À André Falconet, le 4 mars 1659, note 12.
Note [12]

Mahomet (La Mecque vers 570-Médine vers 632) était alors l’objet de toutes les exécrations chrétiennes (Trévoux) :

« L’auteur de la religion mahométane a rendu ce nom fameux. Il était de la lie du peuple, fils d’un payen nommé Abdalla, c’est-à-dire, Serviteur de Dieu, et d’une juive qui s’appellait Émine, qui signifie fidèle. Il naquit vers la fin du vie siècle. Il commença à répandre sa doctrine extravagante au commencement du viie siècle. En 622. il fut obligé de s’enfuir de la Mecque, le 16e de juillet, ce qui fonda la fameuse époque de l’Hégire, c’est-à-dire, de la fuite, et mourut âgé de 63 ou de 65 ans. »

L’Abrégé des Annales ecclésiatiques de Baronius, {a} aide à comprendre ce que les catholiques pensaient alors de Mahomet, en un résumé partial qui n’est guère éloigné de ce pensent encore les pourfendeurs de l’islam (tome iii, année 630, pages 166‑167) :

« L’an de Notre Seigneur 630, l’indiction 3e, le 21e de l’empire d’Heraclius, {b} les annales rapportent la mort du faux Prophète Mahomet, ou Mahometes, auteur de la secte malheureuse des mahométans. {c} L’Orient a enfanté et élevé ce monstre effroyable, auquel nous devons attribuer tout ce que le Ciel a fait prédire au Prophète Daniel, et à saint Jean l’Évangéliste, pour signifier un grand mal ; et S. Jean Damascène {d} a cru qu’il a été le plus scélérat de tous les précurseurs de l’Antéchrist. Les annales nous apprennent qu’il naquit chez les Homérites ou en l’Arabie heureuse, {e} que son père fut Haly, Ismaélite {f} de nation, et que pour subvenir à la pauvreté de sa naissance, il se mit au service d’une certaine veuve puissante, nommée Cadiche ou Tagide, pour panser ses chameaux ; et adroit qu’il était, ils s’insinua tellement aux bonnes grâces de sa maîtresse qu’il l’épousa enfin. Or étant allé en Palestine, et conversant avec les chrétiens et les juifs, il s’efforça d’apprendre quelque chose d’eux, et la vanité de son esprit le portant à une furieuse passion d’honneur, lui fit prendre l’occasion au poil, {g} pour s’acquérir le nom de Prophète. Car étant tourmenté du Diable et travaillé du haut mal, {h} et voyant que sa femme le supportait impatiemment, {i} il l’apaisa par cette finesse, lui faisant accroire qu’il tombait part terre lorsque l’Ange Gabriel lui apparaissait ; ce qui ayant été confirmé à cette femme par un certain faux moine arien, {j} banni pour sa fausse religion, et cette opinion se glissant peu à peu dans les esprits d’un chacun, ce méchant commença de forger en lui-même une certaine doctrine, que le peuple curieux reçut aisément de sa part, comme si elle fût venue du Ciel ; {k} et par ce moyen, il est arrivé que cette erreur, conçue par vanité, s’est accrue à la postérité et chez les étrangers par la force des armes, et non point par la vertu des miracles. Les juifs ont été les premiers qui l’ont suivi, croyant qu’il fût le Messie tant attendu, à cause qu’il commandait la circoncision ; mais voyant qu’il mangeait des choses impures, ils le quittèrent bientôt, ne laissant pourtant de faire en sorte qu’il tourmentât les chrétiens.

