L. 498.  >
À Charles Spon,
le 16 octobre 1657

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Monsieur, [a][1]

Le 6e d’octobre. Depuis ma dernière du 5e d’octobre qui vous aura été rendue par M. Seignoret, [2] je vous dirai que cent archers sont sortis de Paris pour aller quérir des prisonniers qui sont à dix lieues d’ici, qui étaient des coureurs de Rocroi [3] que l’on a attrapés en chemin et qui sont en danger d’être participants de la mauvaise fortune de Barbezières-Chémeraud. [1][4]

Et voilà, Dieu merci, la vôtre datée du 2d d’octobre qui me fait saillir le cœur de joie. Je souhaite bon voyage et toute sorte de bonheur et de contentement à cette reine des braves femmes. [2][5]

Pour le sieur Basset, [6] je vous avertis que je ne l’ai point vu depuis que je l’ai mis en nourrice, i. depuis qu’il m’emprunta un in‑fo qu’il trouva sur ma table, savoir Consilia medica Silvatici[3][7] Je pense qu’il demeure caché et ne fait plus qu’étudier pour disputer contre tous ceux qui lui contrediront et ne voudront pas être de son avis. Je ne sais s’il prétend d’être plus savant que vous tous ensemble, mais au moins suis-je bien fort assuré qu’il ne le deviendra jamais par l’usage et la lecture de ce livre qu’il m’a emprunté. Pour lui, je ne sais où le prendre car je ne sais pas son logis et ne suis point d’avis de le chercher. J’attendrai qu’il revienne, ce qu’il fera s’il veut ; et en ce cas-là, j’agirai avec lui selon l’esprit de votre Collège [8] et [selon ce] que m’en a mandé M. Falconet, et n’abuserai point de ma commission.

Guénault [9] est fort embarrassé de son mal. Il pisse mieux qu’il ne faisait par ci-devant, mais ce n’est jamais sans douleur, inde suspicio calculi in vesica latentis[4] et se chagrine fort de ce qu’il ne gagne plus d’argent, qu’il ne voit goutte à la fin de son mal, que nous sommes dans une mauvaise saison, imminente adhuc deteriora ; [5] et en cas qu’il ait la pierre, il ne sait s’il doit se faire tailler [10] ni par qui, vu que le roi des tailleurs est mort, qui était feu M. Colot. [11] Cet homme donc est bien empêché, qui a fait le tyran dans nos Écoles et qui a bien abusé, aux dépens du public, de l’iniquité et de l’impunité du siècle auquel Dieu l’a réservé. Si cette maladie l’emporte à la fin, nous avons ici environ 25 ou 30 petits coquins qui deviendront bien penauds et à qui l’oreille baissera bien. [6] S’il meurt de la pierre, ce sera un grand colosse d’un autre tyran que Nabuchodonosor, [7][12] abattu pour le bien public : il a la tête d’or et d’argent car il ne parle que de cela, hoc unum habet in votis[8] mais le reste est de terre et de fange ; je pense qu’il ne vaut pas mieux que Marcion, [13] dans Tertullien, [14] qui peponem habeat loco cordis[9] Bref, c’est un homme qui n’a tâché qu’à s’enrichir par cabale et par fourberies d’apothicaires et de charlatans, et qui n’a jamais eu aucun respect pour la justice ni pour la vertu, hoc unum studuit, ut quavis arte, quovis modo posset locupletari[10]

Enfin notre armée a pris Mardyck, [15] que nous faisons fortifier, et Bourbourg [16] pareillement. [11] On dit que le roi [17] est encore à Metz, [18][19] que delà il ira à Nancy, [20] mais que tout le reste est incertain ; et qu’il y a une paix faite pour huit ans entre France, Portugal et l’Angleterre.

Ce 10e d’octobre. Je vous donne avis que j’ai reçu ce matin le Sennertusen blanc [21] chez M. Pocquet. [12][22] Je vous en remercie, et pareillement M. Devenet. Pour M. Huguetan, je lui en écrirai tout exprès, non plus dois-je réponse à M. Ravaud.

Je vous prie de dire à M. Guillemin [23] que j’ai reçu sa lettre et que je l’en remercie. [13] Je ferai tout ce qu’il me mande sur l’affaire du sieur Basset. Je ne doute pas que vous n’ayez raison et souhaite fort que l’on vous fasse justice, mais votre affaire est entre les mains d’un rapporteur aux Enquêtes (qui sont des gens qui se laissent quelquefois gagner par des financiers) ; il vaudrait mieux qu’elle fût à l’audience de la Grand’Chambre où M. l’avocat général [24] parlerait et serait obligé d’avoir égard au bien public, qui est toujours maintenu par les communautés et toujours combattu ou endommagé par les particuliers, qui rem suam privatam quærunt ; [14] joint que le chicaneur a toujours plus de crédit au Palais que les gens de bien. Voilà le seul grief que j’ai en cette affaire ; du reste, je souhaite fort que vous ayez justice et tout le contentement que vous en pouvez souhaiter. Je vous prie de lui lire cet article tout entier, et à M. Falconet, auquel pareillement je baise les mains. Quand la Saint-Martin sera venue, ne pensez-vous pas d’être obligés d’envoyer ici un homme député de votre Collège pour solliciter votre affaire près du rapporteur, qui a presque tout le moyen de vous faire gagner, et pour voir les autres juges quand il sera temps ? Je vous prie tous d’y penser.

