Autres écrits : Observations de Guy Patin et Charles Guillemeau sur les us et abus des apothicaires (1648) : xi
Note [15]

V. note [6], lettre latine 61, pour les 20 livres de « Lettres médicales » de Giovanni Manardi (Lyon, 1549, pour l’une des nombreuses éditions). La lettre iii du livre vi (pages 90‑94), à Franciscus Caballus, professeur de médecine à Padoue au xvie s., datée de Buda (en Hongrie, où Manardi servait le roi Vladislav ii) le 26 août 1518, est entièrement consacrée à critiquer la thériaque de son siècle.

  • Premier paragraphe :

    Inter reliquas errorum causas qui proximis seculis in medicina acciderunt, hanc fuisse non minimam puto, quod medici nihil de simplicibus medicamentis cognoscentes, seplasiarorum et pharmacopolarum arbitrio compositiones medicaminum permiserunt. Inde enim factum est (ut reliqua nunc taceam) quod generosa illa antidotus, ab Andromacho seniore Theriace, a iuniore Galeno (non a Galeno medico eius sibi nomen usurpare cupiente, ut credere visus est Avicenna, sed a tranquillitate) vocata, vel omnibus, vel certe pluribus potestatibus carere inventa sit, quas ei antiqui medici adscripserunt. Huic tu rei prudentia tua occursurus, maximum in eius compositione errorem, peculiari commentario super hoc edito castigasti, ostendens feras illas quæ in antidoto erant ponendæ, quibus videlicet theriaci pastilli concinnantur, non ex Ægypto petendas, sed in media ipsa Italia reperiri. Nec satis tibi hoc visum ad bonam conficiendam theriacen, sed Andromachum eius inventorem sectatus, Neronis primarium medicum, aliumque Andromachum prioris filium et Demetrium Antonini Cæsaris similiter primarium medicum, aliosque complures, Galenumque demum ipsum, non manibus quidem propriis, ut illi, sed tibi obsequentium seplasiariorum, tam salubre medicamentum in amplissima Venetiarum urbe, quæ nova quasi Roma dici potest, præparasti, ad quam ceu commune Europæ emporium, licet verisimile sit veluti olim Romam, tum a Creta Venetorum imperio parente, tum a cæteris orientalibus locis, simplicia medicamenta tantæ compositioni idonea fuisse apportata. Ego tamen nimis forte in hac, sicut in omni re medica timidus et curiosus, non vereri non possum, quin aliqua adhuc vel defuerint penitus, vel vitiata apposita sint : non quod de tua fide et diligentia ambigam, sed quod res quasdam, vel non afferri, vel non sine macula, vel in totum ignorari puto. Eæ sunt, Balsamus, myrrha, rheon, amomum, cinnamomum, casia, scœnanthos, nardus Indica, malabathrum, lemnia, cardamomum, dictamnum, petroselinom, scordio, radix pentaphylli, thlaspi, atque in hedychroo magmate, quod alindaracaron Arabes vocant, asphalton, calamus odoratus, xylobalsamum, maron.

    [Parmi les autres causes des égarements qui ont envahi la médecine au cours des derniers siècles, la moindre, je pense, ne fut pas que les médecins, n’y connaissant rien aux médicaments simples, aient abandonné les compositions des remèdes à l’arbitrage des parfumeurs et des pharmaciens. Une conséquence (sans parler ici des autres drogues) en a été l’invention de ce fameux antidote que d’abord Andromaque et ensuite Galien (non pas Galien, mais un médecin qui aurait désiré usurper son nom, comme Avicenne a semblé sereinement le croire) {a} ont appelé thériaque ; mais il est sûrement dénué des multiples, voire de tous les pouvoirs que ces anciens médecins lui ont attribués. Grâce à ta compétence en la matière, tu t’en es bien rendu compte quand, dans le commentaire que tu lui as consacré, tu as blâmé l’immense tromperie qu’il y a en sa composition : {b} tu as fait voir les substances sauvages qu’il fallait y mettre pour préparer les tablettes thériacales, non pas en les faisant venir d’Égypte, mais en les trouvant au beau milieu de l’Italie. Cela t’a paru insuffisant pour confectionner une thériaque de bon aloi ; mais, ayant suivi son inventeur, Andromaque, premier médecin de Néron, ainsi que le second Andromaque, fils du précédent, et Demetrius, premier médecin de l’empereur Marc-Aurèle, {c} et de nombreux autres, jusqu’à Galien lui-même, tu as préparé ce si salutaire médicament, non pas de tes propres mains, bien sûr, comme eux faisaient, mais par celles de droguistes soumis à tes ordres, en la sérénissime ville de Venise ; on la peut comparer à une nouvelle Rome car c’est là, comme vers l’entrepôt commun de l’Europe, ainsi que Rome l’a jadis été, qu’on a apporté les simples requis pour une telle composition, venus tant de Crète, qui est un empire allié à Venise, que d’autres contrées d’Orient. Quant à moi, à qui ce sujet, comme tout ce qui touche à la médecine, inspire de la curiosité, mais peut-être trop de prudence, il m’est impossible de ne pas craindre que certains ingrédients y manquent encore, ou n’y soient corrompus. Sans douter de ta bonne foi et de ta méticulosité, je pense que certains composants en sont totalement absents ou n’y sont présents que sous une forme impure : tels sont le baume, la myrrhe, la rhubarbe, l’amome, la cannelle, la casse, le scœnanthum, le nard indien, le malabathrum, la terre de Lemnos, le cardamome, le dictame, le persil, le scordium, la racine de quintefeuille, le thlaspi et, dans l’onguent parfumé que les Arabes appellent alindaracon, l’asphalte, la canne odorante, le xylobalsamum, la marjolaine]. {d}

