L. latine 72.  >
À Christiaen Utenbogard, le 2 février 1657

[Ms BIU Santé 2007, fo 51 ro | LAT | IMG]

Au très distingué M. Christiaen Utenbogard, docteur en médecine, à Utrecht.

Ô vous qui êtes un homme incomparable et un très remarquable ami ! [a][1]

Ainsi suis-je poussé à m’exclamer au début de ma lettre : Amicus fidelis medicamentum vitæ[1][2] En échange de quelques piécettes de cuivre, vous m’avez envoyé des présents en or, et je vous en remercie aussi fort que je peux : j’entends vos livres et votre grande lettre sur les talents et le génie de vos théologiens, avec les opuscules de l’excellent M. Schoock. [3] J’avoue devoir énormément à sa bonté, vous le saluerez donc, s’il vous plaît, de ma part et lui offrirez tout ce que je possède, et même ma propre personne. Sachez donc que j’ai reçu votre paquet le mercredi 24e de janvier avec votre lettre, et vais vous répondre sur-le-champ.

Je souhaite plus de sagesse à vos théologastres, [2] tout comme aux nôtres ; leur vive impudence ne bouleverse pas extraordinairement le monde chrétien. Je me procurerai sans peine le 3e tome des Disputationes theologicæ après qu’il aura été imprimé ; non pas pour le mérite de leur auteur, mais pour l’infinité de ce qu’on y trouve à apprendre. Si un 4e et un 5e viennent après, je penserai aussi à les acheter pour la même raison ; bien qu’en soi, je fasse peu de cas de l’auteur lui-même, que vous m’avez parfaitement décrit. [3][4]

Un écrivain hollandais nommé Edon von Neuhaus avait laissé un fils fort savant, nommé Reiner, qui s’est aussi déjà acquis de la célébrité par de nombreux écrits. Indiquez-moi ce qu’il prépare de nouveau, en quelle ville il enseigne, s’il est toujours en vie, si vous le connaissez et quel cas vous en faites, ce qu’il a publié ces dernières années. Je pense qu’il a enseigné à Alkmaar. J’ai ici quelques-uns de ses écrits, lettres, poèmes, extraits de Sénèque. S’il vit et enseigne encore et si vous le jugez bon, je lui écrirai. [4][5][6][7][8]

[Ms BIU Santé 2007, fo 38 vo | LAT | IMG]

J’observerai très fidèlement et ponctuellement ce silence que votre lettre tout entière me recommande : ajoutez à cela que je ne connais rien d’autre de votre vieux Cercope que les livres qu’il a publiés, particulièrement ses deux tomes de Disputationes theologicæ ; mais à part vous, je n’ai jamais rencontré personne qui l’ait connu. [5] Je vous remercie de tout cœur pour tant de livres et écrits polémiques qui sont à la fois rares, nouveaux et curieux ; mais comment agirai-je avec le très distingué M. Marten Schoock qui a été si généreux à mon égard car sur votre prière, il m’a envoyé quantité de livres et d’opuscules, sans que j’aie rien mérité de tel, ni eu la moindre relation avec lui ? Je connaissais bien sûr son raffinement par ses quelques opuscules que j’ai ici, en particulier son Imperium maritimum et sa Dissertatio de Harengis[6][9] Cette dernière est savante et bien travaillée ; le très distingué M. Gabriel Naudé, [10] qui, tant qu’il a vécu, a été mon ami le plus proche et le plus fidèle, m’en avait jadis fait cadeau, et je l’ai lue et dévorée tout entière il y a cinq ans ; la reconnaissant pour excellente, j’en ai fait mes délices et l’ai encore sous la main. J’ai une grande dette envers un homme aussi savant et aimable < que M. Schoock >, et ne la récuse pas, allant jusqu’à lui témoigner de la piété filiale, pour ainsi dire, et être un jour capable de lui rendre la pareille ; mais en attendant, je lui serai reconnaissant de tous les cadeaux que j’ai reçus de lui et dont il m’a pourvu, sans du tout les mériter. Je vous désigne, s’il vous plaît, comme garant de ma gratitude à son égard ; mais vous, écrivez-moi au sujet de ce très distingué personnage et de ce philosophe hors du commun : de quel pays est-il originaire, quel âge a-t-il, combien mesure-t-il, a-t-il femme et enfants, est-il pourvu d’une solide santé, jouit-il de confortables revenus, etc. ? Dans les papiers qui emballaient les livres dont vous avez voulu me faire présent, j’ai trouvé une feuille qui a rapport avec la médecine et qui m’apprend qu’on a publié à Utrecht des Disputationes practicas de historiis ægrorum, dont la quinzième est de Epilepsia. Je vous prie de tout cœur de me les acheter, si quelque exemplaire s’en trouve encore en vente ; je vous en rembourserai très volontiers le prix intégral. Elles porteraient aussi le titre de Theses, Disputationes, Historiæ. Quant au nom, il n’y a que M. Ijsbrand van Diemerbroeck, professeur chez vous, in‑4o, Utrecht, 1652. [7][11] Peut-être se trouvera-t-il encore quelque exemplaire de chacune de ces thèses chez l’imprimeur Jan van Waesberghe, que vous irez interroger, s’il vous plaît. [8][12] Je fais plus de cas de ces écrits universitaires que de bien des livres des Italiens.

