L. 491.  >
À Charles Spon,
le 19 septembre 1657

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Monsieur, [a][1]

Depuis ma dernière du 7e de septembre, que Monsieur votre collègue M. Robert [2] vous rendra, l’ayant donnée à M. Alleaume [3] pour la mettre dans son paquet, je vous dirai que certaines gens font ici courir un bruit que le roi [4] s’en va à Metz, [5] ce que je ne crois pas. [6]

Ce 11e de septembre. Hier fut ici pendu et brûlé à la Grève [7][8] un prêtre breton nommé Jean Coiraut [9] qui avait été aumônier et secrétaire de l’évêque d’Auxerre, [10][11] pour avoir débauché[12] engrossé et enlevé une religieuse d’Auxerre, laquelle est condamnée d’être enfermée dans les Madelonnettes, [13] où elle accouchera dans quatre mois. Ex tali concubitu nonne metuis venturum Antichristum ? [1][14] Pour moi je n’en ai point de peur car je crois qu’il y a longtemps qu’il est né.

Aujourd’hui est parti de Paris M. Servien, [15] surintendant des finances, avec grand train pour aller à Metz où le roi se doit rendre ; on croit que, comme il est fort habile homme dans les négociations, qu’il sera envoyé à Francfort [16] pour l’élection de l’empereur. [17]

Ce 12e de septembre. Ce matin sont partis d’ici pour la cour le nonce [18] du pape et l’ambassadeur de Venise ; [19] l’on dit qu’ils vont offrir au roi des articles pour la paix, mais je pense qu’on ne les prendra pas au mot.

Je ne veux pas oublier à vous dire que le prêtre breton qui fut ici pendu et brûlé il n’y a que quatre jours, depuis qu’il eut enlevé la religieuse d’Auxerre, vivait ici en chambre garnie et en particulier avec elle. Il faisait ici l’empirique [20] et le chimiste, [21] se disait médecin de Montpellier [22] et faisait publier des billets dans lesquels il promettait la guérison de plusieurs maladies. Son malheur est venu de ce qu’il avait promis de guérir un certain épileptique, [23] que je connais et à qui j’ai dit qu’il ne guérira jamais de ce mal parce que c’est un débauché, indulgens Veneri et Baccho[2][24][25] Il avait donné des pilules [26] à ce malade, a quibus tam male habuit [3] qu’après qu’il fut délivré du paroxysme dans lequel l’avait jeté une rude opération d’icelles, il le mit en procès pour ravoir 6 pistoles qu’il lui avait avancées. Ce malade ayant durant le procès découvert quelque chose de la vie de ce chimiste, se rendit son accusateur et le fit mettre prisonnier, lui et sa prétendue femme. Voyant qu’il n’avait pas assez de preuves, il en chercha à Auxerre, d’où le promoteur par commandement de l’évêque se déclara sa partie. Les juges ordonnèrent qu’il en serait plus amplement informé. Trois religieuses sont venues d’Auxerre, qui en ont révélé et déposé à la Cour beaucoup plus qu’il n’en fallait ; et ainsi < il > a été condamné, tant par son péché que par sa faute. Je ne souhaite point tant de mal aux chimistes, mais je voudrais les voir amender.

Je vis hier une lettre qui venait de Hollande, par laquelle j’apprends que l’on y achève le livre de feu M. Vossius [27] de Philosophia et sectis philosophorum et que son Thesaurus etymologicus n’y est point encore commencé, [4] au grand regret de M. Vossius le fils [28] qui fait ce qu’il peut afin de mettre ce grand ouvrage en lumière.

Votre médecin de Strasbourg à qui vous avez remis nos manuscrits de feu M. Hofmann [29] me met fort en peine car il ne vient point, ne savez-vous point quand il est parti de Lyon ? Le prêtre breton, à ce que je viens d’apprendre d’un de ses juges qui a assisté à tout son procès, était pareillement faux monnayeur ; [30] et chez lui furent trouvées diverses rognures d’or et quelques pièces qu’il avait faites, qui est un crime qu’il a avoué avoir pratiqué dix ans durant : et voilà nos chimistes qui savent tant de secrets, et se font à la fin pendre et brûler.

Ce 15e de septembre. Aujourd’hui, dans l’île Notre-Dame, [5][31] par sentence du bailli du chapitre confirmé par arrêt de la Cour, a été pendu et étranglé un Manceau qui avait volé dans Notre-Dame [32] et qui avait enlevé tous les ornements, donaria omnia[6] de l’autel de la Vierge où le peuple va tous les jours à grande foule faire ses dévotions.