  • Conclusion sur la thériaque ou galênê (v. note [2], lettre 1001) :

    Quantam vero diligentiam et in vino eligendo, et in pharmaco per chalcitin denigrando, demum omnibus in rebus adhibuerit, legenti librum eius de antidotis facile constabit. Qua diligentia factum est, ut Antoni<n>us Cæsar, qui quotidie pharmaco utebatur, mox ut id prægustavit quod a Galeno paratum fuerat, quod sibi longe magis cæteris placuisset, antiquam compositionem immutatam putaverit. Sed ut iam finem epistolæ faciam, et ad id redeam a quo incepi, cum ex recipiendis in theriacæ medicaminibus, nonnulla incognita, alia factitia, alia mala esse putem, in artificibus peritiam et fidem desiderem, vix credere valeo bonam hoc tempore theriacen præparari posse : tantum tamen tibi tribuo, ut si abs te certior factus fuero, singula inventa et probata, recteque fuisse commixta, ea uti, quod hactenus nunquam feci, posthac non sim formidaturus.

    [En lisant son livre de Antidotis, on verra parfaitement combien Galien a prêté attention à tous les détails : et à bien choisir le vin, et à noircir le remède par le chalcitis. {e} Sa diligence a fait que l’empereur Marc-Aurèle prenait chaque jour de ce médicament, après avoir goûté celui qu’avait préparé Galien ; l’ayant trouvé bien plus agréable que tous les autres, il a pensé que sa composition était absolument conforme à l’ancienne formule. {f} Pour achever enfin ma lettre et pour en revenir à ce que je disais en la commençant, je pense qu’il y a quelques inconnues, mais aussi certaines duperies et certains dangers à prescrire les composants de la thériaque. Je désirerais donc pouvoir faire confiance au talent de ceux qui la préparent ou, du moins, être certain qu’on peut aujourd’hui en faire une de bonne qualité. Néanmoins, je te concède seulement que, si tu pouvais m’en garantir une seule que tu aies trouvée et approuvée, et qui ait été correctement mélangée, alors je l’utiliserais, contrairement ce que j’ai toujours pratiqué jusqu’à ce jour ; après quoi, je ne craindrai plus de le faire]. {g}


    1. Cette parenthèse laisse à penser que Manardi (comme en atteste tacitement la notule {e} infra) ne suivait pas l’avis d’Avicenne (et de bien d’autres, v. supra note [10]) sur le caractère apocryphe des traités de la thériaque attribués à Galien.

    2. Consilia magistri Bartholomei Montagnanæ. Tractatus tres de balneis Patavinis. De compositione et dosi medicinarum. Antidotarium ejusdem. Consilia domini Antonii Cermisoni. Tractatus de theriaca a Francisco Gaballo editus. Cum tabula consiliorum et numero foliorum recenter addita [Consultations (au nombre de 305) de maître Bartolomeo Montagnana (professeur de médecine à Padoue au xve s.). Trois traités sur les bains de Padoue. De la composition et du dosage des remèdes. L’antidotaire du même auteur. Les consultations de maître Antonius Cermisonus (autre professeur de médecine à Padoue au xve s.). Le traité de la thériaque publié par Franciscus Caballus (destinataire de la lettre de Manardi). Avec une table des consultations et le numéro des feuilles qu’on a tout récemment ajoutées] (Lyon, Jacobus Ruyt, 1525, in‑8o, avec variantes dans le titre).

