L. 556.  >
À André Falconet,
le 4 mars 1659

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Monsieur, [a][1]

Ce 19e de février. Je vous remercie de votre belle lettre. Vous saurez que M. de Servien, [2] surintendant des finances, mourut hier dans sa belle maison de Meudon. [3] Il n’est guère regretté de personne, pas même de ses valets, auxquels il n’a rien donné en mourant ni rien laissé que le grand chemin de Saint-Denis. [1][4] J’ai ouï dire autrefois à un président que les courtisans étaient les plus rusés et les plus dangereux hommes du monde ; après eux, que c’étaient les supérieurs de la religion, tels que sont le pape, le général des jésuites [5] et autres moines [6] qui sont d’autant plus dangereux qu’ils font tout in nomine Domini[2] qui est le voile dont ils se couvrent ; après eux, ce sont les financiers et les partisans. M. le premier président [7] m’envoie quelquefois quérir pour aller souper avec lui. Il me fait grande chère, mais son bon accueil vaut mieux que tout le reste. Je lui ai promis d’aller souper avec lui tous les dimanches de ce carême et après, nous prendrons d’autres mesures selon la saison. Il y a du plaisir avec lui parce qu’il est le plus savant de longue robe qui soit en France. Il est fort sage et fort civil, et dit en souriant qu’il ne faut point dire de mal des jésuites et des moines, mais pourtant il est ravi quand il m’échappe quelque bon mot contre eux. [3]

Ce 4e de mars. Je ne vous prends pas pour un homme qui ait besoin de mon conseil, mais M. Troisdames [8] m’a trop pressé et a désiré que je vous écrivisse pour un malade. Ce malade a grièvement péché de se mettre entre les mains des charlatans, [9] qui sont une peste du genre humain. Ces coquins-là n’auraient pas si bon temps qu’ils ont s’il y avait de la justice au monde. Il n’y a que trop de gens de judicature et trop peu de justice, nulla inscitiæ pœna posita est, et turpiter abutuntur isti nebulones iniquitate, impunitate et impudentia sæculi[4] L’infusion de tabac [10] et la gomme-gutte [11] ne sont point remèdes propres à de tels malades ; et même, il ne faut point être charlatan pour se servir bien à propos de ces remèdes qui sont naturellement bien dangereux, et même pernicieux. C’est un corps brûlé qu’il faut un peu saignotter, ad stabellationem[5] et pour empêcher que, faute d’air, la gangrène [12] ne se mette là-dedans. Humor enim non difflatus putrescit, intemperiem adauget, visceribus labem imprimit, nullo artis nostræ præsidio delebilem, unde atrophia, cachexia, febris lenta, hydrops, scirrhus, tandemque ultima rerum linea, Mors[6][13] Pour empêcher tant de mauvaises conséquences, il aura besoin d’être purgé [14] souvent, mais de remèdes doux et bénins, nempe medulla siliquæ Ægyptiæ, foliis Orient. tamarindis (absit larvatum et fucatum medicamentum quod manna nuncupatur, ex melle filtrato, saccaro et scammonio, vel succo tithymalorum, lathyridis aut esulæ adulteratum) ad paulo validius purgandum, interdum acuetur dosis per additionem syrupi diarhodon, vel de floribus mali Persicæ. De acrioribus nihil dico[7][15][16][17][18][19][20][21] C’est à vous d’en juger, qui êtes sur les lieux ; vous êtes bon et sage et n’avez pas besoin de mon avis. Quand le corps sera bien désempli et suffisamment déchargé de tant d’ordures, vous ordonnerez du lait d’ânesse [22] ou du demi-bain, [23] et peut-être tous les deux ; et votre prudence préférera des deux celui que vous jugerez le plus à propos ; peut-être même qu’il y aura lieu de penser à quelques eaux minérales rafraîchissantes telles que me semblent être celles de Saint-Myon, [24] ou autres de même nature que vous pouvez connaître mieux que moi. Aussi aurais-je tort de m’amuser à décrire tout ceci, n’était que je ne veux point déplaire à M. Troisdames qui est un fort honnête homme, et à la bonté duquel j’ai de très étroites obligations.

Je vous remercie bien fort du livre de Symphorien Champier [25] que vous m’avez envoyé et qui viendra quand il plaira à Dieu. Celle à qui vous l’avez donné [26] est ici fort attendue et désirée. [8] On fait ici l’anatomie publique [27] dans nos Écoles d’un prieur de Dauphiné qui se faisait nommer M. L’Abbé. [28] Il avait des fourneaux et se disait chimiste, [29] et faisait de la fausse monnaie [30] pour laquelle il fut pendu vendredi à la Grève. [31] Le même jour mourut ici le pauvre P. Morin, [32] père de l’Oratoire [33] âgé de 72 ans, le troisième jour de sa maladie, à qui Guénault [34] fit avaler impitoyablement le second jour de son mal quatre onces de vin émétique[35][36] hérétique, ou énétique[9] C’était le plus savant homme de l’Europe, principalement dans les langues orientales. Il a fait imprimer plusieurs volumes et en avait encore un sous la presse, in‑fo, dans lequel il y aura un traité fort curieux de Rabinis[10] ce qu’ils ont fait ou écrit, quand ils ont vécu et en quel pays. Je crois que sa mort ne retarde pas ce beau dessein car on dit que toute sa copie est sous la presse et qu’il y en a déjà 150 feuilles d’imprimées. Samedi dernier fut ici pendu à la Grève un autre pauvre homme pour fausse monnaie, âgé de 73 ans ; il était maître armurier à Paris et il a encore deux fils maîtres du même métier. Je vous remercie de votre relation d’Aix, [37] j’en avais déjà vu autant à Paris. [11] M. le président de Thou, [38] qui a fait cette belle Histoire, disait qu’entre toutes sortes de gens lettrés, il n’y en avait point de plus fous, de plus ignorants et de plus méchants que les rabins, [39] l’un desquels avait dit que Mahomet, [40][41] le faux prophète, avait été cardinal et que, par dépit de n’avoir été pape, il s’était fait hérétique. [12] Je vous baise les mains et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris, ce 4e de mars 1659.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À André Falconet, le 4 mars 1659

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(Consulté le 20.10.2019)