L. 248.  >
À Charles Spon,
le 4 novembre 1650

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Monsieur, [a][1]

Ma dernière lettre fut du jour de Saint-Luc, 18e d’octobre, avec celle de M. Moreau, [2] je ne doute point que ne les ayez reçues. Depuis ce temps-là, nouvelle est venue que M. de Villequier [3] a fait entrer dans Mouzon [4] 400 hommes, [1] lesquels sans doute empêcheront que les Espagnols ne la prennent ; au moins, on tient ici pour le certain que dorénavant ils ne la sauraient prendre. Le maréchal Du Plessis-Praslin [5] avec plusieurs gouverneurs des places frontières assemblent aussi leurs forces afin de pouvoir harceler et incommoder lesdits assiégeants jusqu’à ce que ce qu’ils veuillent se retirer. M. le marquis de La Ferté-Senneterre [6] a défait trois régiments de Lorrains, où il a gagné beaucoup de bagage et plusieurs prisonniers. [2] On dit ici que le roi [7] est sorti de Bordeaux [8] et que le 19e d’octobre il a couché à Saintes. [9] Le Mazarin [10] n’a point eu grand contentement à Bordeaux. Il est vrai que ceux du corps de ville l’ont été saluer, mais non pas ceux du parlement ; outre plusieurs autres affronts qu’il y a reçus. Le pape [11] a député tout nouvellement deux cardinaux pour exhorter les deux rois à la paix générale, Spada [12] pour la France et Pallotta [13] pour l’Espagne. [3] Il est vrai qu’à la fin il la faudra faire et s’y trouveront contraints de part et d’autre car autrement, ils ne pourront plus trouver de soldats ; et puis à la fin de notre minorité, il y aura tout autrement plus belle apparence de finir la guerre afin que le roi commence avec la paix à gouverner son royaume lui-même, Dieu lui fasse la grâce de bien. [4] Si en faisant la paix nous rendons aux Espagnols toutes nos conquêtes, le Mazarin s’en déchargera, et dira que c’est le roi même et non pas lui ; et ainsi, il se couvrira du prétexte d’avoir continué la guerre jusqu’à présent par quelque nécessité, au lieu que ce n’est que pour dérober plus longtemps et piller plus hardiment ce pauvre royaume afin d’enrichir son neveu et ses trois nièces. [14] Nos affaires vont mal en Catalogne, [15] les Espagnols s’y remettent et nous ne leur résistons point comme il faut. On dit que M. le duc de Mercœur [16] se plaint de ce qu’on l’a envoyé là si loin pour le rendre ridicule. [5]

Le samedi 29e d’octobre à onze heures du soir, 30 hommes armés attaquèrent le carrosse de M. de Beaufort, [17] dans la rue Saint-Honoré [18] près de la Croix du Trahoir. [19] Ils voulurent arrêter le carrosse, ils ne purent le faire, ils tirèrent sur le cocher qui fut véritablement blessé, mais néanmoins il n’arrêta point. Comme ils approchèrent du carrosse en tirant dedans, ils tuèrent un gentilhomme qui était dedans, un autre fut blessé ; mais M. de Beaufort n’y était point et ainsi, ils ont perdu leur coup. Ce carrosse l’allait requérir à l’hôtel de Montbazon où il avait fait collation[6] Je pense que vous croyez aisément que je ne suis pas auteur de ce meurtre, mais il n’est point malaisé de deviner d’où vient cette entreprise. Quoi qu’il en soit et de quelque côté qu’il vienne, les assassins ont manqué leur coup et M. de Beaufort est sauvé. [7] C’est à lui à se parer dorénavant de tels rencontres et à se retirer de meilleure heure s’il ne veut une autre fois y être attrapé car sans doute, on ne lui manquera pas. Ces gens-là, qui ne craignent point le serein, [8] sont gagés pour tuer du monde.

