À Claude II Belin, le 18 octobre 1630
Note [4]

« parce que la contagion elle-même, à moins d’être exactement et savamment comprise [v. note [6], lettre 7], est une pure chimère des Arabes et des pharmaciens, pour mieux nous rebattre les oreilles avec leurs prétendus remèdes cardiaques [v. note [28], lettre 101] ».

Comme bien des médecins de Paris à son époque, Guy Patin a constamment affiché un hostile mépris à l’encontre de la « médecine des Arabes (ou Arabistes) ». Voici, à titre d’exemple extrême, ce qu’en écrivait (anonymement) Jean ii Riolan (pages 98‑99 des Curieuses recherches sur les écoles en médecine de Paris et de Montpellier…, 1651, v. note [13], lettre 177) à l’intention de Siméon Courtaud (professeur de la Faculté de médecine de Montpellier, qui défendait la médecine des Arabes, v. note [19], lettre 128) :

« Si nous croyons Fernel, que vous aurez pour suspect, étant de notre Compagnie, les Arabes ont corrompu notre médecine ; ils ont plutôt formé des apothicaires, ou charlatans, que de vrais médecins. Ils ont écrit la curation des maladies tout autrement que les Grecs, et ont tellement embrouillé les règles de la médecine, pour les évacuations, qu’on ne sait quels remèdes on doit suivre. Ils nous ont laissé des compositions de médicaments si mal bâtis, sans jugement et raison, que cela ressent plutôt son médecin empirique que rationnel. Je puis dire qu’un médicament de la médecine arabesque, selon le proverbe ancien, Arabice olet, {a} c’est-à-dire qu’il est dangereux. Et je puis rapporter à mon propos ce qu’a dit Pline de l’Arabie, Felix appellatur Arabia, falsa et ingrata cognominis, quæ hoc acceptum superis ferat, cum plus ex eo inferis debeat : {b} heureuse Arabie pour dépeupler le monde. Après cela vantez-vous de la médecine des Arabes, que vous possédez absolument. Je dis plus, qu’étant ennemis des chrétiens, plutôt par malice que par ignorance, ils nous ont gâté la médecine et l’ont très mal décrite, pour nous faire mourir. »

  1. « sent les parfums d’Arabie » (expression empruntée à Pompeius Festus, La Signification des mots, livre i, v. note [13], lettre 460).

  2. « On l’appelle heureuse Arabie, surnom frelaté et ingrat, qu’elle croit tenir du ciel, et qu’elle doit bien plus aux Enfers » (Pline, Histoire naturelle, livre xii, chapitre xli). On appellait heureuse l’Arabie méridionale, par contraste avec la partie septentrionale de la péninsule arabique, qu’on disait déserte.

La « médecine arabesque » n’en a pas moins tenu une place capitale dans l’histoire. Après une longue phase superstitieuse et magique, la médecine trouva ses premières assises scientifiques chez les Grecs, qui transformèrent les maladies en phénomènes naturels, dont il convenait de fonder l’étude sur l’observation. Le Corpus hippocratique (ve au iie s. av. J.‑C., v. note [6], lettre 6) fut la pierre fondatrice de l’ensemble qui se développa brillamment sur les rives de la Méditerranée orientale jusqu’à l’époque de Galien (iie s. apr. J.‑C.). Tandis que s’y répandait le christianisme, le déclin vint ensuite en Occident, avec un retour aux interprétations religieuses, « préhippocratiques », et aux cures miraculeuses.

Vers le viiie s., quand l’Europe médiévale délaissa le soin des malades à des moines sans formation médicale, les Arabes prirent le relais du progrès. Au Moyen-Orient (Perse, Syrie, Mésopotamie), au nord de l’Afrique et en Espagne, de nombreux médecins, mahométans, juifs ou chrétiens nestoriens, soutenus par des califes éclairés, captèrent et développèrent l’héritage grec pour le transmettre à l’Europe quand la lueur du savoir s’y ralluma, avec la création de l’École de Salerne, au xie s. (v. note [4], lettre 12), Constantin l’Africain (v. note [55], lettre latine 351) faisant alors le trait d’union entre les deux cultures.

Parmi tous ceux qui favorisèrent et embellirent la médecine antique, brillent les noms du prêtre alexandrin Ahrun (viie s.), des Persans Rhazès (ixexe s.) et Avicenne (xie s.), ou des Andalous Abulcasis (xe s.) et Averrhoës (xiie s.). La contribution la plus éclatante des Arabes – et c’est bien ce que Patin, Riolan et bien d’autres leur reprochaient surtout – fut de perfectionner, et même rénover la pharmacie en y introduisant la chimie, avec quantité de médicaments que l’Antiquité avait négligés ou n’avait pas connus (v. note [22], lettre 79). Sabor-Ebn-Sahel, directeur de l’École de Dschondisabour (en Perse), a publié, dans la seconde moitié du ixe s., sous le titre de Krabadin (ou Grabadin), le premier dispensaire (v. note [3], lettre 15) qui ait jamais paru, et qui fut imité plusieurs fois par la suite ; celui d’Abou’l-Hassan-Hebatollah-Ebno’Talmid, médecin du calife de Bagdad, jouissait d’une grande célébrité au xiie s. et servit de règle aux apothicaires arabes.

Le vocabulaire médical en a gardé maintes traces : antimoine (athmoud), alcool (alkohal), julep (djousab, eau de rose en persan), sirop (schirab), bézoard (badezohr), etc.

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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Claude II Belin, le 18 octobre 1630. Note 4

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(Consulté le 17.11.2019)

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