Ce 11e d’octobre. Le roi est encore à Metz. Les officiers qui avaient fini et achevé leur quartier à la fin de septembre ont été la plupart maltraités du côté de Verdun [25] car les uns ont été tués et les autres pris prisonniers.

On dit ici que le maréchal de La Ferté-Senneterre, [26] avec l’armée du roi, a assiégé Arlon [27] dans le Luxembourg, [15][28] qui est une bonne place ; que la Maison d’Autriche est la plus forte en Allemagne, que l’Empire leur demeurera ; que le roi de Suède [29] a été battu sur mer par le roi de Danemark, [30] qu’il a eu du pis contre le roi de Pologne ; [31][32] que le marquis de Brandebourg [33] l’a quitté et est à l’empereur ; et que cette année l’on n’assiégera pas Dunkerque, [34] combien que le dessein en eût été pris et arrêté avec Cromwell, [35] lequel fait fortifier Mardyck et Bourbourg.

Il avait ici couru une fausse nouvelle touchant la ville de Barcelone, [36] savoir que les habitants en avaient chassé la garnison et y avaient fait entrer M. de Candale [37] avec 500 chevaux, mais tout cela est faux. Le roi est encore à Metz d’où l’on dit qu’il ira à Nancy, et puis reviendra à Paris.

On dit que La Milletière [38] avait fait un livre contre vos ministres, mais les jésuites [39] sont intervenus et en empêchent l’impression par le moyen de l’autorité du roi qu’ils y ont employée, voyez la cabale de ces gens-là ! Car il est malaisé de dire quel intérêt ces gens-là prennent à tout ce qui se passe dans l’État, et néanmoins ils se mêlent de tout, et même y réussissent in nomine Domini[16] tant le monde est embabouiné de leurs sornettes. [17]

Un homme, qui a autrefois écrit sous M. Grotius [40] et demeuré chez lui, m’a dit qu’à la fin de l’hiver il ira en Hollande où M. Blaeu [41] veut commencer l’impression de toutes les œuvres de M. Grotius en plusieurs tomes in‑fo ; et entre autres, qu’il y aura un tome de lettres latines sélectes qui sera nommé Epistolæ politicæ, dans lequel il y aura de belles choses bien particulières ; que l’on y mettra tout ce qu’il a fait sur la Sainte Écriture, tous ses Opuscules, son Histoire de Hollande et de plus, toute son Ambassade, laquelle a duré près de dix ans. [18] Cet homme s’appelle M. Mercier. [42]

Le syndic des libraires [43] m’a dit aujourd’hui que les balles de livres de M. Fourmy, [44] votre libraire, sont ici arrivées et qu’elles sont à la douane, et que lui-même est ici attendu dans peu de jours avec son Varandæus. M. Huguetan continue-t-il l’impression du bon Heurnius, quand sera-t-elle faite ?

Ce 13e d’octobre. Je crois dorénavant que mademoiselle votre femme est arrivée à Lyon. Je souhaite de toute mon âme que ce soit en bonne santé. Je vous prie de l’assurer que je l’honore très fort et que je la respecte de tout mon cœur. Je vous tiens bienheureux d’avoir une si digne femme, non sic fecit Deus omni nationi[19][45] J’eusse bien souhaité d’avoir < eu > le temps de l’entretenir ici plus particulièrement que je n’ai pas fait et de la traiter pareillement, elle et sa compagnie ; mais le peu de loisir que j’ai eu durant ce temps-là, le peu qu’elle en a eu elle-même et l’absence de ma femme, [46] laquelle faisait alors ses vendanges [47] à notre Cormeilles [48][49] et qui n’a pu venir ici, en ont été cause. Néanmoins, la mienne a grand regret qu’elle n’a eu le bonheur de la voir et de lui témoigner le ressentiment de l’honneur que vous nous faites tous deux de votre amitié, que je vous supplie très ardemment de nous continuer encore longues années.

J’ai ce matin rencontré M. de Marolles abbé de Villeloin, [50] lequel m’a dit qu’il fait réimprimer la version du Juvénal et y fait mettre le latin, comme aussi qu’il fait imprimer le Stace [51] français et latin in‑8o en deux tomes et le Plaute [52] en quatre tomes in‑8o ; et par après, qu’il travaillera au Pétrone[20][53] Ne voilà pas braver, pour un abbé, de nous faire et donner au public tant de belles versions de ces poètes ?

