L. 216.  >
À Charles Spon,
le 4 février 1650

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Monsieur, [a][1]

Je vous envoyai ma dernière le 21e de janvier, laquelle contenait en deux pages l’emprisonnement de M. le prince de Condé et de ses deux frères. [1][2][3][4] Maintenant je vous dirai que le samedi 22e de janvier, MM. le duc de Beaufort, [5] le coadjuteur, [6] de Broussel [7] et le président Charton [8] ont été en plein Parlement purement et entièrement absous de l’accusation que leur avait fait susciter, par de certains malheureux et peut-être faux témoins, M. le prince de Condé. [2] Ce même samedi, M. le duc de Beaufort vit la reine [9] après midi dans son cabinet, laquelle le pria uniquement d’embrasser le cardinal Mazarin, [10] qui était son ami et non pas, comme il pensait, son ennemi ; ce qui fut fait tout à l’heure, autant par bienséance qu’autrement. C’est la coutume de ce pays de cour, de feindre et dissimuler. [3] M. le coadjuteur fut le lendemain saluer le cardinal Mazarin et furent trois heures enfermés ensemble. [4] Le dimanche au soir, 23e de janvier, l’abbé de La Rivière [11] voyant qu’il n’avait plus le crédit dans l’esprit du duc d’Orléans, [12] son maître, comme auparavant, qu’on lui faisait mauvaise mine, qu’il était fort haï dans la maison de son maître, qu’il n’avait rien su de l’emprisonnement des trois princes, vu qu’il avait coutume de présider au Conseil de son maître, avisa de lui demander son congé, qui lui fut accordé tout à l’heure ; et le lendemain lundi, dès le grand matin, le compagnon délogea de Paris où il était bien haï, et sans bruit s’en alla en sa maison des champs qui n’est qu’à huit lieues d’ici. [5] Si cela eût été su de Paris, si sa disgrâce eût été connue du peuple, quo nomine non solum tunicatos, sed etiam togatos intelligo[6] on lui eût sans doute couru sus comme sur un loup gris et affamé ou sur une bête enragée. [7][13] Voilà comment la reine a été contrainte de devenir frondeuse elle-même contre le prince de Condé, et M. le duc d’Orléans contre La Rivière ; et voilà comment sont traités les misérables et pernicieux auteurs du siège de Paris où ils n’ont fait que du mal et n’ont rien gagné, sinon la haine publique. On dit que M. Perrault [14] pleure et se lamente de se voir prisonnier dans le Bois de Vincennes, [15] et le prince de Conti aussi. Pour M. le Prince, il a demandé qu’on lui apportât des livres afin de s’y désennuyer.

Le dimanche 23e de janvier, MM. Du Prat [16] et Musnier [17] me visitèrent tous deux céans et nous y entretînmes près d’une heure ensemble ; un de nos docteurs arriva qui les fit lever. [8]

