L. latine 248.  >
À Reiner von Neuhaus, le 4 juillet 1663

[Ms BIU Santé no 2007, fo 151 vo | LAT | IMG]

Au très distingué M. Reiner von Neuhaus, jurisconsulte et gymnasiarque d’Alkmaar.

Très distingué Monsieur, [a][1]

Ne vous mettez pas en souci du paquet que j’ai promis de vous envoyer, car il n’est ni perdu ni tombé entre les griffes de méchants oiseaux qui l’auraient mis en pièces : je l’ai ici entre les mains et il n’est pas encore parti pour votre Hollande ; [1][2] j’attends d’un jour à l’autre le départ d’un honnête homme, mon ami, à qui je pourrai le confier en toute sûreté ; j’espère que cela viendra bientôt et que mon très grand ami, le très distingué M. Vander Linden, [3] vous le fera parvenir bientôt. D’ici là, que tout aille bien pour vous, tout comme pour notre roi très-chrétien, Louis le xive[4][5] et pour son fils premier né, jeune prince des Dauphinois, Monsieur le Dauphin en français, [6] et toute la famille royale ; lui qui entretient et défend une forte et solide paix en Europe. [7] On parle ici de la maladie de l’infant du roi d’Espagne, [8] mors sceptra ligonibus æquat[2][9] et du calcul que le Jupiter capitolin a dans la vessie, [10][11] ô l’insolente pierre qui menace un Jupiter empourpré ! [12] Nicolas Fouquet, [13] jadis notre surintendant des finances, croupit encore dans la prison royale, avec d’autres concussionnaires ; ce que sera le dénouement de cette pièce de théâtre, la fin de ce [Ms BIU Santé no 2007, fo 160 ro | LAT | IMG] drame, aucun mortel ne le sait, mis à part le roi lui-même, lui qui est parfaitement rompu aux ruses de la cour et au prudent art de gouverner. [14] Dieu fasse qu’il vive longtemps, et que toute la France fleurisse sous son règne, et même que l’Europe entière jouisse et se réjouisse d’une profonde paix. [15] Je vous dois des grâces éternelles pour votre portrait, mais votre Suada me l’avait déjà dessiné. [3][16] J’ai ici depuis longtemps tous ces livres de vous que vous avez nommés dans votre liste ; Dieu veuille que bien d’autres sortent encore de vos mains. Mon Carolus vous salue ; on lui a récemment mis les fers ; mais n’ayez crainte, je ne veux pas vous terrifier, je veux parler de ceux du mariage : [17] il a épousé la fille d’un de nos collègues, mignonne et magnifiquement dotée ; [18] elle est née d’un excellent père, [19] homme savant et expérimenté, que je connais fort bien depuis 40 ans. Simile simili gaudet[4][20] Puisse Dieu tout-puissant nous favoriser, et bénir de ses pensées et de ses conseils, et vous conserver de nombreuses années. Comment va le meilleur des hommes, Christiaen Rompf, [21] qui a naguère été chez nous ? Faites-lui, s’il vous plaît, savoir que je vis à son service et n’ai pas oublié tant de bienfaits qu’il m’a procurés. Vale, très distingué Monsieur, et aimez-moi.

De Paris, ce 4e de juillet 1663.

Vôtre de tout cœur, Guy Patin.


1.

V. notes [1] et [2] de la lettre que Guy Patin venait de recevoir de Reiner von Neuhaus (24 juin 1663) où il manifestait sa grande impatience de n’avoir pas encore reçu le livre de Charles Patin de Familiis Romanis [sur les Familles romaines] (Paris, 1663) que Patin lui avait promis. Patin rassurait Neuhaus en reprenant son allusion aux griffes des mauvais oiseaux qui dilacèrent les livres.

2.

« La mort transforme les sceptres en houes. »

Cet emblème alors banal est emprunté à Hildebert de Lavardin, prélat du xiie s. (v. note [9] du Borboniana 1 manuscrit), Carmina miscellanea [Poèmes mêlés], cxxxix, De morte [Sur la mort] (J.‑P. Migne, Patrologia Latina, Paris, 1803, tome clxxi, colonne 1442) :

Inter opes et delicias populique favores,
Hoc animus recolat, hoc tua lingua sonet,
Mors dominum servo, mors sceptra ligonibus æquat,
Dissimiles simili conditione trahens

[Entouré de richesses, de délices et des faveurs du peuple, que ton âme se remémore et que ta langue proclame ceci : la mort transforme le maître en esclave, les sceptres en houes, réunissant en semblable condition les êtres dissemblables].

V. notes [12], lettre 715, pour la naissance du dauphin Louis de France le 1er novembre 1661, et [3], lettre 837, pour le malingre infant Carlos (né le 6 novembre 1661), unique fils vivant de Philippe iv et de sa seconde épouse, Marie-Anne d’Autriche, futur roi Charles ii en 1665.