Le même jour, samedi au soir, un courrier venu de la cour apporta la nouvelle que la reine [20] était demeurée malade à Amboise [21] et qu’elle y avait été saignée deux fois pour un jour ; quelques jours auparavant elle avait aussi été saignée à Poitiers. [22] Si elle était prise d’une fièvre continue [23] de earum genere quæ hoc anno grassatæ sunt[9] outre le danger qu’elle en encourrait, le Mazarin aurait belle peur ; et même, je ne doute point qu’on ne l’arrêtât de peur qu’il ne prît la fuite en cachette, n’osant point se fier au duc d’Orléans, [24] qui serait régent et qui infailliblement ne se servirait point de ce ministre italien. J’aimerais pourtant mieux qu’il fût arrêté et obligé de nous rendre tout l’argent qu’il a dérobé à la France. La reine traitant avec ceux de Bordeaux, ne leur a point nommé de gouverneur, elle leur a seulement promis qu’elle en arrêterait un lorsqu’elle serait à Paris ; mais leur a laissé M. de Saint-Luc, [25] qui était lieutenant de roi, pour y faire sa charge. [10] Aussitôt que le roi et la reine furent sortis de Bordeaux, un quart d’heure après, la reine leur fit signer qu’elle révoquait l’octroi des 1 500 000 livres qu’elle leur avait accordé d’être pris sur le convoi de Bordeaux pour leur dédommagement. Le parlement de Bordeaux s’étant assemblé là-dessus, cassa l’arrêt du Conseil d’en haut portant cette révocation ; mais le premier président du parlement ne veut point signer cet arrêt ; d’ailleurs, M. de Saint-Luc maltraite dans Bordeaux ceux qui ont été du côté du parlement et en avait fait arrêter deux que le peuple a fait délivrer par force. Tout cela montre que la paix de Bordeaux n’est guère assurée.

Mais, Dieu soit loué que je reçois votre lettre par laquelle j’apprends des nouvelles de votre bonne disposition et de nos bons amis de Lyon. Je vous remercie très affectueusement de la peine qu’avez prise pour ce qu’avez délivré à M. Huguetan. [26] J’écrirai exprès à M. Gras [27] et le remercierai de ses livres dès que je les aurai reçus ; je souhaite fort de les avoir et utinam brevi istud contingat ; [11] j’en ferai autant à M. Garnier. [28] Pour votre Perdulcis[29] je vous en remercie de tout mon cœur. Parmi tous ces livres, vous ne me parlez point de l’Histoire de Bresse[30] N’est-elle point encore achevée ? Si elle est en vente, je vous prie de dire à M. Huguetan qu’il m’en envoie une en blanc et que je lui en tiendrai compte, aussi bien que de la douzaine des exemplaires du Feyneus [31] et des autres livres que j’ai reçus d’eux. [12] Mais à propos de Feyneus, n’avez-vous point encore su de Montpellier en quelle année est mort ce professeur ; je pense qu’il y a bien 50 ans que migravit ad plures[13] Le Thesaurus criticus Gruteri [32] ou bien Lampas, sive fax artium liberalium est en six gros volumes in‑8o, impression de Francfort ; [14] je les ai céans reliés en veau noir à votre service. Ce beau recueil fait par un habile homme est un Cornucopia de grande quantité de plusieurs très bonnes choses. [15] Je serais bien marri si je ne l’avais, les six tomes m’ont autrefois coûté neuf livres, il y a plus de 20 ans. Quelques-uns font passer pour une continuation, ou septième tome, un certain in‑8o qui sont des remarques et des notes de I. Philippus Pareus [33] sur Plaute [34] adversus Iani Gruteri cavillationes[16] etc. Ledit livre est intitulé Analecta Plautina, etc., Francofurti, 1623 ; [17] si jamais vous le trouvez, il mérite d’être acheté. Je suis fort aise qu’ayez eu à gré ce que je vous ai mandé de Paulus Leopardus, [35] dont je fais grand état il y a longtemps. J’ai vu aussi et même ai céans de lui (mais je ne sais où il est) ce commentaire in apophthegmata Stratonici ; ce n’est qu’un petit in‑8o[18] Pour votre M. Arnaud le chimiste, [36] j’espère que sa colère passera avec justice, voyant que je ne lui ai jamais donné aucune occasion de se plaindre de moi ; pour la chimie, [37] il la défendra s’il veut et même, impugnera et réfutera s’il veut ou s’il peut notre thèse ; [38] ce que je ne trouverai point étrange, chacun ayant la liberté de ses sentiments pourvu que cela se fasse légitimement, honnêtement et sans injures. Ce qui me déplaisait le plus en tout ce que l’on m’en a dit était son titre diffamatoire, manifestement ridicule et qui lui eût fait plus de tort qu’à moi-même. [19] Il a parlé à M. Falconet, [39] qui a mis l’affaire en bon état. J’attendrai pourtant d’en savoir davantage par M. Mousnier, [40] après que M. Hebet [41] lui en aura écrit. Je ne sais qui est l’auteur des épîtres qui sont devant le livre des Passions de l’âme de M. Descartes, [20][42] j’ai grand regret que je ne l’aie demandé à M. Sorbière ; [43] je tâcherai de le savoir de MM. Moreau ou Naudé [44] et si je l’apprends, je vous le manderai. M. Galateau, [45] m’emportant [46] mon livre de feu M. Cousinot, [47] des eaux de Forges[21] n’a fait que ce que l’on dit des Gascons ; néanmoins, ce n’est point la peine de lui en écrire, j’ai peur qu’il ne s’en souvienne plus, ce fut environ l’an 1633. Je suis bien aise qu’avez reçu le livre du P. Caussin [48] par M. Falconet, [22] je vous remercie de la peine qu’avez prise de le délivrer à notre bon ami M. Gras. Quand il se présentera ici quelque chose de meilleur, je tâcherai de vous en faire part, mais il fait merveilleusement froid en la rue Saint-Jacques : [49] tous se plaignent du mauvais temps, non est usque ad unum ; [23] même le plus hardi d’entre eux, qui est M. Cramoisy, [50] fait tout ce qu’il peut pour ne rien entreprendre. J’ai toujours céans les trois exemplaires de M. de Saumaise [51] pour le roi d’Angleterre, [24][52] pour vous, MM. Gras et Falconet, avec quelques petits livrets ; mais j’attends encore quelque chose que je ne sais quand il viendra. Je vous assure que le P. Jarrige [53] n’est point mort, il a passé par ici et a parlé à homme qui me l’a dit. Peut-être bien qu’à la fin les jésuites [54] l’empoisonneront, ils sont assez méchants pour cela ; utinam meliores fiant in posterum[25] Si vous écrivez à M. Volckamer, [55] je vous prie de lui faire mes très humbles baisemains ; j’ai céans quelque chose pour lui que je lui enverrai dans votre premier paquet. Mme la Princesse la douairière[56] qui est retirée à 25 ou 30 lieues d’ici, est malade et faut qu’il y ait apparemment quelque danger puisque, outre qu’elle a près de soi M. Le Gagneur, [57] on est ici venu quérir M. Guénault, [58] qui y est allé. [26]