L’emprisonnement du prince de Condé n’a pas apaisé les affaires ; au contraire, elle les a émues. Mme la duchesse de Longueville, [18] sœur dudit Condé, s’en alla vite à Rouen [19] pour tâcher d’y être la maîtresse et de s’en servir contre la reine ; mais le parlement [20] assemblé conclut qu’il fallait tenir pour le roi et lui obéir en tout, sauf à elle de se retirer et sortir de la ville, ce qu’elle fit bien vite ; delà, elle est allée à Dieppe [21] où elle est encore et où elle veut tenir bon. [9] Il y a quatre places en Normandie qui font mine de tenir pour M. de Longueville, savoir le Pont-de-l’Arche, [22] Caen, [23] Le Havre-de-Grâce [24] et Dieppe. La reine y a envoyé les ordres du roi, [25] mais faute d’une bonne et prompte obéissance, on dit ici qu’elle y mènera le roi et son Mazarin la semaine qui vient. Le jeune duc de Richelieu, [26] qui est dans Le Havre, a promis toute fidélité dans sa place au roi et à la reine ; mais quand il a été mandé et intimé de venir à la cour, il n’a pas obéi. [10] Le gouverneur de Caen, nommé La Croisette, [27] que je connais, fait mine de vouloir tenir pour M. de Longueville et a pointé tout le canon de son château sur la ville, en cas que les habitants entreprennent quelque chose contre lui, et les a menacés de les foudroyer ; la reine lui a envoyé ses commandements, mais il n’a pas obéi. [11] Mme de Longueville et le lieutenant de son mari, nommé M. de Montigny, [28] se veulent défendre dans Dieppe ; [12] et en cas qu’elle s’y voie trop pressée, on dit qu’elle se sauvera en Hollande pour delà gagner Stenay [29] en Lorraine, [30] où est le maréchal de Turenne [31] (sans vouloir passer par la France où elle pourrait être arrêtée). [13] On tient ici que la reine sera obligée d’aller faire un voyage à Rouen où elle mènera le roi, M. le duc d’Anjou [32] et le Mazarin, avec le plus qu’elle pourra de gardes et de gens de guerre, tant afin de faire en sorte que le Mazarin y soit en assurance qu’afin aussi d’y avoir de la force en cas qu’il faille y faire quelque entreprise. Néanmoins je doute si elle ira, voyant le mauvais temps qu’il fait, qui est bien rude et pour elle et pour le roi ; peut-être qu’en donnant quelque récompense à ces lieutenants, qu’aussitôt ils obéiront. [14] Au cas qu’elle y aille, on lairra Paris à la garde de M. le duc d’Orléans ; si cela est, n’aurons-nous pas un vaillant gardien ? M. le duc de Mercœur [33] est, ce dit-on, parti pour aller être vice-roi en Catalogne. [34] Vous en saurez la vérité lorsqu’il passera par votre ville. On parle de son mariage avec l’aînée des mazarinettes, [35][36] mais je ne sais pas quand il s’accomplira. [15] Il est vrai que le Mazarin s’est déchargé de trois ennemis, mais il en a encore beaucoup d’autres, et ce dernier emprisonnement me semble lui en avoir encore fait de nouveaux ; soit pour ce qu’il n’oblige personne de l’aimer, soit qu’on lui porte envie du bonheur qu’il a eu de se défaire de ces trois princes ses ennemis, tout d’un coup. On dit aussi que dès le lendemain que les princes furent arrêtés on envoya en Catalogne ordre d’y faire arrêter M. de Marsin, [37] qui y avait été laissé pour commander par M. le prince de Condé et qui était sa créature. [16] Les Provençaux qui sont ici se réjouissent fort de la prison des princes, d’autant qu’ils espèrent venir plus aisément à bout de leur tyran, le comte d’Alais. [38] Le maréchal de Turenne, qui est à Stenay, fait mine de vouloir faire la guerre pour M. le Prince et est assuré, ce dit-on, de plusieurs Allemands, auxquels si tous les mécontents se joignent, sans doute que son armée sera grosse. On ajoute que l’Archiduc Léopold [39] lui offre de l’argent s’il en a besoin, à la charge qu’il fera tout de bon la guerre au Mazarin. Le maréchal de Turenne et M. le duc de Bouillon, [40] son frère, n’ont point grand intérêt à la liberté de M. le Prince, mais ils sont malcontents de ce que depuis qu’on leur a ôté Sedan, [41] ils n’en ont eu nulle récompense, qu’on leur a toujours promise. Personne ne parle ici pour M. le Prince, mais aussi on y parle toujours bien haut contre le Mazarin, qui y est fort haï et méprisé sans y être craint du tout, combien qu’il ait eu le crédit d’avoir fait arrêter prisonniers trois princes tout d’un coup.

J’ai reçu le 31e de janvier, de la part de M. Ravaud [42] et des mains du garçon de Mme Buon, [17][43] veuve d’un libraire de la rue Saint-Jacques, [44][45] quatre cahiers contenant la table des auteurs et des chapitres du premier tome de l’Alstedius[18][46] dont je vous prie de le remercier du soin qu’il en a eu. Les quatre cahiers sont pour deux exemplaires ; je prends les deux pour le mien et je crois que les deux autres sont pour M. Mauger. [47] Il est de présent à Beauvais [48] chez son père, je ne manquerai point de les lui envoyer. Mon Alstedius est relié, mais je les y ferai coller et accommoder.