3.

V. note [3], lettre latine 278, pour un portrait de Reiner von Neuhaus en 1661.

Guy Patin disait déjà avoir eu le portrait littéraire de Neuhaus dans sa :

Suadæ Alcmarianæ Pars altera, et novissima. Continens Orationes quinquaginta, habitas in auditorio Publico Illustris Gymnasii Alcmariani. Editio prima.

[Seconde et toute nouvelle partie de la Suada {a} d’Alkmaar, contenant cinquante discours prononcés dans l’auditorium public de l’illustre Collège d’Alkmaar. Première édition]. {b}


  1. Déesse romaine de l’éloquence, v. note [7], lettre 33.

  2. Amsterdam, Jan Jansson, 1660, in‑12, dont je n’ai trouvé ni la première partie, ni une réédition ultérieure de cette seconde (v. note [9], lettre de Neuhaus datée du er août 1669).

4.

« Qui se ressemble s’assemble », adage antique qu’Érasme a commenté (no 121) avec malice :

Quare ubi absoluta similitudo, ibi vehementissimus amor, id quod indicat fabula Narcissi. […] Quanquam adagium recte transferetur et ad illos quos similitudo conciliat vitiorum.

[L’amour le plus vif naît quand la similitude est complète, d’où vient la fable de Narcisse. (…) L’adage pourrait aussi correctement s’appliquer aux hommes que leur similitude de vices rapproche].

V. note [1], lettre 744, pour le mariage de Charles Patin avec Madeleine Hommetz, fille de Pierre, docteur régent de la Faculté de médecine de Paris.

a.

Brouillon autographe d’une lettre que Guy Patin a écrite à Reiner von Neuhaus, ms BIU Santé no 2007, fos 151 vo et 160 ro.

Le latin de cette lettre montre à quel point Patin était capable d’ajuster son style sur celui de son correspondant. Ma traduction a cherché à refléter son talent de caméléon (v. note [51] de mon avis critique sur ses Lettres).

s.

Ms BIU Santé no 2007, fo 151 vo.

Clar. viro D. Reinero Neuhusio, I<uris>C<onsul>to et Gymnasiarchæ, Alcmariam,

Vir Cl.
Ne angaris de fasciculo Tibi destinato, nec enim perijt, nec
in malas aves incidit, quorum unguibus discerperetur : hîc adhuc penes me
habeo, necdum abijt in vestram Bataviam : in dies expecto discessum boni cujus-
dam Viri, Amici mei, cui tutò possim committere : quod spero me brevi facturum,
eúmq. accipies per virum Cl. et mihi amicissimum D. Vander Linden. Interea
Tibi bene sit, Vir Cl. ut et Regi nostro Christianissimo, Lud. XIV. et ejus
filio primogenito, delphinatium regulo, vulgò Monsieur le Dauphin, totiq. regiæ
familiæ, quæ firmam solidámq. pacem fovet ac tuetur in Europa. Hîc agitur
de morbo filioli Regis Hispaniæ : mors sceptra ligonibus æquat : et de calculo in vesicam
Iovis Capitolini : ô audacem calculum qui Iovi purpurato de vita perniciem mina-
tur. Nic. Fouquet, olim Gazophylax noster, adhuc latet in carcere regio,
cum alijs peculatoribus : istius scenæ quis sit futurus exitus, quis finis istius

t.

Ms BIU Santé no 2007, fo 160 ro.

dramatis, nemo novit mortalium præter Regem ipsum, aulicarum artium
et Imperatoriæ prudentiæ callentissimum. Faxit Deus ut diu vivat, et sub
ejus Imperio floreat tota Gallia, imò et profunda pace gaudeat et fruatur universa
Europa. Pro effigie tua gratias habeo immortales : quam jam habebam in
Suada tua. Omnes libros tuos in schedula tua designatos hîc jamdudum habeo :
utinam et alij posthac de manu tua prodeant. Carolus meus Te salutat :
qui nuper in vincula conjectus est : sed pone metum neq. enim terrere Te volo :
nuptiarum intelligo : unius ex Collegis nostris filiam duxit in uxorem, formo-
sulam et eximiè dotatam : Nata est Parente optimo, viro erudito, et perito,
mihiq. notissimo ab annis 40. Simile simili gaudet. Utinam cogitationibus
atque et consilijs nostris faveat atque benedicat Deus Opt. Max. qui Te
servet in multos annos. Quî se habet optimus ille virorum, Christianus
Romphius
, olim noster ? fac sodes ut sciat me suum vivere, neq.
immemorem esse tot beneficiorum. Vale, Vir Cl. et me ama. Scriptum
Parisijs, die 4. Iulij, 1663.

Tuus ex animo, Guido Patin.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Reiner von Neuhaus à Guy Patin, le 4 juillet 1663.
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(Consulté le 03.12.2022)

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