À André Falconet, le 4 mars 1659
Note [12]

Mahomet était alors l’objet de toutes les exécrations chrétiennes : « L’auteur de la religion mahométane a rendu ce nom fameux. Il était de la lie du peuple, fils d’un payen nommé Abdalla, c’est-à-dire, Serviteur de Dieu, et d’une juive qui s’appellait Émine, qui signifie fidèle. Il naquit vers la fin du vie siècle. Il commença à répandre sa doctrine extravagante au commencement du viie siècle. En 622. il fut obligé de s’enfuir de la Mecque, le 16e de juillet, ce qui fonda la fameuse époque de l’Hégire, c’est-à-dire, de la fuite, et mourut âgé de 63 ou de 65 ans » (Trévoux).

Edmond Doutté (1827-1926, ethnographe arabisant français) a analysé cette légende médiévale dans son Mahomet cardinal (Chalons-sur-Marne, Martin frères, 1899, in‑8o) ; mais sans s’y laisser prendre (pages 9‑11) :

« La genèse de cette fable de Mahomet cardinal et candidat à la tiare, si extraordinaire au premier abord, s’explique facilement : tous les biographes orientaux du Prophète mentionnent un certain moine chrétien qu’ils nomment “ Bah’irâ ”, comme ayant été en relations avec Mahomet, dans la jeunesse de celui-ci, à qui il prédit plus ou moins explicitement les hautes destinées qui l’attendaient. Cet épisode de la vie du Prophète passa en Occident et fut petit à petit déformé, augmenté par l’imagination de nos auteurs médiévaux. Seulement, ils appelaient habituellement le moine en question “ Sergius ” et non Bah’irâ. Mais l’identité du personnage désigné sous ces deux noms nous est démontrée par un passage du célèbre historien Al Mas’oûdi.

On fit de ce moine un hérétique, arien, nestorien ou jacobite ; ailleurs, il passe à la dignité de patriarche ou de cardinal ; on l’appelle Sergius, Nestorius, Pélage… On en fait le collaborateur assidu de Mahomet, l’inspirateur de son œuvre, ou même ce dernier n’est plus qu’un comparse. Enfin, on en vint à fondre les deux personnages en un seul et la fable de Mahomet cardinal représente quelque chose comme le terme le plus élevé de l’évolution de la légende, bien que cette fable n’ait jamais fait disparaître les autres et que, jusqu’aux temps modernes, les différentes versions coexistent dans la plus incroyable confusion. »


  1. The cardinals of the Holy Roman Church recensent un prêtre dénommé Sergio, natif de Palerme, dont la famille avait fui la Syrie après la conquête d’Antioche par les Arabes en 637 (an 15 de l’Hégire). Nommé cardinal vers 683, il fut élu pape en 687, sous le nom de Serge ier ; mort en 701, il a été canonisé. Ces dates et sa naissance interdisent de croire que Sergius ait jamais pu être compagnon de Mahomet (mort en 632).

Gabriel Naudé s’en était moqué dans son Mascurat (page 45, édition de 1650, v. note [18], lettre 195) :

« Mais s’il n’y a qu’à croire tout ce que disent les médisants ou impertinents, il faudra pareillement avouer que le faux prophète Mahomet a été cardinal, puisque Benvenuto da Imola {a} le dit expressément en ses commentaires sur Dante ; {b} et que notre Hugues Capet était fils d’un boucher, vu que le même poète nous a aussi débité cette belle origine pour véritable. »


  1. V. note [14] du Patiniana I‑4.

  2. Commentaires de Benvenuto sur la Divine Comédie de Dante (v. notes [10] du Patiniana I‑3), imprimés pour la première fois en trois volumes in‑8o, traduits du latin en italien par Giovanni Tamburini (Imola, Galeati, 1855-1856). Les passages sur Mahomet sont :

    • dans le volume 1 (L’Enfer, chant xxviii), pages 679‑681 ;

    • dans le volume 2 (Le Purgatoire, chant xxxii), pages 626‑627.

Au xviie s., les pratiquants de l’Islam étaient nommés mahométans, musulmans, ou surtout Turcs (par assimilation de la religion au pays où elle comptait le plus d’adeptes).

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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À André Falconet, le 4 mars 1659. Note 12

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(Consulté le 28.10.2021)

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