On dit ici que le roi arrivera demain à Metz, et que la reine [33] y demeurera ; mais que le roi, avec le Mazarin, [34] ira à Brisach [35] et à Philippsbourg ; [7][36] que des sept électeurs, nous avons cinq voix, et que le roi de Hongrie [37] ne sera pas empereur ; que l’Archiduc Léopold [38] n’est pas assez riche pour l’être. [8] Mais si l’on ôte cette plume aux ailes de la Maison d’Autriche, qui sera donc l’empereur ? an Bavarus ? an Saxo ? an ipse purpuratus noster ? [9] Je voudrais l’avoir vu empereur, entouré de janissaires, à la romaine, in solio Imperatoris[10] Lui et Cromwell, [39] et le général des jésuites [40] seraient trois beaux personnages pour représenter l’état tyrannique du misérable temps auquel Dieu nous a réservés, Dii meliora[11] Pour notre roi, je ne pense pas qu’il voulût s’arrêter à si peu de chose : l’empire d’Allemagne est au-dessous de sa grandeur et 25 000 écus de rente ne sont rien au plus puissant roi de l’Europe ; et néanmoins, cette qualité d’empereur ne vaut que cela par an à celui qui la possède. Valeant ergo Cæsares, et habeant sibi res suas[12] je les laisse là et les abandonne de bon cœur pour répondre à votre chère lettre, datée du 11e de septembre, que voilà qui m’est rendue par le commis de la poste.

Ce 16e de septembre. J’attends impatiemment votre M. Dinckel [41] de Strasbourg avec nos manuscrits. Utinam cito accedat, certe numquam inexspectatus veniet[13] depuis le 28e d’août jusqu’à présent, j’y ai toujours pensé. J’ai pareillement reçu la lettre du sieur de Mondragon, [42] capio mentem tuam et quod velis apprime intelligo[14] Pour la dame, votre bonne voisine, [43] je serai ravi de la voir. Je sais bien que M. Sauvageon [44] s’en est allé, mais je n’ai pas ouï dire qu’il y ait rien de jugé en son affaire, ni pour le civil, ni pour le criminel. Je n’ai point vu M. Basset, [45] que j’ai vu la dernière fois fort irrité et qui dit qu’il aura raison de l’affront que votre Collège [46] lui a voulu faire, qu’il est ici chez ses parents où il ne lui coûte rien, qu’il apprendra à faire ici la médecine mieux qu’à Lyon, qu’il a vu nos disputes publiques et nos anatomies, qu’il vous ruinera en frais qu’il vous obligera de faire en envoyant ici un de Messieurs vos collègues pour solliciter votre bon droit contre lui. Même, l’on m’a dit qu’il a envie de demander à la Cour que votre agrégation et vos statuts soient cassés par arrêt, faute que vous n’avez eu le soin de les faire homologuer. Bref, il jette feu et flamme et dirait en sa colère, s’il s’en souvenait : [47]

Flectere si nequeo Superos, Acheronta movebo[15]

Le bonhomme Lyonnet [48] a encore belle mémoire pour son âge et sait merveilleusement des choses par cœur, mais il est bien vieux et bien cassé. Pour notre M. Des François, [49] ce n’était qu’un fou et grand babillard : beaucoup de vanité et fort peu d’esprit, trop glorieux pour un garçon qui avait été compagnon barbier et compagnon apothicaire, cetera mediocria[16] Je vous supplie de faire mes recommandations très humbles à MM. Huguetan et pareillement, puisqu’il est revenu, à M. Ravaud. [50] Je suis ravi de son retour, mais je le supplie de faire en sorte que leur Heurnius [51] soit bien correct car autrement, ils gâteront tout. Pour le Cardan[52] je souhaite que ce dessein leur réussisse, comme il fera s’ils en prennent grand soin car ce livre entrera dans les bibliothèques comme d’un grand homme qui n’a pas laissé de dire quelquefois, dans l’inégalité de son esprit qui lui était presque naturelle, bien des sottises. Pour le sieur Restaurand, [53] je ne vous puis rien dire de son livre car il n’est pas encore relié, joint que je ne l’entends point. [17] Mais à propos de livres, vous ne me dites rien du Varandæus : [54] quand sera-t-il achevé, les tables en sont-elles faites, n’y a-t-on pas mis au commencement quelque éloge ou abrégé de la vie de l’auteur ? Certes, il a mérité cet honneur et a été fort galant homme. Quelqu’un de la rue Saint-Jacques [55] m’a dit que le sieur Fourmy devait ici venir bientôt et qu’il en apporterait nombre. Pour le Sennertus que vous avez délivré à M. Devenet [56] et qu’il doit mettre dans sa balle, je n’en apprends rien, je ne sais qui est ce libraire à qui il adressera son ballot.