Les trois princes sont nourris dans le Bois de Vincennes aux dépens du roi et sont servis par les officiers du roi ; ou au moins jusqu’à présent, cela a été de la sorte, mais la reine leur a tout fraîchement mandé qu’elle ne les voulait plus nourrir et qu’ils eussent à se nourrir à leurs propres dépens. Elle l’a pareillement mandé à Mme la Princesse la mère, [19][49] laquelle s’y est offerte à la charge que la reine en retirera les officiers du roi qui y sont et que lesdits princes seront servis de leurs propres officiers ; le reste n’est pas encore arrêté.

Les trois capitaines des gardes qui avaient été dépossédés il y a deux ans sont enfin rétablis en leurs charges, savoir M. le comte de Tresmes, [50][51] M. le comte de Charost [52][53] et M. le marquis de Chandenier. [20][54] On leur a dit qu’ils eussent bien plus tôt été rétablis, n’eût été que M. le Prince l’avait jusqu’alors empêché, si bien que ce prince a tout le tort du monde. Il est vrai qu’il n’est pas innocent mais pour les fautes passées, il est à la veille d’en payer une bien dure amende. Ils sont dorénavant dans trois chambres à part et n’ont été séparés que le samedi 29e de janvier : M. le Prince est tout en haut, le prince de Conti au milieu et M. de Longueville au premier étage ; le président Perrault tout en bas, sans jour et où il ne voit presque goutte. M. le prince de Conti a demandé pour se consoler des livres, savoir la Bible, saint Augustin, [55] saint Bernard, [56] et quelques livres espagnols et italiens. La reine avait envoyé à Stenay vers le maréchal de Turenne un honnête homme nommé M. de Paris [57] pour l’inviter de revenir, et l’attirer de deçà[21] Il a dit et a mandé à la reine qu’il ne veut aucun autre accord que de voir les trois princes en liberté. Il parle bien haut et se veut faire craindre. On croit ici qu’il est assuré du secours du prince d’Orange, [58] qui est son cousin, et de l’Archiduc Léopold, qui tous deux lui fourniront hommes et argent ; et si Dieu n’y met la main, nous verrons bien de la besogne dans un mois en Champagne ou Bourgogne.

Je viens d’apprendre que la reine de Suède [59] a de nouveau invité M. de Saumaise [60] de l’aller voir, par une belle lettre qu’elle lui a envoyée. Enfin, il lui a accordé sa demande et a promis de partir bientôt. Elle lui envoie un train de prince pour l’accompagner en son voyage et lui fait faire des honneurs partout où il passera sur les terres de son obéissance, non plus ni moins que si c’était un monarque ; aussi l’est-il vraiment, solus enim pæne regnare tantus vir in studio bonarum literarum[22] Dieu le veuille bien conserver, quelque part qu’il ait ; et M. le prince de Condé en sa maison à quatre murailles, ne amplius ferociat[23]

Le mardi 1er de février à onze heures du matin, le roi et la reine sont sortis de Paris pour aller coucher à Pontoise [61] où la reine doit passer la fête et faire ses dévotions (on parle ainsi à la cour, et nous autres le croyons comme nous l’entendons), pour en partir le lendemain et arriver à Rouen samedi au soir. [24] La reine a renvoyé derechef à M. le maréchal de Turenne celui qui n’en arriva que depuis trois jours : on tâche de le regagner afin qu’il ne soit pas cause de nouveaux malheurs dont la Champagne et la Bourgogne sont grandement menacées. On dit qu’Erlach [62] se meurt et que ledit maréchal de Turenne lui demande sa fille en mariage, à la charge qu’il lui donnera Brisach. [25][63] D’autres disent que la reine envoie un bâton de maréchal de France à Erlach afin qu’il ne se range point du parti du maréchal de Turenne, comme a fait un grand seigneur de Champagne nommé le comte de Grandpré. [64] Le gouverneur de Mouzon [65] s’était pareillement déclaré pour ledit M. de Turenne, mais sa garnison l’a arrêté prisonnier et s’est déclarée pour le roi. [26] Il y a environ 18 mois que M. le duc d’Orléans chassa de sa Maison un sien secrétaire nommé Goulas. [66] Aujourd’hui il est rétabli en sa place et cela fait croire que La Rivière ne reviendra pas chez M. le duc d’Orléans, vu que c’était lui qui en avait fait chasser ce M. Goulas. [27] M. Gaston ne bouge d’ici et ne va point au voyage de Rouen, non plus que tout le Conseil qui ne bougera de Paris.