Or ce rusé vilain, pour faire davantage pulluler sa secte, inventa des amorces et des allèchements tirés des voluptés charnelles, permettant aux siens d’avoir plusieurs femmes, et leur promettant un Paradis où ils feraient bonne chère et boiraient d’autant, et jouiraient d’une quantité de très belles femmes, mais que ces récompenses étaient particulièrement pour ceux qui tueraient leurs ennemis ou seraient tués par eux ; ruse à la vérité assez bonne pour les encourager à la guerre. Et afin qu’il attirât tous les peuples à lui, il mêla dans sa fausse doctrine quelque chose de toutes les autres, comme de celle des juifs, la circoncision, le culte d’un seul Dieu et l’abstinence de la chair de porc ; de celle des chrétiens, le nom du Christ, l’adorant pourtant à la façon des ariens ou des nestoriens. {l} il abhorrait la sainte Croix, et disait avec les manichéens {m} que Christ n’avait point été crucifié, mais son ombre seulement. Saint Damascène {d} assure qu’il confessait bien que le Christ était le Verbe de Dieu, et son fils, mais qu’il était créé et qu’il était son serviteur, engendré à la vérité de la Vierge Marie, sans connaissance d’homme. Car, disait-il, le Verbe et l’esprit de Dieu étant entrés en Marie y ont engendré un Fils, Prophète et serviteur de Dieu ; que les juifs voulurent bien le crucifier contre la loi, mais l’ayant entre les mains, il n’y eut que son ombre qui fut mise en Croix, et que pour lui, il ne fut point crucifié, ni {n} qu’il ne mourut point, d’autant que Dieu l’éleva au Ciel auprès de lui, à cause du grand amour qu’il lui portait ; et que là, lui ayant demandé s’il était son Fils, qu’il dit que non, et qu’il n’était que son serviteur. Il ajouta encore d’autres folies, à savoir que les clefs du Paradis lui seraient données au jour du Jugement, comme à celui qui enseignait fidèlement la vérité. Il soutint aussi qu’il y avait une destinée inévitable aux hommes, {o} soit au bien, ou au mal ; et pour ne bannir point de sa secte la superstition des gentils, {p} on dit qu’il y mêla l’adoration d’un Astre qu’ils appellent Cubar, qui est Lucifer ou bien la Lune ; et saint Jérôme témoigne en la vie de S. Hilarion {q} que ce culte de Lucifer appartenait aux Sarrasins {f} de toute ancienneté. {e} Et d’autant que ce faux Prophète savait fort bien que si on venait à examiner sa doctrine, qu’il avait remplie d’autres choses honteuses, qu’elle serait bientôt rejetée, il s’avisa de cette subtilité pour la faire subsister, qui fut une étroite défense qu’il fit de disputer touchant ce qu’il avait institué. Euthymius {r} enfin raconte 113 fables de cet imposteur, que les curieux pourront voir dans cet auteur, qui les a tirées du moine Euodius.

Cet imposteur donc, par ce moyen, se rendit peu à peu maître du royaume des Arabes, et après avoir régné neuf ans, il décéda à La Mecque, où Laonique {s} rapporte que son sépulcre était bâti de pierres précieuses et élevé au milieu du Temple ; et comme les Turcs y voyagent continuellement, nonobstant le grand danger des sables dans lesquels ils se conduisent par le moyen de l’aimant. Il parle aussi de la fête qu’on solennise tous les ans en l’honneur de Mahomet, des cérémonies, de la superstition des méchants, et de son disciple Homure, {t} qui fut successeur de son impiété, laquelle, de temps en temps, a été réfutée par les Grecs et les Latins, et convaincue d’erreur par plusieurs miracles. Il y a des auteurs qui ont fait des volumes entiers de sa naissance, de sa vie, de sa mort et de ses lois, et assurent que son corps ayant été < à > demi mangé par les chiens, que son successeur, pour continuer sa prodigieuse infamie, lui fit bâtir un sépulcre admirable. Mais c’est assez parlé de lui dans nos Annales, vu même qu’il y a beaucoup de choses fabuleuses parmi ce qu’on écrit de lui, après lequel, selon les annales que nous avons citées ci-dessus, Eububezer, ou Abubachar, lui succéda au royaume. » {u}


  1. Par Henri de Sponde, traduction française de Paris, 1655 (v. note [19‑4] du Naudæana 3).

  2. Heraclius a régné sur l’Empire byzantin de 610 à 640 ; v. note [3], lettre latine 271 pour les indictions.

  3. Au xviie s., les pratiquants de l’islam étaient nommés mahométans, musulmans, ou surtout Turcs (par assimilation de la religion au pays où elle comptait le plus d’adeptes).

  4. V. notule {c‑ii}, note [48] du Naudæana 4.

  5. Les Homérites sont un ancien peuple de l’Arabie Heureuse (v. notule {b}, note [4], lettre 5) : « ils gardaent [observaient] la circoncision le 8e jour [après la naissance], comme descendus d’Abraham par Céthura, et ne laissaient pas d’adorer le Soleil, la Lune et les démons du pays » (Trévoux).

