté les apôtres Philippe et Jacques.

23.

« esclaves en toge de l’hérésie, ou de la haine contre l’homme de bien qu’est notre doyen » ; Histoire Auguste, Antoninus Helagabalus (chapitre xx, § 1, page 527) :

Senatum nonnunquam ita contempsit, ut mancipia togata appellaret.

[Il {a} montra parfois un tel mépris à l’égard du Sénat qu’il appelait les sénateurs esclaves en toge].


  1. Héliogabale, empereur romain de 218 à 222 (v. note [48] du Faux Patiniana II‑5).

V. supra note [5], pour les 42 docteurs et les détails du différend opposant le doyen Blondel à Jean iii Des Gorris.

24.

Dionysius Cato (Distiques moraux, livre ii, 4) :

Iratus de re incerta contendere noli ;
Impedit ira animum, ne possit cernere verum
.

[Comme j’étais en colère, je n’ai pas voulu disputer d’une question incertaine ; la colère embarrasse l’esprit, au point qu’il ne soit capable de discerner le vrai du faux].

25.

« Cependant les jugements sont des coups de dés dont l’issue a toujours été douteuse et incertaine ».

26.

V. note [31], lettre 498, pour cette allusion aux « trois dés » du juge Bridoye dans le Tiers Livre de Rabelais.

27.

« La magie n’est rien d’autre qu’une pure duperie du genre humain » ; Quinte-Curce (Histoire d’Alexandre le Grand, livre vii, chapitre 7) :

Ita, qui post Dareum victum hariolos et vates consulere desierat, rursus ad superstitionem, humanarum mentium ludibrium revolutus Aristandrum, cui credulitatem suam addixerat, explorare eventum rerum sacrificiis iubet.

[Depuis la défaite de Darius, il {a} avait cessé d’interroger les devins et la science de l’avenir ; mais retombant alors dans une superstition qui est une duperie de l’esprit humain, il donna ordre à Aristandre, {b} qui l’avait soumis à sa crédulité, de sacrifier aux dieux pour les consulter sur le succès de ses affaires].


  1. Alexandre le Grand, après sa victoire sur Darius iii.

  2. Aristandre de Telmessos, devin favori d’Alexandre.

28.

« Ce n’est pas moi qui suis la cause des maux, c’est Jupiter ».

Chapitre de Hugo Grotius sur Maxime de Tyr, {a} page 65 de ses Philosophorum sententiæ de Fato [Sentences des philosophes sur le Destin] : {b}

Mentitur et Agamemnon ubi ait

           Non horum ego causa malorum,
Sed Iovis et Parcæ nutus et Erinnyos atræ.

Videntur autem hæ voces esse humanæ pravitatis blandæ excusationes, culpam quæ istius est ascribentes Iovi et Parcæ et Furiæ.

[Agamemnon, {c} lui aussi, ment quand il dit : {d}

Je ne suis pas la cause de ces maux, ce sont les volontés de Jupiter, de la Parque {e} et de la noire Furie. {f}

Ces paroles qui attribuent sa propre faute à Jupiter, à la Parque et à la Furie semblent être les excuses d’une flatteuse dépravation humaine].


  1. V. note [9], lettre 246.

  2. Paris, 1648, v. note [24], lettre 155.

  3. V. note [30] de l’Autobiographie de Charles Patin.

  4. Grotius ne fournit pas la source grecque de sa citation (que je n’ai trouvée ni dans Homère ni dans Eschyle).

  5. Atropos, v. note [31], lettre 216.

  6. Tisiphone, v. note [8], lettre de Reiner von Neuhaus datée du 1er août 1669.

29.

« Ô misérable France, où la panse des princes et des magistrats se farcit si lamentablement du sang des malheureux et de la sueur du peuple, sans jamais s’en rassasier ! Ô ventre insatiable ! »

V. note [34], lettre 498, pour une autre exclamation de ce genre (sans autre source identifiée que la plume de Guy Patin).

30.

Paix d’Oliva (3 mai 1660, v. note [30], lettre 601).

31.

« contre les embûches du pouvoir ».

32.

« Et c’en est fait de Rome ! Quiconque passe de l’exil au suprême rang, ne fonde son pouvoir que dans des flots de sang » (Suétone, v. note [3], lettre 281).

a.

Réunion de trois lettres à André Falconet :

  • Du Four (édition princeps, 1683), no lxxxvi (pages 278‑279), et Bulderen, no clxxv (tome ii, pages 33‑34), le 30 avril ;

  • Bulderen, no clxxvii (tome ii, pages 37‑41), et Reveillé-Parise, no dxi (tome iii, pages 204‑207), le 4 mai ;

  • Bulderen, no clxxviii (tome ii, pages 41‑45), et Reveillé-Parise, no dxii (tome iii, pages 207‑210), le 7 mai 1660.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de André Falconet à Guy Patin, le 7 mai 1660.
Adresse permanente : https://www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=0606
(Consulté le 09.12.2022)

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