L. 271.  >
À André Falconet,
le 3 novembre 1651

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Monsieur, [a][1]

Je vous ai bien de l’obligation de la belle lettre que vous m’avez écrite, comme aussi de vos beaux présents, j’entends l’Utilité jésuitique et l’Almanach de M. Meyssonnier ; [2] ce grand livre in‑fo de médecine française qu’il promettait, quand viendra-t-il ? [1] Je vous remercie du bon accueil que vous avez bien voulu faire à M. Séguy. [2][3] J’ai bien regret qu’il n’a séjourné davantage à Lyon afin de vous entretenir, vous eussiez connu un honnête homme. Nous avons fait vendanger à ma maison des champs [4] où nous n’avons eu que cinq muids de vin [5] qui ont été aussitôt enlevés par les marchands, qui en ont donné 100 écus. Le vin est très fort et très bon cette année, [6] les grandes chaleurs l’ont extrêmement perfectionné, mais elles en ont beaucoup diminué la quantité. Plusieurs vignerons du village, qui doivent à notre succession, [3] en ont donné quelques muids en paie que nous avons vendus, et en avons seulement fait serrer en notre cave trois muids pour notre provision, mais nous avons pris le meilleur pour nous. [7] Nous n’en buvons pas beaucoup, joint que tous les ans l’on m’en donne d’ailleurs quelques pièces. Mon médecin [8] est ici auprès de moi, [4] et l’avocat, Carolus, [9] est encore avec sa mère, où il étudie toujours ; mais ils seront ici avant la Saint-Martin. M. Brousse [10] avait ici écrit à un de ses amis la joie qu’il avait eue de vous avoir rencontré à Lyon, et que vous lui aviez parlé de moi et même montré une de mes lettres. Il est mon bon ami de longue main et il est très honnête homme. Vous étiez bien adressé [5] à lui et je vous ai bien de l’obligation de parler comme cela de moi aux honnêtes gens qui passent à Lyon. Je ne hais pas si fort les bons pères loyolites [11] qu’il vous a dit, mais ut vere dicam[6] je ne les aime point du tout : c’est une cabale de fins et rusés politiques qui font leurs affaires per fas et nefas [7] dans le monde in nomine Domini et prætextu religionis, quam semper et ubique simulant, astute et calide ; [8] ils affectent puissamment de passer pour très prudents, sed nimia illa prudentia degenerat in versutiam pravam et iniquam, quam Græci παναρχος dicunt ; [9] j’aime mieux leurs livres que leurs personnes, bien que la plupart de ce qu’ils font ne soit guère que très médiocre. Je suis bien aise que vous ayez réussi en l’ophtalmie [12] de M. A. et hoc summe iure[10] car vous y avez employé le vrai secret, qui est la saignée ; [13] toute la chimie [14] n’en a point de meilleur ; Dieu soit loué qu’il est guéri. M. d’Ocquerre Potier, [15] ce jeune conseiller de la Cour que vous vîtes à Lyon l’an passé, est ici de retour ; [11] il m’a donné un beau livre et une médaille d’argent du pape [16] d’aujourd’hui, en récompense des bons avis que je lui avais mandés d’ici, surtout qu’il se gardât bien de beaucoup d’embûches qui se trouvent dressées en Italie à des gens de son âge, qui sont ceux que Lipse [17] a donnés dans ses Épîtres[12] Il m’a juré qu’il en était revenu aussi sage qu’il y était allé et je le crois, vu qu’il est homme d’honneur et de bonne conscience. Il me dit qu’il ne m’avait apporté ni chapelet, ni indulgence et qu’il croyait que je ne m’amusais point à cela ; je lui dis qu’il avait fort bien fait, que je ne me servais point de l’un et que je ne croyais point du tout en l’autre, et que mon Juvénal [18] m’avait détrompé de telles bagatelles ; et là-dessus de rire bien fort, à quoi il se porte volontiers quand je l’entretiens quelque quart d’heure. Il voudrait bien que j’allasse quelquefois dîner avec lui, mais à peine ai-je le loisir de dîner céans.

