L. 435.  >
À Charles Spon,
le 3 mars 1656

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< Monsieur, > [a][1]

Nous apprenons que notre Saint-Père Alexandre vii [2] est en grande colère contre le Mazarin [3] de ce qu’il a fait sa paix avec Cromwell ; [4] et qu’en dépit de cela, il s’en va faire tout ce qu’il pourra contre lui en faveur du cardinal de Retz. [5] Pour moi, je crois qu’ils s’accorderont ensemble pour leur profit et à notre perte.

Le comté de Foix est en armes, [1][6] il s’est soulevé contre les garnisons qui le mangeaient. Mme de Guise, [7] la bonne femme, âgée d’environ 72 ans, est ici morte le 25e de février, accablée d’ennuis, de maladie et de vieillesse. Elle a laissé à son fils, M. de Guise, [8] tout ce qu’elle ne lui pouvait ôter et a laissé à Mlle de Guise, [9] sa fille, tout ce qu’elle lui pouvait donner. [2]

On persécute fort ici les pauvres jansénistes [10] à cause de M. Arnauld. [11] Le roi [12] a envoyé une lettre de cachet [13] à M. de Sainte-Beuve, [14] professeur en Sorbonne, [15] par laquelle on lui défend de plus enseigner, et ordre d’assembler la Faculté afin de procéder à une nouvelle élection de professeur du roi en théologie. Ce M. de Sainte-Beuve est un très excellent personnage qui souffre persécution pour la justice et pour la vérité. C’est un des martyrs du jansénisme et de la doctrine de saint Augustin. [3][16]

On imprime ici la Pucelle d’Orléans de M. Chapelain [17] en un petit volume, afin que ceux qui la trouvent fort chère in‑fo l’aient et la puissent lire en quelque façon. On imprime aussi un Abrégé de l’Histoire romaine in‑8o [18] de la traduction de M. le duc d’Anjou, [19] il y a des commentaires du même ; je pense que tout cela vient de M. La Mothe Le Vayer [20] qui est son précepteur. [4] Un de nos compagnons nommé M. Le Soubz [21] mourut le 26e de février, c’était un homme qui ne s’est jamais guère remué de son métier, je crois que personne ne perd ni ne gagne à sa mort.

On parle d’un jubilé, [22] cela viendra fort bien à tant de bons compagnons qui en ont besoin. Vos libraires de Lyon ressemblent donc aux nôtres : je ne connais point de plus grands et plus puants menteurs que ces gens-là. [23] Pour M. Chanet, [24] médecin de La Rochelle, [25] il y a longtemps qu’il est mort, je pense qu’il y a plus de quatre ans. Il était mon bon et cher ami, je l’avais connu dès qu’il étudiait ici et puis je l’ai vu en deux autres voyages, dont le dernier fut celui de son mariage pour lequel il eut un procès que je sollicitai chez quelques juges, et entre autres chez M. Pithou, [26] qui est aujourd’hui exilé, [5] et chez feu M. l’avocat général Talon ; [27] il le gagna tout du long. Il était mon bon ami, nous avons autrefois bien devisé ensemble et en avons dit de bonnes. Il était fort savant, fort retenu et de bonne compagnie. Feu son père avait été ministre en l’île de Ré [28] ou à Marans. [29] Il avait bien voyagé et bien étudié, il parlait sobrement de tout, il disait que homo est animal natura superstitiosum vel religiosum[6] et qu’il avait envie de faire un livre de cela. Je ne me suis pas étonné de sa mort car il était délicat, malsain et le visage fort pâle ; il avait un mauvais foie, il me semble que l’on m’a dit qu’il avait eu quelques atteintes de goutte [30] et que tandem obierat ex illa suppressa podagra[7][31]

Pour le chirurgien Martel, [32] je ne le connaissais point. Pour le jeune Sanche [33] que j’ai vu ici, c’est un jeune levron qui est bien affamé, [8] aussi bien que fort écervelé et grand vantard.

