L. 333.  >
À Charles Spon,
le 5 décembre 1653

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Monsieur, [a][1]

Je vous envoyai ma dernière le vendredi 28e de novembre avec une lettre pour M. Musnier, [2] médecin de Gênes, [3] que je crois qu’avez reçue, et même, si bene te novi[1] je m’attends qu’aurez exécuté ce dont je vous priai par icelle. Je vous prie d’assurer M. Falconet [4] que je suis son très humble serviteur et que j’aurai soin de ce qu’il m’a recommandé par sa dernière du 7e de novembre, qui est la même affaire dont je lui ai écrit la dernière fois. [2] Vous m’obligerez pareillement bien fort de faire mes recommandations à M. Ravaud [5] et de l’assurer que je ferai ce qu’il me sera possible pour ce qu’il m’a écrit. Obligez-moi d’en dire autant à M. Carteron [6] à qui je voudrais bien pouvoir rendre quelque service de deçà, pour sa bonne affection.

Il court ici une pièce fort secrète en deux demi-feuilles imprimées, touchant le mérite de quelques-uns de nos docteurs qui ont, par la cabale de Guénault, [7] signé que l’antimoine est un excellent remède[3][8] Je vous les envoie afin que vous les lisiez et les gardiez fort secrètement sans les montrer à personne. Je ne les ai que d’hier au soir, je ne sais pas encore au vrai qui en est le propre auteur, mais je crois que c’est M. Merlet [9] le père et même, on me l’a assuré. Il y a là-dedans beaucoup de choses que je lui ai ouï dire, joint qu’il hait fort l’antimoine, et Guénault encore davantage. Vous verrez là-dedans propudium Scholæ nostræ et infamiam sæculi[4] Aussi, à vous dire vrai, tous ces maîtres signeurs sont le fretin et la racaille de l’École, [5] qui la plupart en ont honte et en sont en une extrême confusion. Les gens de bien n’en demeureront point là : on travaille à répondre au Gazetier[10] combien que tout son livre soit un si misérable galimatias qu’il ne mérite aucune réfutation ;, [11] à mesure qu’il s’en fera quelque chose de nouveau, je vous en ferai part dès qu’il sera venu à ma connaissance. J’entends parler de distiques en vers latins contre les mêmes signeurs, tandis que le bonhomme M. Riolan [12] écrit tout de bon contre cette gazette antimoniale ; et M. Germain [13] aussi, [6][14] et même encore quelques autres qui sont du bon parti.

Toute votre ville de Lyon est fort en émotion touchant le chirurgien Lombard, [15] tant pour que contre sa réception. [2] Je ne sais pas ce qui en arrivera et ne le puis deviner, mais je sais bien ce qui en devrait arriver : le parti de la justice et du bien public devrait être préféré à tout avantage ou intérêt particulier.

Ce 2d de décembre. Le mari et la femme qui ne purent être pendus à l’Apport de Paris [16][17] vendredi dernier pour le tumulte que les laquais y excitèrent (dont il y en eut de tués un bon nombre, plusieurs de blessés et quelques-uns faits prisonniers) furent hier en plein midi, au même lieu, pendus et étranglés pour montrer à cette racaille de laquais qu’on ne les craignait point. Le corps de la femme a été porté en nos Écoles pour en faire l’anatomie[18] Il y a encore en prison quantité d’autres voleurs desquels on instruit le procès. Tout cela vient d’une retraite qui était dans le faubourg Saint-Germain. [7] Ce même jour a été reçu avec grande pompe dans le Parlement et dans le Châtelet [19] M. Séguier, [20] par ci-devant conseiller de la Cour, en la charge de prévôt de Paris, [21] à la place d’un sien cousin qui mourut fort vieux il n’y a qu’un mois. [8][22][23]

Le roi [24] sera ici dans la fin de la semaine, mardi prochain 9e de décembre. On parle de transférer le coadjuteur [25] en quelque autre prison de sûreté, d’autant que le roi veut loger dans le Bois de Vincennes [26] pour aller à la chasse partout là alentour.