      Ce paragraphe introduit le traité De animali theria [L’antidote animal], divisé en deux sections (fos 539‑547) :

      De animali pastillos theriacos et theriacam ingrediente Liber incipit a Francisco Caballo Brixiensi viro præclaro Venetiis editus.

      [Début du livre que l’illustre Franciscus Caballus, natif de Brescia, a publié à Venise (en 1497) sur la substance animale qui entre dans la composition des pastilles thériacales et de la thériaque].

    3. V. notule {f}, note [2], lettre latine 439.

    4. Cette vingtaine de substances entraient (avec d’autres encore) dans la composition de la thériaque antique. Leur énumération ne manquait pas d’ironie. À celles qui ne sont pas dans notre index, je me suis contenté de donner un nom français qu’on peut trouver dans les dictionnaires ; j’y ajoute toutefois ces trois précisions complémentaires (sans vouloir en lasser le lecteur) :

      • v. supra notule {b}, note [12], pour la casse odorante (casia) ;

      • l’alindaracon (alindaracum, alindaracaron ou hédychroï) est le nom qu’Avicenne a donné à certains trochisques (comprimés ou pastilles) ;

      • le véritable calamus aromaticus ou odoratus [canne odorante] des Anciens est une sorte de roseau aromatique venu des Indes Orientales ; le faux pousse en Europe et ressemble à la lavande ; sa racine était considérée comme bonne pour l’estomac, contre les coliques, et contre les obstructions du foie et de la rate (Trévoux) ;

      • le xylobalsamum correspondait au baume de Judée, venu du Caire, mais aussi à d’autres substances végétales, dont Chomel a donné le détail.

    5. Minerai de cuivre, v. notule {b}, note [3] de l’observation x.

      Le traité de Galien « sur les Antidotes » est composé de deux livres (Kühn, volume 14, pages 1‑209). Citer cette autre source revenait, me semble-t-il, à authentifier les deux traités sur la thériaque dont on lui contestait la paternité (v. supra notule {a}).

    6. V. notule {f}, note [2], lettre latine 439, pour cette addiction de l’empereur Marc-Aurèle (surnommé Antoninus, et non Antonius) à l’opium que contenait la thériaque.

      En y omettant l’opium, Galien a donné sa composition au début du chapitre xvii, livre ii, du traité de Antidotis [des Antidotes] (Kühn, volume 14, page 201, traduit du grec) :

      Theriaca qua usus est Marcus Imperator. ℞ Seminis trifolii bituminosi partem unam, aristolochiæ rotundæ partem unam, rutæ sylvestris partem unam, ervi moliti partem unam, vino excipe et confice pastillos drachmarum iv, dato unum ex vino et oleo.

      [Thériaque que l’empereur Marc a utilisée. Préparez une partie de graine de trèfle bitumineux, {i} une d’aristoloche ronde, {ii} une de rue sauvage, une de farine de lentille bâtarde ; {iii} diluez avec du vin et faites-en des pastilles de 4 drachmes, à donner une par une avec du vin et de l’huile].

      1. « Il y a un trèfle que Dioscoride appelle asphaltite, du grec asphaltos, bitume, à cause que ses feuilles, qui ont l’odeur de la rue [la plante] en commençant à sortir, sentent le bitume lorsqu’elles viennent à croître » (Thomas Corneille).

      2. Entrant dans la composition de la thériaque diatessaron (v. note [5], lettre latine 412), l’aristoloche est une plante dont existent deux variétés, respectivement longue et ronde. Leur racine était utilisée en médecine : « La ronde dissout le sang caillé et déterge, étant employée au-dehors et même au-dedans. Elle est plus vulnéraire [cicatrisante] que la longue qui, étant prise intérieurement, atténue, ouvre et déterge, et appliquée extérieurement attire et fait mourir les vers. L’une et l’autre est bonne [aristos en grec] à évacuer les lochies et les arrière-faix [lokhia] des femmes nouvellement accouchées, et à provoquer les mois supprimés [aménorrhées] » (Thomas Corneille).

      3. Autrement nommée ers ou vesce ervilie.
    7. L’élégance et la correction du latin de Manardi, bien rares chez les médecins de son temps (en particulier chez ceux qui ont mis Galien en latin et que Kühn a juste recopiés), en font un pur délice pour le traducteur. À vrai dire, j’ai trouvé sa lettre plus plaisante, intelligente et convaincante que toute l’observation de Charles Guillemeau et Guy Patin.

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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Autres écrits : Observations de Guy Patin et Charles Guillemeau sur les us et abus des apothicaires (1648) : xi. Note 15

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(Consulté le 23.09.2019)

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