On imprime en Hollande chez MM. les Elsevier [59] un livre curieux d’un savant Espagnol, sous ce titre, De duplici terra ; l’auteur est Iosephus Gonzalez de Salas. [27][60] je ne sais si ce ne serait point le même qui a fait imprimer l’an 1629 un Pétrone[61] avec des commentaires et Indice perpetuo[28] in‑4o à Francfort. Mme la maréchale de Guébriant [62] a fait faire l’histoire et la vie de son mari, [63] elle en a vers soi la copie tout entière et tout achevée, prête d’être imprimée. Il ne tient plus qu’à de l’argent qu’elle doit avancer à l’imprimeur [64] pour avoir du papier, c’est l’auteur même qui me l’a dit ; [29] mais c’est encore assez, vu que les courtisans ne savent guère ce que c’est que de payer leurs dettes et de récompenser ceux qui leur ont rendu service. Nous avons ici tout de nouveau une requête faite par M. Naudé [65] in‑4o contre les bénédictins[66] touchant l’auteur du livre de Imitatione Christi ; [30][67] [elle] est excellente, je vous l’enverrai dans le premier paquet.

Le même M. Naudé m’a dit qu’à Genève l’on imprimait l’Histoire de feu M. le président de Thou [68] traduite par un jadis ministre ; je pense que c’est un Provençal nommé M. Boule, [69] duquel j’ai entendu dire, il y a longtemps, qu’il travaillait à la traduction de ce beau livre. [31] Je dis beau car je pense que c’est le plus beau et le plus excellent historien qui ait jamais écrit, et le préfère à Thucydide, [70] Tite-Live [71] et Tacite. [72]

On a ce matin trouvé en trois différents lieux publics trois tableaux du Mazarin pendu et étranglé (mais ce n’était qu’en effigie), avec son arrêt de mort pour plusieurs chefs ; le lieutenant civil les a fait ôter. [32] On a pris un prisonnier de ceux qui ont attaqué le carrosse de M. de Beaufort samedi dernier. Un autre, blessé, mourant hier à l’Hôtel-Dieu [73] de sa blessure, [33] confessa des vols qu’il avait faits, mais ne nomma aucun complice. On dit qu’un flux de ventre [74] a soulagé la reine après trois saignées ; qu’elle doit partir d’Amboise, et se rendre demain au soir à Orléans avec le roi et toute la cour. Néanmoins, il n’y a point grande apparence de vérité à tout ce que disent les courtisans : on tient que le Mazarin fait tout ce qu’il peut pour ne point revenir à Paris et même, est soupçonné d’avoir fait mettre par Paris les trois tableaux la nuit passée, afin de tâcher d’empêcher la reine d’y venir. Les trois princes [75][76][77] sont toujours à Marcoussis [78] et moi, je serai toute ma vie, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Patin.

De Paris, ce vendredi 4e de novembre 1650, à neuf heures du soir.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 4 novembre 1650

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(Consulté le 20.09.2019)