On imprime ici in‑fo un livre du P. Yves de Paris, [57] capucin[58] de Iure naturali ; c’est celui qui a fait Digestum sapientiæ en deux volumes in‑fo et neuf volumes in‑4o[18] Un autre capucin normand nommé le frère Zacharie, [59] de Lisieux, fait imprimer un Gyges Gallus in‑4o. C’est celui que l’on dit être auteur d’un livre in‑8o intitulé Genius sæculi imprimé depuis deux ans contre les jansénistes, et les femmes qui se mêlent de controverses et de disputer des points de religion, de la grâce, de la prédestination et autres telles bagatelles, desquelles nos moines [60] et les ministres abusent le peuple, et les amusent tandis que les partisans et autres suppôts de la tyrannie du siècle coupent la bourse à tout le monde. [19]

Quelques-uns font ici courir le bruit d’une paix avec l’Espagne, que c’est pour cet effet que le nonce du pape et l’ambassadeur de Venise sont allés en cour ; qu’il y a dans Londres un nouvel ambassadeur d’Espagne qui tâche de gagner Cromwell pour eux et le séparer d’avec nous ; que le Mazarin ira le mois prochain à Strasbourg où il s’abouchera avec un député d’Espagne qui s’y doit rendre ; mais on dit qu’aussitôt que notre paix sera faite avec les Espagnols, nous aurons à démêler avec les Anglais, et guerre en France avec les protestants, ne desit robur extorquendi nummi [20] du bourgeois et du paysan afin d’empêcher que le monde n’engraisse trop et ne crève d’être trop à son aise.

On dit ici que la reine de Suède [61] arrivera dans huit jours à Paris et qu’elle y demeurera jusqu’à ce que le roi revienne de son grand voyage, ce qui ne se peut être de longtemps.

On disait que les rois de Suède [62] et de Danemark [63] étaient en état de s’accorder, mais qu’il y est venu du désordre qui a brouillé l’affaire, et que le roi de Pologne [64] est devenu si puissant qu’il a obligé le marquis de Brandebourg [65] de prendre la neutralité. [66] On dit que le pape [67] présente au roi des articles d’une trêve dont il se contente de faire arbitres Messieurs les électeurs de l’Empire, quod mihi non videt verisimile ; [21] que la duchesse de Savoie [68] est fort malade ; que le duc de Savoie [69] s’est abouché avec le duc de Mantoue, [70] qui l’a débauché de notre parti, et que le roi d’Espagne [71] lui fait de grandes offres, entre autres de lui rendre Verceil [72] et autres villes, et de lui aider à reprendre Pignerol [73] sur nous.

On commence à dire ici que la peste [74] diminue fort à Gênes, [75] dont il en est mort par ci-devant plus de 100 000 personnes. Cette nouvelle me réjouit fort, mais je voudrais bien apprendre la santé de notre pauvre ami M. Alcide Musnier [76] car j’ai grand peur qu’il n’ait été enlevé par cette méchante bête et enveloppé dans le malheur commun.

Le partisan Girardin, [77] qui avait été enlevé par les coureurs de M. le Prince, [78] avait été fort malade à Anvers. [79] Il avait, après être guéri, fait son accord et était dans le chemin de s’en revenir ; accablé d’un autre mal qui lui est survenu, il est mort dans Malines. [80] Voilà un homme bien malheureux pour un partisan qui laisse onze enfants vivants, s’il n’a de l’argent caché.

J’ai à vous dire que voilà le sieur Basset qui vient de sortir de céans, je l’ai exhorté à s’accorder, et que je m’offre d’en être le médiateur envers votre Collège ; que je sais bien la difficulté qu’il y aura d’accorder des esprits irrités de part et d’autre ; qu’ordinairement les médiateurs n’ont que du blâme des uns et des autres, ne pouvant plaire, voire même étant suspects à l’un et à l’autre parti ; et nonobstant tout cela, que je m’y offrais et que j’espérais d’y réussir ; qu’il aurait bonne grâce d’entrer dans votre Collège avec la bienveillance de tous ses confrères plutôt que par la fenêtre, à quoi il ne gagnerait rien que leur indignation particulière et la haine publique (prenez la peine de me répondre là-dessus et de spécifier ou liquider la somme que voulez que je lui demande pour le remboursement de vos frais, [22] je crois bien que vous ne me tenez point pour support, mais si vous le jugez à propos, employez-moi pour votre service, sin minus quiescam et abstinebo) ; [23] que néanmoins je m’offrais de m’entremêler de son affaire envers vous et Messieurs vos confrères pro bono pacis[24] J’attends là-dessus votre résolution ; et en attendant, je vous prie de croire que je suis et serai toute ma vie, velis, nolis[25] Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Guy Patin.

De Paris, ce mardi 19e de septembre 1657.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 19 septembre 1657

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(Consulté le 14.10.2019)