L. 247.  >
À André Falconet,
le 4 novembre 1650

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Monsieur, [a][1]

Pour faire réponse à la vôtre datée du 18e d’octobre, laquelle j’ai reçue aux champs où j’étais arrêté bien malgré moi ; [2] mais enfin, mon malade étant hors de danger et moi de retour à Paris, je vous dirai que je reconnais fort bien en votre personne ce que j’ai déjà souvent découvert en d’autres occasions : que nous n’avons rien de si précieux en notre vie qu’un bon ami. Le bonhomme Cicéron a dit quelque part Per amicos res secundæ ornantur, adversæ sublevantur[1][3] Votre bonté m’en fournit une nouvelle preuve très certaine par la peine que vous avez prise de voir M. Arnaud [4] et de conférer avec lui pour moi, dont je vous remercie très humblement. Je vous dirai donc, pour ce que vous me mandez de lui, que je le trouve bien plus raisonnable en ce que lui-même vous a dit et au billet que vous m’en avez envoyé, écrit de sa main, qu’en ce que l’on m’avait mandé du titre qu’il prétendait donner à son livre. Ce titre était purement satirique et diffamatoire, et capable de faire faire un procès tant à l’auteur qu’à l’imprimeur, [5] en faisant condamner l’imprimeur à l’amende et l’ouvrage au feu ; au lieu que, hors le titre injurieux, M. Arnaud pourrait défendre sa chimie [6] et impugner ma thèse, [7] laquelle en ce cas je serais obligé de défendre ; et de fait, je le ferais de bon cœur si les objections en valaient la peine. [2] Je dis si car, à dire vrai, la plupart des livres de chimie ne valent rien qu’à faire des enveloppes chez les épiciers, [8] ut sint thuris, piperisque cucullus ; [3][9] mais de voir un livre contre moi, plein d’injures au lieu de bonnes raisons, certes je n’y répondrais point et je ne m’en vengerais qu’en le méprisant. Je sais bien mieux employer mon temps qu’à réfuter des bagatelles ; joint que la chimie se réfute assez d’elle-même tous les jours sans en faire des livres exprès, cum chimistæ nostri quotquot hic adsunt, sint miserrimi homunciones indocti et illiterati, calamitosa poscinummia, et afflictissima mendicabula ; [4] que si quelques-uns ont un peu plus que du pain, ils ne laissent point d’être très glorieux et très ignorants. Et il faut avouer que dans le nombre de ceux qui font bonne mine avec leur chimie, il n’y en a point de bons médecins, mais la plupart sont faux monnayeurs. [10] L’expérience nous l’a fait connaître et je tiens pour très certain ce que j’ai appris autrefois d’un de mes maîtres : duo sunt animalia mendacissima, herborista, chimista[5] La chimie n’est nullement nécessaire en médecine et il faut avouer qu’elle y a fait bien plus de mal que de bien, vu que, sous ombre d’éprouver des médicaments métalliques, naturellement virulents et pernicieux, avec leurs nouvelles préparations, la plupart des malades en ont été tués. L’antimoine [11] seul en a plus tué que n’a fait le roi de Suède [12] en Allemagne. [6] Mais pour revenir à M. Arnaud, je veux bien lui donner le contentement qu’il désire, vu que je n’ai jamais eu d’autre intention que de blâmer l’abus qui se coule si fréquemment parmi les chimistes, dont je n’ai jamais vu un honnête homme de deçà. Même, il voit bien que ma thèse ne réfute que ces coquins-là qui sont gens de néant. J’ai vu ici des Anglais, des Allemands et des Italiens qui, pour acquérir de la réputation, se vantaient d’être grands chimistes et d’avoir de beaux secrets, qui n’étaient que de misérables bourreaux. Faites-moi donc ce plaisir de l’assurer que je désire d’être son ami et son serviteur, et que, s’il le veut bien, il n’y aura pour ce point ni pour tout autre aucune querelle entre nous deux. Je ne dirai jamais d’injure à un docteur en médecine pour l’honneur que je porte à la profession ; mais je vous avoue que tout ce que j’ai connu jusqu’à présent de chimistes n’ont été que de pauvres vagabonds, souffleurs, vanteurs et menteurs, ou imposteurs très ignorants. Je sais trop bien que s’il appartient à quelqu’un de se servir d’antimoine, que c’est affaire aux docteurs dogmatiques [13] qui en sauront bien prendre leur temps et le donner bien à propos lorsqu’il est bien préparé ; que, quoique feu M. Nicolas Piètre, [14] qui était un homme incomparable, m’ait dit plusieurs fois indomita illa stibii malignitas nulla arte potest castigari[7] un homme sage ne s’y doit point fier. Jamais un médecin prudent n’en usera, je n’en dirai point davantage pour ce coup. Je laisse à votre prudence et bonne affection de gouverner et de conclure cette affaire avec M. Arnaud comme vous le jugerez à propos. Je suis prêt d’en parler par où il vous plaira et de lui témoigner qu’il ne tiendra point à moi que nous ne soyons en très bonne intelligence ensemble. Je n’ai prétendu offenser personne en ma thèse, j’ai librement parlé seulement contre les charlatans, [15] empiriques, [16] coureurs, apothicaires [17] et autres brouillons qui se vantent d’avoir des secrets pour tromper le peuple. Pour les sages médecins, au rang desquels je le colloque très volontiers, je serais très marri de leur avoir donné aucune occasion de se plaindre. Je finis donc, tibi lampada tradens[8] et suis de tout mon cœur, Monsieur, etc. [9]

Votre M. Arnaud est-il agrégé à votre Collège de Lyon ? [18] est-il marié ? a-t-il bien 50 ans ? qui sont ceux qui l’ont poussé à écrire contre moi et contre la thèse de mon fils ? [10][19] pourrons-nous savoir cela par quelque moyen ? Je vous remercie du soin que vous prenez de mes intérêts. J’en ferai autant pour vous si je le puis quelque jour dans une autre occasion. Quel bien a-t-on dit de moi à M. Arnaud, et qui ?