Guénault se porte mieux, il n’y a plus de soupçon de pierre dans la vessie, mais seulement de la douleur que l’on croit être d’un petit ulcère [54] dans le conduit, qui l’oblige de pisser d’heure en heure. Dieu est si bon qu’il pardonne aux méchants afin qu’ils s’amendent ; et enfin, s’ils s’amendent ou non, il les prend à la fin toujours et ne manque jamais à personne, tôt ou tard, de l’attraper, Mors omnia solvit[21] Il y en a pourtant ici des nôtres quibus remanet aliqua suspicio calculi in vesica[22] à cause qu’il leur a dit que depuis deux ans il a souventes fois eu quelque difficulté in mictione[23] qui est une menace, laquelle continue. Tam grande secretum deterget ipsa dies, et Elias veniet qui revelabit[24][55]

Il est ici mort un conseiller de la Grand’Chambre nommé Gratian Ménardeau, [56] qui était un très inique juge, et des plus corrompus de son métier. Il est mort ex suppressa podagra[25][57][58] qu’il avait bien méritée, et d’une suppression d’urine [59] supra renes ; [26] pour de laquelle le délivrer, notre maître Du Clédat, [60] autant ignorant que charlatan, après l’avoir fait bien saigner et purger[61] lui a fait avaler deux fois du vin émétique [62][63] de peur qu’il n’en réchappât, alléguant qu’il ne savait plus que lui faire et qu’il ne lui a ordonné que comme son dernier sacrement : os hominis ? [27][64]

Je vous supplie de savoir de M. Devenet [65] si le Paracelse [66] de Genève est achevé, en trois volumes in‑fo (il est celui de Lyon qui le saura mieux), et de me le mander par la première qu’il vous plaira de m’écrire ; comme aussi quand sera achevée l’édition des œuvres de feu M. Gassendi. [67] M. de La Poterie [68] vous le dira, auquel je vous supplie de faire mes très humbles recommandations.

On dit ici que l’électeur de Cologne [69] est mort. Si cela est vrai, [28] voilà une bonne chape-chute car outre son électorat, il avait beaucoup de bons évêchés, de Münster, [70] du Liège, [71] de Minden, [72] d’Osnabrück [73] et plusieurs autres. [29] Le roi est encore à Metz où le Mazarin [74] a eu de grièves et rudes douleurs de néphrétiques. [75] J’ai peur qu’à la fin il n’ait la pierre et qu’il ne le faille tailler après qu’il en aura tant fait tailler d’autres. [30][76] Néanmoins pour dix qui en pourraient pleurer, je pense que cent mille en pourraient rire, voyant la fin de la fortune de cet homme, laquelle a été si constante en lui et si fantasque en tant d’autres.

Ce 14e d’octobre. Votre M. Basset m’a aujourd’hui rendu visite. Je l’ai tâté de plusieurs côtés, je l’ai menacé du mauvais traitement qu’il aura de tout votre Collège quand même il aurait tel arrêt du Parlement qu’il pourrait désirer. Il pare tout cela, ne se soucie de rien, il veut un arrêt qu’il fera, dit-il, bien exécuter ; que tel le menace aujourd’hui à Lyon, qui n’y sera plus quand il y retournera ; que les autres ne refuseront pas de gagner de l’argent avec lui, etc. Or qu’il s’accorde s’il veut, je ne lui en parlerai plus, il croirait que j’en aurais trop envie, c’est son fait et non pas le mien. À ce qu’il dit, il ne craint rien ; vous autres, Messieurs, ne craignez rien non plus. Je n’ai donc plus que faire de m’en mêler et n’ai plus qu’à dire avec frère Jean, [77] Vogue la galère. On verra l’hiver prochain sur qui tombera le sort et si notre maître Bridoye [78][79] jugera le procès à trois dés ou à l’étiquette du sac[31] Il dit qu’il n’a garde de rendre de l’argent à votre Collège pour ce qui a été déboursé contre lui, mais plutôt qu’il entend qu’on lui en rende, qu’il en a trop donné. Bref, il est plenus irarum atque minarum[32] etc. [80] Dieu le sauve, il dit qu’on lui a extorqué de l’argent qu’il fera bien rendre. Bref, il n’est pas assez sage et assez modéré pour traiter de paix et faire un bon accord avec votre Collège. Il n’a donc plus qu’à se bien soutenir contre vos attaques, et vous à bien solliciter contre lui. Verbum non amplius addam[33]

Le roi de Suède est en mauvais état et presque abandonné de ses meilleurs amis. Le roi de Pologne a repris Cracovie [81] et les Suédois ont été abandonnés par les Transylvains. [82] Depuis trois jours, une charge de maître des requêtes a été vendue 104 000 écus, voilà bien de l’argent pour un peu de fumée. Certes, il faut avouer que le monde est bien fou, tant ceux qui plaident que ceux qui se mêlent de les juger. O miseram Galliam, in qua miserorum populorum sanguine magistratum ventres farciuntur ! [34]

Nous avons beau attendre M. Fourmy, qui ne vient point, pour nous débiter son Varandæus : au moins, est-il parti de Lyon ? Vale carum caput, et me ama[35] Je suis de toute mon affection, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Guy Patin.

De Paris, ce mardi 16e d’octobre 1657.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 16 octobre 1657

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(Consulté le 21.10.2019)