Pour les œuvres de Varanda, [34] je sais bon gré à M. Gras [35] d’en avoir soin ; mais quelque chose qu’il y ajoute, il faut en bien corriger la copie car les deux in‑8o de Genève sont pleins de fautes, principalement son traité de Morbis mulierum, et ses Formules[9] Du reste, il est bon auteur, je le mets au rang des trois premiers hommes de Montpellier [36] après Rondelet [37] et Joubert. [38] Il est mort l’an 1617, fort hépatique et picrochole. [10] Je pense que tout remis ensemble fera un bon in‑4o avec vos additions. Ce bon M. Varanda était bien un autre homme que Lazarus Rivière, [39] qui n’a jamais été savant ni bon médecin : cet homme n’était qu’un emballeur et un charlatan affamé, avec son fébrifuge et son calomélas. [11][40] Faites l’éloge de M. Varanda et le mettez au-devant de son livre, M. Gras le voudra bien ; je sais quelques bonnes choses de lui que je vous enverrai, il mérite d’être loué et d’être connu dans la postérité car il est de la race de ceux dont a parlé Virgile : [41]

Quique sui memores alios fecere merendo, etc. [12]

De quelle grosseur seront les Institutions de Rivière, seront-elles meilleures que sa Pratique, laquelle est souvent bien chétive et qui est bien plus empirique [42] que rationnelle ?

Je n’ai point encore vu ce livre imprimé à Bâle [43] fait par un médecin de Dijon, [44][45] mais j’en prise fort le dessein : les eaux de Sainte-Reine [46] ne font point de miracles ; [13] il y a longtemps que je suis de l’avis de feu notre bon ami M. Naudé [47] qui disait que pour < n’ >être trompé il ne fallait admettre ni prédiction, ni mystère, ni vision, ni miracles. Si les médecins de Beaune en ont dit plus de bien qu’il n’y en a, c’est qu’ils tâchent de mettre en crédit les eaux de leur pays. [48]

Je souhaiterais que les Suisses fussent bien d’accord. [14][49] Mais en parlant de la princesse de Conti, [50] qu’entendez-vous par ces mots : les marrons qu’on lui envoyait de Paris n’auront pas la peine de l’y porter ? Nous n’entendons ici par marrons que les grosses châtaignes. [51]

L’édit de la nouvelle monnaie ne s’exécute presque point ici, on y travaille fort faiblement à la Monnaie, presque tous la refusent. [15][52] Le Parlement enfin assemblé a ordonné que très humbles remontrances en seront faites au roi en temps et lieu (c’est-à-dire que ce sera quand il plaira au roi de leur donner audience) ; et en attendant, le cours d’icelle ou sera empêché, ou retardé et ralenti.

Je pense que M. Sauvageon [53] vous aura parlé d’un livre de M. Bouvard [54] pour la réformation de la médecine ; [16] il m’en a donné un, qui est une faveur qu’il fera à peu d’autres ; mais certes, je puis vous assurer que hors du bon dessein qu’il en a, l’ouvrage est bien chétif, embrouillé : force répétitions, mauvais termes et pauvre latin. N’en dites rien à M. Sauvageon, voilà pourtant ce que j’en pense. M. Bouvard a dit qu’il ne le mettra point en lumière qu’il n’en ait l’avis de ses bons amis, quos numero paucissimos habet ; [17] il m’en a nommé trois, savoir le bonhomme M. Riolan [55] son beau-frère, M. Moreau, [56] et moi ; je crois bien que quelque autre l’obtiendra pareillement et après tout cela, nous verrons de quelle part il prendra nos avis et quel remède il y apportera. Je puis appliquer à ce livre ce que dit Martial [57] d’un méchant livre de son temps :

Multæ non possent, una litura potest[18]

Les barbiers, [58] les chirurgiens, [59] les apothicaires, [60] les sages-femmes, [19][61] les empiriques [62] et charlatans n’y sont pas oubliés ; aussi ne manqueront-ils pas d’en faire bien du bruit. M. Bouvard a autrefois été un fort excellent homme, mais la cour l’a corrompu comme elle a fait à plusieurs autres ; [20] et la caducité de son âge de 84 ans l’empêche de bien raisonner, principalement au point jusqu’auquel doit aller un homme qui écrit pour la postérité, qui s’expose en public et qui se fait faire son procès par écrit. Ne dites rien, s’il vous plaît, de tout ceci à M. Sauvageon, mais c’est chose certaine que ce livre n’est ni fait, ni à faire.