Après avoir fini ma lettre pour M. Arnaud [20] (j’entends pour l’affaire qui est entre lui et moi, et que vous voulez de votre singulière bonté assoupir pour l’amour que vous me portez), je me suis avisé qu’il restait encore en votre lettre un point auquel je devais satisfaire. Nous n’avons qu’un doyen, [21] c’est celui qui s’élit tous les deux ans, le premier samedi d’après la Toussaint. Demain à neuf heures du matin, il y en aura un nouveau de fait à la place de M. Jean Piètre [22] (fils de feu M. Nicolas Piètre et neveu de Simon Piètre, [23] qui ont été deux hommes incomparables). Il est le maître des bacheliers [24] qui sont sur les bancs ; il fait aller la discipline de l’École ; il garde nos registres qui sont de plus de 500 ans ; il a les deux sceaux de la Faculté ; il reçoit notre revenu et nous en rend compte ; il signe et approuve toutes les thèses ; [25] il fait présider les docteurs à leur rang ; il fait assembler la Faculté quand il veut et sans son consentement, elle ne peut s’assembler que par un arrêt de la Cour qu’il faudrait obtenir ; il examine avec les quatre examinateurs [26] à l’examen rigoureux qui dure une semaine ; [11] il est un des trois doyens qui gouvernent l’Université avec Monsieur le recteur [27] et est un de ceux qui l’élisent ; il a double revenu de tout et cela va quelquefois bien loin ; il a une grande charge, beaucoup d’honneur et un grand tracas d’affaires ; il sollicite les procès de la Faculté et parle même dans la Grand’Chambre devant l’avocat général, comme fit feu M. de La Vigne [28] l’an 1644 contre le Gazetier[12][29] La charge est fort honorable, mais bien pénible ; un honnête homme est bienheureux de ne le point être, c’est assez qu’il en soit réputé digne par l’élection qu’on en fait. Et voici comment elle se fait : toute la Faculté assemblée, speciali articulo[13] le doyen qui est prêt de sortir de charge remercie la Compagnie de l’honneur qu’il a eu d’être doyen et la prie qu’on en élise un autre en sa place ; les noms de tous les docteurs présents, car on ne peut élire aucun absent, en autant de billets sont sur la table ; on met dans le chapeau la moitié d’en haut et c’est ce qu’on appelle le grand banc ; nous sommes aujourd’hui 112 vivants, c’est donc à dire les 56 premiers ; [14] quand ces billets ont été bien ballottés et remués dans un chapeau par l’ancien [30] de la Compagnie, qui est aujourd’hui M. Riolan, [31] le doyen qui va sortir de charge en tire trois, l’un après l’autre ; on en fait de même tout de suite du petit banc ; on n’en tire que deux afin que le nombre soit impair. Voilà cinq docteurs qui ne peuvent ce jour-là être faits doyens, mais ils sont les électeurs, lesquels, après avoir publiquement prêté serment de fidélité, sont enfermés dans la chapelle où ils choisissent de tous les présents trois hommes qu’ils jugent dignes de cette charge, deux du grand banc et un du petit banc. Ces trois billets sont mis dans le chapeau par l’ancien et le doyen y fourrant sa main bien étendue, en tire un. Celui qui vient est le doyen et j’ai plusieurs fois été électeur. J’ai même été élu et mis dans le chapeau trois fois, l’an 1642, 1644 et 1648 (je fus électeur en 1640 et 1646), et toutes les trois fois, je suis demeuré dans le fond du chapeau ; et si jamais on m’y remet, je ne serai point marri d’y demeurer, faute de loisir pour faire cette charge. Sortes in urnam mittuntur, sed temperantur a Domino[15] Toutes ces cérémonies sont fort anciennes et sont religieusement observées par respect pour l’antiquité, selon que nos statuts [32] le portent, que nous avons imprimés à part en un petit livre que je vous enverrai si vous en êtes curieux. [16] Le plus vieux docteur de la Compagnie s’appelle l’ancien maître et ne peut s’appeler doyen : cela lui est défendu par un arrêt de la Cour. [17] Voilà ce que je sais et puis vous dire là-dessus. Les charges publiques sont des charges pesantes et cette charge, parmi nous, est plutôt onus quam honos[18]

Ce matin on a trouvé dans trois lieux publics de Paris trois tableaux du Mazarin [33] pendu et la corde au col avec son arrêt de mort. Monsieur le lieutenant civil les a fait ôter. Tout le monde gronde contre ce malheureux ministre. Vivit tamen, et fruitur diis iratis, interea victrix provincia plorat[19][34] La reine [35] a été malade à Amboise [36] et y a été saignée trois fois, un flux de ventre [37] est survenu qui l’a délivrée. On croit que demain au soir le roi, [38] la reine et toute la cour arriveront à Orléans. [39] On prend ici force voleurs. Je vous prie de me mander quel état vous faites de la Pratique de feu Feyneus, [40] professeur de Montpellier, [41] que l’on a depuis peu fait imprimer à Lyon in‑4o ; il m’ennuie fort que nous n’en ayons ici et je m’en étonne. [20] Je suis, etc.

De Paris, ce 4e de novembre 1650.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À André Falconet, le 4 novembre 1650

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(Consulté le 25.08.2019)