Le même jour que le roi est sorti de Paris, le Parlement a donné arrêt en faveur de M. Joly, [67] conseiller au Châtelet, lequel a été absous tout entièrement : permis à lui de poursuivre ceux qui l’ont voulu assassiner, etc. ; tout le reste de cette affaire renvoyé à la Tournelle [68] pour l’instruction du procès, [28] tandis que la Grand’Chambre se remettra à juger les procès des particuliers, pour quel effet elle s’en va commencer les audiences publiques. M. Belot, [69] avocat au Conseil qui était un syndic des rentiers, a été élargi à sa caution juratoire. [70] Il faudra que les trois témoins se représentent à la Cour quand le procès sera instruit à la Tournelle ; mais on croit ici que s’ils sont sages, qu’ils n’y viendront point, vu que tout leur procédé sent fort les faux témoins. [29] Enfin voilà les frondeurs du Parlement glorifiés et la Fronde couronnée puisqu’il a fallu que la reine et le Mazarin aient pris ce même parti pour abattre M. le Prince et tous ceux de son parti, avec lesquels il tramait quelque conspiration dangereuse et maligne, dont Dieu nous a délivrés. Pour les prisonniers, ils sont fort bien là ; y puissent-ils bien être encore 30 ans tout entiers, et par delà ; il n’y a ici personne qui témoignera avoir envie de les en vouloir retirer.

Mais enfin, voilà que je reçois votre belle et agréable lettre datée du 28e de janvier, laquelle m’a consolé en bien des façons, tant parce que j’apprends par icelle que vous avez reçu toutes les miennes, que parce que j’apprends amplement de vos nouvelles qui me causent une réjouissance tout entière. Je vous remercie du bon avis que me donnez en la première page de la vôtre quand il y aura quelque secret dans mes lettres. [71] J’ai grand regret de la mort du bonhomme M. Huguetan, [72] je souhaite que toute sa famille en puisse être consolée. [30] Mon beau-père [73][74] a pensé mourir ce dernier mois de janvier pareillement, en même âge que feu M. Huguetan ; mais il a encore obtenu quelque terme de la Parque. [31][75] En cette dernière attaque, il a été saigné huit fois [76] des bras et chaque fois je lui en ai fait tirer neuf onces (je ne sais si M. Garnier [77] pourrait croire cela, il croirait plutôt quelque fable ou événement fabuleux d’un julep cordial [78] de quelque apothicaire ; il me semble qu’il est d’humeur à cela). [32] Mon beau-père a 80 ans, il est homme gras et épais, pas fort éloigné de la démence (cui senes sunt obnoxii). [33][79] Il avait une inflammation de poumon cum delirio phrenetico[34][80] Il est asthmatique [81] il y a 15 ans et presque orthopnoïque, [82] et outre plus, a la pierre dans les reins et dans la vessie. [35][83] Après les huit saignées, je l’ai purgé [84] quatre bonnes fois avec du séné [85] et du sirop de roses pâles, [86] unde adeo fuit levatus, ut Deus aliquis medicinam ei fecisse videatur, et asthmaticus quoque esse desierit[36] La saignée a ôté le sang très pourri qui était dans les veines, a éteint le feu des viscères et a délivré le poumon. La purgation a désempli le ventre si heureusement qu’il est tout autrement qu’il n’était et paraît en quelque façon rajeuni, même aux siens. Il m’en témoigne bien du contentement, mais combien qu’il soit fort riche, il ne donne rien, non plus qu’une statue de pierre. La vieillesse et l’avarice s’accordent fort bien ensemble : quominus vitæ superest, eo plus viatici colligunt[37][87] Ces gens-là ressemblent à des cochons qui laissent tout en mourant et en leur vie ne font aucun bien. J’aurai patience jusqu’à sa mort, comme j’ai eu depuis 22 ans ; [38] joint que grande apparence y a qu’il ne la saurait pas faire fort longue ; et quoiqu’il vive encore longtemps, il ne m’ennuiera jamais de sa longue vie : Dieu m’a donné le moyen de me passer du bien d’autrui et de vivre content jusqu’ici sans avoir jamais pensé à mal. Les moines, qui sont gros et gras, disent en louant leur profession et la bonne chère qu’ils y font, Pinguis est caro Christi[39] Et moi, j’ai toute occasion de dire, Dieu merci, Parisiis optimus est Hippocrates in viro bono, cui perspectæ sunt chymicorum technæ et pharmacopolarum officinæ[40] Dieu soit loué de tout.