On dit ici qu’entre les articles secrets de la paix que nous avons faite en Angleterre avec Cromwell, il y en a entre autres un par lequel on permet aux protestants de faire bâtir un temple au faubourg Saint-Germain ; ce qui fait ici murmurer bien fort le monde et entre autres, les plus zélés du pays de papimanie, quorum hic numerus est infinitus[21] Cela pourtant obligera beaucoup de gens qui trouvaient Charenton [63] trop éloigné pour y aller faire leurs dévotions. [22]

Puisque le Sennertus [64] en deux tomes est achevé, [23] faites-moi la grâce de me mander à quel prix ils le mettent à Lyon en blanc, pris chez eux, afin que je le mande à ceux qui en sont en peine et qui le tireront de Lyon.

Le roi et le Mazarin partirent hier pour aller passer quelques jours à Saint-Germain [65] où on résoudra par quel voyage le roi commencera sa campagne. Je vous envoie des vers qui ont été faits sur la mort du prince Thomas [66] et sur ce que le Gazetier [67] avait impudemment écrit que le vin émétique [68] d’antimoine [69] l’avait sauvé. [24]

M. de Bordeaux, [70] maître des requêtes qui a fait la paix d’Angleterre, est ici depuis deux mois ou un peu davantage. Il part lundi prochain pour s’y en retourner par commandement exprès de la cour ; il y a quelque chose qui presse, il y fait porter quantité de tonneaux de bon vin et force fruit pour faire du dessert, on l’a fort hâté de repartir vitement.

On nous parle ici d’un jubilé pour le carême afin de prier Dieu pour la conservation du roi, pour l’extirpation des hérésies, pour la paix des princes chrétiens, etc. Tandis que nous bâtissons d’une main, nous abattons de l’autre, sic vivitur apud Principes : [25] on parle de Dieu sans y croire, on traite de la paix qu’on ne veut point faire, etc. Je vous salue de tout mon cœur et suis de toute mon âme, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Guy Patin.

De Paris, ce vendredi 3e de mars 1656.

Je recommencerai mes leçons mardi prochain. [71]

Le président de Maisons, [72] président au mortier, avait été exilé, il est revenu et a marié sa fille [73] avec un grand-maître de la garde-robe nommé M. Saucourt, [26][74] et ainsi a refait sa paix. Il avait la charge de capitaine de Saint-Germain et maître des chasses qu’on avait donnée à M. de Beaumont ; [27][75] en ce voyage de Saint-Germain, le roi la doit ôter audit de Beaumont et y installer ledit de Saucourt. Ainsi voilà M. de Maisons, jadis en disgrâce, tout rétabli ; ainsi le temps, le crédit et l’argent font tout partout, et principalement à la cour ubi nummus multus magnum nomen est[28] Les marchands refusent ici la monnaie nouvelle, cela fait espérer qu’il faudra révoquer cet édit nouveau et odieux.

On dit que dans huit jours le roi ira à Fontainebleau [76] où M. le duc d’Orléans [77] viendra le saluer, et que le roi y demeurera tout le carême. On croit bien que le duc d’Orléans y fera quelque accord, mais néanmoins que ce n’est point pour revenir à la cour, mais seulement sur quelques articles pour lesquels on a besoin de lui. On a promis à Cromwell que, dans les villes maritimes de France, on y bâtira des prêches pour les Anglais qui viendront y demeurer à cause du commerce. [29]


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 3 mars 1656

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(Consulté le 22.08.2019)