J’ai parcouru votre Pharmacopœa Ultrajectina ; mais dites-moi, je vous prie, pourquoi votre nom ne se lit-il pas à la fin de l’épître, avec celui des autres médecins ? Cette édition ne me semble pas avoir été suffisamment purgée de ses fautes. [9][13] Je voudrais en effet un traité beaucoup plus exact et plus complet sur le choix et la connaissance de certains médicaments ; mais son auteur ne paraît pas bien s’y connaître sur la nature et l’altération des médicaments. Il s’est en effet trompé plus de six fois, et je déplore que cela se soit produit en une matière de si grande importance. Bon Dieu, que de gens, s’enorgueillissant du titre de médecins, sont tous les jours trompés dans ce choix par de rusés mendiants et d’astucieux pharmaciens ! [14] Que signifie pour lui leur aloes succotrina et hepatica ? [10][15] Où veut-il en venir avec son bézoard, qui n’est qu’une pure fabrication des pharmaciens et des parfumeurs ? [11][16] Pourquoi conte-t-il des balivernes sur la manne ? [12][17] En vérité, jamais on n’en trouve en Calabre : les pharmaciens italiens fabriquent et falsifient, avec miel, sucre et scammonée, celle qu’on appelle ainsi aujourd’hui ; [18][19][20] elle a la vertu d’évacuer l’eau et la sérosité ; c’est pourtant un médicament fort mauvais et vicieux. Nicolas Piètre, très grand homme qui mourut ici en 1649, octogénaire et plus ancien maître de l’École, l’avait en horreur ; [21] mais elle conserve de nombreux partisans. Votre pharmacopée en a dit trop peu sur le séné, roi de tous les purgatifs, qui procure à la médecine un secours dont elle ne peut se passer, étant donné qu’à lui tout seul il dépasse les secrets de tous les chimistes. [22][23]

Je déplore sérieusement qu’on ne trouve nulle part le discours de Freitag. [13][24] Je vous prie pourtant de vous en souvenir, jusqu’à ce qu’il se puisse enfin obtenir. Vous présenterez toutes mes salutations au très distingué M. Marten Schoock et lui enverrez ma lettre ci-incluse. [14] J’ai ici deux décades de ses Orationes, n’en a-t-il pas publié d’autres ? La seconde partie de ses livres de Scepticismo paraîtra-t-elle ? [15] Tous ces ouvrages sont excellents et émanent d’un auteur absolument remarquable. Puisque vous voulez m’écrire, envoyez vos lettres à M. Vander Linden, [25] notre excellent ami, qui prendra soin de me les faire rapidement parvenir ; mais en attendant, vous, très distingué Monsieur, vivez et portez-vous bien, et aimez-moi.

Guy Patin qui sera vôtre pour l’éternité.

De Paris, le 2d de février 1657.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Christiaen Utenbogard à Guy Patin, le 2 février 1657.
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(Consulté le 14.10.2019)

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