Je vous remercie des beaux vers que vous m’avez envoyés. Tout m’est bon quand il vient de votre part, vous en ferez tout ce qu’il vous plaira ; mais enfin, quand sera-ce que ce beau Sennertus [88] sera achevé ? pouvons-nous espérer qu’il sera fait à Pâques ? sera-t-il tout en trois tomes ? chaque tome aura-t-il sa table des chapitres au commencement, et des matières à la fin ? y en a-t-il en tout l’œuvre quelque chose d’ajouté des manuscrits, præter Paralipomena ? [41][89]

Pour les deux portraits de Grotius [90] et de Salmasius, [91] j’ai grand peur qu’ils ne soient perdus. Je vous jure que je les y ai mis ; j’envoyai le tout à un jeune garçon lyonnais nommé Christophe Fourmy [92] qui gardait alors la boutique de M. Roger, [93] rue des Amandiers, lequel me promit d’en faire le paquet et de le délivrer à M. Devenet [94] qui vous les a rendus à Lyon ; je lui en ai payé le port et lui donnai encore quelque chose pour sa peine. Il faut que ce Fourmy nous ait enlevé ces deux portraits, ou qu’ils lui aient été dérobés par quelqu’un en sa boutique avant que d’en avoir fait le paquet. Ledit Fourmy n’est plus ici, il s’en est retourné à Lyon, M. Devenet vous le pourrait enseigner. C’est lui qui en a fait la faute, j’entends ledit Fourmy, soit par malice ou par négligence. Le prix qu’ils ont coûté ne me fâche point, mais bien la peine que cela vous a donnée, et que je n’en aie pu recouvrer ici ni pour or, ni pour argent ; mais néanmoins donnez-vous patience, j’en ferai venir tout exprès de Hollande pour vous et pour moi, qui en avons autant < désir > l’un que l’autre. Ce petit larcin me confirme dans l’opinion que j’ai, il y a longtemps, de l’infidélité des hommes, et que les gens de bien ont beaucoup à souffrir en ce monde, vu qu’à peine trouvent-ils à qui se fier. Pour le paquet de M. Volckamer, [95] il se faut donner patience, ne vous en incommodez point s’il vous plaît. Si M. l’archiatre de Stockholm [96][97] repasse ici et que j’ai le moyen de le voir, je tâcherai de le bien sonder et vous manderai ce que j’aurai découvert du personnage. [42] M. Bourdelot [98] n’est pas ici, on dit qu’il est à Seurre [99] en Bourgogne avec le petit duc d’Enghien, [43][100][101][102] que le maréchal de Brézé [103] son grand-père enleva d’ici à la nouvelle de l’emprisonnement du prince de Condé. Je ferai tout ce que je pourrai au monde pour MM. Huguetan [104] et Ravaud ; et si je les puis servir contre Piget [105] pour leur Sennertus, ce sera de tout mon cœur. J’ai vu le livret de M. de Samblançat, [106] archidiacre en l’église cathédrale de Toulouse. [107] Il est intitulé Rerum Gallicarum liber 6[44] ce n’est qu’un extrait d’un plus grand œuvre ; les noms de l’auteur et de l’imprimeur [108] sont à la fin du livre. Cet auteur est mal informé, et a failli en beaucoup de circonstances et de particularités sur le fait de MM. les deux frères de Marillac, j’entends le garde des sceaux [109] et le maréchal de France. [110] J’ai donné avis de ce livret à M. de Marillac, [111] maître des requêtes, qui est petit-fils du garde des sceaux. [45] Je suis son médecin et son bon ami. Il tâchera d’en faire venir de Toulouse et fera aussi écrire des mémoires afin de les envoyer à M. de Samblançat. Je suis bien aise que M. Guichenon [112] ait rencontré, pour l’édition de son livre, Messieurs vos deux libraires. J’espère qu’il n’aura pas oublié dans son Histoire de Bresse l’éloge d’un savant homme que j’ai autrefois vu et connu ici, nommé M. Gaspard Bachet de Méziriac, [113] qui a traduit et commenté le Diophante, [114] auteur grec, les Épîtres d’Ovide, [115] et qui maximo operi est immortuus[46] il y a environ 13 ans, savoir sur une nouvelle version du Plutarque, [116] qu’il nous eût donnée bien meilleure que celle d’Amyot. [117] Je