Pour l’affaire du jeune Chartier, [19] elle est toujours là. Je ne sais si elle sera jugée après la Saint-Martin comme elle y a été renvoyée. La Faculté veut qu’il se soumette à la censure des députés, l’un desquels je suis ; et lui, fait ce qu’il peut pour en échapper, sachant bien qu’il en sera mauvais marchand. Néanmoins, c’est un pauvre et misérable hère qui n’en vaut pas la peine, il n’a ni sou, ni souliers. Il y a 15 ans qu’il plaide contre son père [20] et maintenant il en veut faire autant à sa mère, la Faculté. [13] Il en sera mauvais marchand : s’il trouve moyen d’éluder notre décret au Parlement, nous l’attraperons par une autre voie. Comme le lendemain de la Saint-Luc[21] il pensait entrer après la messe dans notre assemblée, il en fut chassé avec opprobre. C’est un petit fripon qui doit 10 000 livres plus qu’il n’a vaillant et qui est au bout de son rôlet, redactus ad incitas[14] Il a fait supprimer son libelle selon l’ordonnance de la Cour, il ne vaut pas le papier qu’il contient. Un certain Brescian avait fait des vers contre Muret ; [22][23] ce grand homme, au lieu de s’en fâcher, lui envoya ces deux vers pour toute réponse :

Brixia, vestrates quæ condunt carmina vates,
Non sunt nostrates tergere digna nates
[15]

Faites-en l’application pour Chartier ; auriga semper auriga[16][24] un jeune charretier toujours verse. Guénault, [25] qui est un hardi imposteur et un effronté donneur d’antimoine, fait < cause > pour lui afin de complaire au premier médecin du roi [26] qui se pique de secrets. C’est pour augmenter le nombre de ceux dont parle Pline, [27] aliqua novitate ægrorum gratiam aucupantes, et animas nostras negotiantes[17] Je vous enverrai son livret et la Méthode de Vallesius, [28] par M. Rigaud. [18][29] Dès que vous aurez vu ce misérable écrit, vous le mépriserez et aurez pitié de l’auteur ; ou bien, si bene te novi[19] vous direz avec Martial, O infelices chartæ, cur tam male, tam misere periistis ! [20]

Les cartes se brouillent ici misérablement : le Mazarin [30] est sur la frontière, fort souhaité de la reine ; [31] elle et le roi [32] sont à Poitiers ; [33] M. le Prince [34] à Bordeaux, [35] qui ramasse des troupes. Ceux d’Angoulême [36] ont peur d’un siège à cause qu’ils voient force troupes là alentour. Si le Mazarin rentre dans le royaume, le parti du prince en deviendra le plus fort par l’accession de tout le parti des malcontents et des ennemis de ce caudataire italien qui cherche son malheur et le nôtre, en voulant rentrer au cabinet des affaires et des bonnes grâces de la reine. Quare cecidisti de cœlo Lucifer, qui mane oriebaris ? [21][37] Je lui ferais volontiers la même demande, mais il ne m’y répondrait point, il est trop ignorant aux bonnes choses. On dit qu’il n’est savant qu’en trois points : au lit, au jeu [38] et à la fourberie, grand larron, grand preneur de dupes, et cui nondum funerata est pars illa coporis qua quondam Achilles erat[22][39] Lisez, s’il vous plaît, la troisième épître du septième livre ad Atticum ; [40] vers le milieu, vous y verrez les gens du prince de Condé ou du Mazarin qui cherchent la guerre de peur d’avoir pis : Omnes damnatos, omnes ignominia affectos, omnes qui alieno ære premantur, etc[23] Mais enfin je me tais ne te garrulitate mea diutius obtundam[24] Je vous baise les mains et vous prie de croire que je serai toute ma vie et de toutes les passions de mon âme, Monsieur, votre, etc.

De Paris, ce 3e de novembre 1651.

Cette lettre est écrite du même jour que je vous écrivis l’an passé de eligendo Decano[25] et je le fus le lendemain ; aussi est-ce demain que je dois être continué. [41] Je me recommande à vos grâces et à vos bonnes prières. Si mes compagnons avaient de la charité, ou pitié de moi, ils me délivreraient de cette charge, mais je n’oserais espérer pour moi tant de bien. Talis felicitas apud nos non habitat. Vale qui valere dignus es[26]


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À André Falconet, le 3 novembre 1651

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(Consulté le 22.11.2019)