Le fils [27] de M. de Saumaise, [28] qui est ici, a dit à quelqu’un que la réponse de feu Monsieur son père à Milton [29] était achevée, que la copie était en chemin et qu’il s’en allait la faire imprimer. Et d’ailleurs, la veuve Dupuis, [30] libraire, m’est ici venue trouver pour demander conseil si elle pouvait espérer que ce livre fût de bon débit. Je lui ai conseillé tout à fait de n’en pas perdre l’occasion et qu’infailliblement ce livre-là se vendrait bien ; mais néanmoins, je doute sur la perfection de l’ouvrage et crains que l’auteur n’y ait mal mis sa dernière main ni mis la fin au livre. [9]

Le roi est encore à Châlons, [31] on dit qu’il veut faire assiéger Clermont [32] et qu’il ne sera ici que la semaine qui vient. [10]

La secte antimoniale est ici fort étonnée de ce libelle intitulé la Légende[11][33][34] que je vous envoie. La plupart ont grand regret d’avoir signé et de se voir là-dedans mal accommodés ; les autres, qui sont plus méchants et plus effrontés, disent que cette pièce mérite des coups de bâton, mais l’auteur n’en est pas découvert. Les uns s’attaquent à celui-ci, les autres à celui-là. L’on dit que Guénault se vante que j’y ai travaillé, ce qui est très faux, je n’y ai non plus fait que vous ; mais si les tours de Notre-Dame [35] tombaient, cet homme dirait que ce serait moi qui serais cause de cette chute, afin de me charger d’envie, pour me nuire et me faire des ennemis. Et de fait, si j’y avais travaillé, j’y aurais bien pu mettre des choses contre lui qui ne sont point là-dedans.

J’ai vu aujourd’hui M. Riolan qui mord à la grappe lorsqu’il parle de l’avancement de son ouvrage contre l’antimoine. [12] Je lui ai promis de vous écrire et de vous prier de sa part de nous indiquer qui sont les médecins allemands, italiens, ou autres de votre connaissance, qui peuvent en leurs écrits avoir blâmé ce poison. Je vous prie de vous en souvenir, vous l’obligerez et moi pareillement, qui sommes tous deux de vos bons amis.

On dit que le prince de Conti [36] a permission de revenir à Paris et qu’il sera ici de retour à la Chandeleur ; que le roi n’arrivera que la semaine qui vient ; que l’on apprête plusieurs édits pour faire passer à la fin de ce mois au Parlement, où le roi ira tout exprès, entre autres, on parle d’une sixième Chambre des enquêtes, de quelques nouveaux bureaux de trésoriers de France [37] et d’un parlement à Poitiers. [38] M. Marion, [39] que je vis hier, se recommande fort à vous. Le vieux docteur Mulot, [40] doyen de la Sorbonne, [41] âgé de 85 ans, est ici mort depuis trois jours d’une inflammation de poumon ; il était jadis confesseur du cardinal de Richelieu. [13] On vient tout présentement de pendre deux insignes voleurs de grands chemins à l’Apport de Paris, dont tout le monde bénit tout hautement la bonne et courte justice que Messieurs du Châtelet et surtout le lieutenant criminel [42] font à ces gens-là. Il y a ici un ermite déguisé, [14] prisonnier dans la Conciergerie, [43] condamné par le bailli de Sainte-Geneviève [44] à être pendu et brûlé pour sodomie, [45] vols et assassinats. On dit qu’il a révélé plusieurs complices, on parlera de lui la semaine prochaine. Perituros audio multos : nil dubium magna est fornacula[15][46] Excusez-moi d’un si mauvais entretien et en attendant un meilleur, croyez que je serai toute ma vie, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Guy Patin.

De Paris, ce vendredi 5e de décembre 1653.

Le comte d’Armagnac, [47] fils du comte d’Harcourt, [48] a été enlevé d’ici. On ne doute point que ce ne soit par l’ordre du père qui médite de faire quelque rébellion contre le roi avec les deux villes qu’il a, de Brisach [49] et Philippsbourg, [50] n’ayant pas fait son accord par ci-devant. [16] Un moine [51] d’Angleterre a écrit tout fraîchement fort hardiment pour les jansénistes, contre la bulle [52] du pape. [17][53][54]


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 5 décembre 1653

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(Consulté le 06.12.2019)