l’ai hanté et fréquenté en cette ville, en deux voyages qu’il y a faits. C’était un grand homme, délicat, fort doux et fort civil ; il me semble que je le vois, et si j’étais peintre, il me semble que je le peindrais bien encore. Étant fort jeune, il se fit jésuite ; ces maîtres mouches l’avaient attrapé [118] parce qu’il avait bel l’esprit et le firent régenter à Milan dans la première classe ; [47] mais il retira son épingle du jeu de bonne heure et les quitta là. Si jamais vous voyez M. Guichenon, prenez la peine de lui en parler : M. Méziriac mérite bien un éloge, les hommes savants sont les ornements des provinces ; je fais plus d’état de la Picardie, qui a porté Fernel, [119] Sylvius, [120] Tagault, [121] Riolan le père, [122] Jacobus Carpentarius [123] et autres, que de six maréchaux de France comme M. de La Mothe-Houdancourt. [48][124] In herbis, verbis et lapidibus est magna virtus [49] est un proverbe hébreu qui n’est point dans la Bible, je l’ai vu cité quelque part comme un dire ridicule. [125] Les Hébreux et les Arabes n’ont pas rencontré en proverbes comme ont fait autrefois les Grecs et les Latins, et comme font encore aujourd’hui les Espagnols et les Italiens, qui y réussissent heureusement. Je vous remercie du soin qu’avez eu du billet de M. Chalines, comme aussi de la lettre que M. de Barancy [126] vous a donnée pour moi Je vous en ai bien de l’obligation, et à lui aussi qui n’en a point voulu prendre d’argent. S’il se présente occasion de le servir de deçà, je le ferai de tout mon cœur ; je vous prie de l’en assurer et de le remercier pour moi de sa lettre. [50] Vous pourrez pareillement l’assurer que je suis très humble serviteur de M. Gassendi [127] et que je suis bien assuré d’avoir bonne part en ses bonnes grâces. Quæ sunt eadem uni tertio, sunt eadem inter se[51] c’est pourquoi ledit sieur Barancy peut bien me croire, comme aussi se servir de moi, s’il m’en juge capable en quelque occasion. J’aurai tout ce qu’on imprimera là-dessus. M. Courbé [128] est mon ami et suis son médecin, [52] je l’ai quelquefois retiré de mauvais pas. J’ai vu la lettre que M. de Barancy a faite contre Morin, [129] qui est un fou. Ladite lettre est fort belle et bien faite et m’a réjoui ; on en vend ici une réponse de Morin, mais tout y est plat, sunt mera mapalia ; [53] je n’aime point les injures ni le mensonge. On dit ici qu’Erlach, gouverneur de Brisach, est mort. Le maréchal de Turenne lui avait demandé en mariage sa fille et son gouvernement ; s’il a accordé cela avant que de mourir, voilà M. de Turenne bien avantagé pour nous faire du mal. [54] Je vous baise les mains et suis de toute mon affection, Monieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Patin.

De Paris, ce 4e de février 1650.

Les deux princesses de Condé, mère et femme, et le petit duc d’Enghien, sont à Chantilly, [130] et M. Bourdelot aussi. [43] Les trois princes sont encore ensemble ; le roi les nourrira encore huit jours et après cela, ils se nourriront eux-mêmes à leurs dépens, mais ils auront leurs propres officiers et non plus ceux du roi. Ils ont eux trois avec leurs gardes 500 francs tous les jours à dépenser ; quand M. le duc de Beaufort y était, il avait tous les jours 30 écus[55] La reine a fait arrêter prisonnière Mme de Bouillon [131] avec ses deux enfants. [56] Je vous recommande la lettre ici enfermée pour M. Falconet et vous prie de faire mes très humbles recommandations à M. Gras, [132] duquel je vis il y a quelques jours le nom avec joie dans les œuvres de Stupanus, [133] médecin de Bâle [134] qui a été en son temps un savant homme. [57]


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 4 février 1650

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(Consulté le 16.10.2019)