  6. Autre nom des Arabes ou Sarrasins, descendants d’Ismaël, fils d’Abraham et d’Agar.

  7. Se jeter sur l’occasion.

  8. Épilepsie.

  9. Avec inquiétude et chagrin.

  10. Adeptes de l’arianisme, v. note [15], lettre 300.

  11. L’islam.

  12. V. notule {c‑iii}note [8], lettre 125.

  13. Proches des priscilliens, v. notule {d}, note [53] du Patiniana I‑4.

  14. Sic pour » et » (dans la syntaxe moderne).

  15. Prédestinantion.

  16. Païens.

  17. V. note [10‑2], notules {d}‑{e}, du Naudæana 3.

  18. Euthyme Zigabène, moine byzantin mort en 1220, auteur d’une Panoplie dogmatique, où il réfute l’islam et son fondateur.

  19. Laonicos Chalcondyle, historien grec du xve s.

  20. Omar ibn al-Khattâb, deuxième calife de l’islam, ancien compagnon de Mahomet.

  21. Abou Bakr As-Siddiq, premier calife de l’islam, beau-père de Mahomet.

Dans son Mahomet cardinal (Chalons-sur-Marne, Martin frères, 1899, in‑8o de 15 pages), Edmond Doutté (1827-1926, ethnographe arabisant français) a analysé cette légende médiévale ; mais sans s’y laisser prendre (pages 9‑11) :

« La genèse de cette fable de Mahomet cardinal et candidat à la tiare, si extraordinaire au premier abord, s’explique facilement : tous les biographes orientaux du Prophète mentionnent un certain moine chrétien qu’ils nomment “ Bah’irâ ”, comme ayant été en relations avec Mahomet, dans la jeunesse de celui-ci, à qui il prédit plus ou moins explicitement les hautes destinées qui l’attendaient. Cet épisode de la vie du Prophète passa en Occident et fut petit à petit déformé, augmenté par l’imagination de nos auteurs médiévaux. Seulement, ils appelaient habituellement le moine en question “ Sergius ” et non Bah’irâ. Mais l’identité du personnage désigné sous ces deux noms nous est démontrée par un passage du célèbre historien Al Mas’oûdi.

On fit de ce moine un hérétique, arien, nestorien ou jacobite ; ailleurs, il passe à la dignité de patriarche ou de cardinal ; on l’appelle Sergius, Nestorius, Pélage… On en fait le collaborateur assidu de Mahomet, l’inspirateur de son œuvre, ou même ce dernier n’est plus qu’un comparse. Enfin, on en vint à fondre les deux personnages en un seul et la fable de Mahomet cardinal représente quelque chose comme le terme le plus élevé de l’évolution de la légende, bien que cette fable n’ait jamais fait disparaître les autres et que, jusqu’aux temps modernes, les différentes versions coexistent dans la plus incroyable confusion. »


  1. The cardinals of the Holy Roman Church recensent un prêtre dénommé Sergio, natif de Palerme, dont la famille avait fui la Syrie après la conquête d’Antioche par les Arabes en 637 (an 15 de l’Hégire). Nommé cardinal vers 683, il fut élu pape en 687, sous le nom de Serge ier ; mort en 701, il a été canonisé. Ces dates et sa naissance interdisent de croire que Sergius ait jamais pu être compagnon de Mahomet (mort en 632).

Gabriel Naudé s’en était moqué dans son Mascurat (page 45) : {a}

« Mais s’il n’y a qu’à croire tout ce que disent les médisants ou impertinents, il faudra pareillement avouer que le faux prophète Mahomet a été cardinal, puisque Benvenuto da Imola {b} le dit expressément en ses commentaires sur Dante ; {c} et que notre Hugues Capet était fils d’un boucher, vu que le même poète nous a aussi débité cette belle origine pour véritable. »


  1. Édition de 1650, v. note [18], lettre 195

  2. V. note [14] du Patiniana I‑4.

  3. Commentaires de Benvenuto sur la Divine Comédie de Dante (v. notes [10] du Patiniana I‑3), imprimés pour la première fois en trois volumes in‑8o, traduits du latin en italien par Giovanni Tamburini (Imola, Galeati, 1855-1856). Les passages sur Mahomet sont :


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Correspondance complète de Guy Patin et autres écrits, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À André Falconet, le 4 mars 1659, note 12.

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(Consulté le 21/02/2024)

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