À Charles Spon, le 16 septembre 1650

Note [34]

Guy Patin a ajouté cette phrase dans la marge pour annoncer à Charles Spon l’envoi prochain du livre intitulé :

Iacobi Mentelii, Patricii Castro-Theodoricensis, De vera typographiæ origine Parænesis, ad Sapientissimum Virum D. Bernardinum a Malinkrot, Monsateriensem Decanum.

[Avis de Jacques Mentel, {a} gentilhomme natif de Château-Thierry, sur la véritable origine de l’imprimerie, dédié au très sage M. Bernhard von Mallinckrodt, {b} doyen du chapitre de Münster]. {c}


  1. V. note [6], lettre 14.

  2. Bernhard von Mallinckrodt a correspondu avec Guy Patin. La lettre latine qu’il lui a adressée le 1er mars 1646 détaille la querelle entre Haarlem et Mayence sur la découverte de l’imprimerie. Sa note [1] décrit l’ouvrage que Mallinckrodt avait écrit (Cologne, 1639) à la gloire de Mayence et de Johannes Gutenberg.

  3. Paris, Robert Ballard, 1650, in‑4o de 119 pages.

Jean Mentel ou Mentelin (vers 1410-1478) fut le plus ancien imprimeur établi à Strasbourg. On lui a attribué l’invention de l’imprimerie, mais on croit que Johannes Gutenberg (Mayence vers 1400-ibid. 1468) lui-même l’avait initié à l’art typographique, à Mayence. Voici ce qu’en disait Furetière :

« On est en doute de celui qui a inventé l’imprimerie en Europe. Mentel, {a} médecin de Paris, dans une lettre écrite à M. Naudé, prouve que ce fut Jean Mentel, bourgeois de Strasbourg, qui l’inventa en 1442 du temps de Frédéric iii, empereur ; {b} et que Jean Gutenberg, un de ses compagnons, la transporta à Mayence où il s’associa avec Fauste et Scoeffer {c} auxquels quelques-uns en ont faussement attribué l’invention, comme Münster, Polydore Virgile, et Pasquier {d} après eux. L’empereur Frédéric iii en l’an 1466, en faveur de cette invention, donna à Jean Mentel pour armes un champ de gueules au lion couronné d’or, accolé d’un rouleau voltigeant d’azur. Les premiers livres imprimés qu’on ait vus en Europe sont un Durandus de Ritibus Ecclesiæ, de l’année 1461, et une Bible de l’an 1462, La Cité de Dieu de saint Augustin, et les Offices de Cicéron. Nicolas Janson, {e} Français établi à Venise en 1486, {f} est le premier qui commença de polir et embellir l’imprimerie. Alde Manuce le père {g} est le premier qui ait imprimé à Venise en grec des écrits continus. »


  1. Jacques Mentel.

  2. Empereur germanique qui régna de 1440 à 1493 (v. note [17] du Traité de la Conservation de santé, chapitre ii).

  3. V. note [13], lettre latine 7, pour Johannes Gutenberg, Johann Fust et Peter Schoeffer, à qui la postérité a attribué l’invention de l’imprimerie.

  4. V. notes [16] du Traité de la Conservation de santé, chapitre ii, pour Sebastian Münster, [43], lettre 183, pour Polydore Virgile, et [16], lettre 151, pour Étienne Pasquier.

  5. Nicolas Jenson (Sommervoie en Champagne vers 1420-Venise 1480 ou 1481).

  6. Sic pour 1470.

  7. Aldo Manuzio dit Alde l’Ancien (v. note [16], lettre latine 38).

Le Parænesis de Mentel commence par ces deux paragraphes (pages 1‑2) :

Iamdudum Te (Vir Merissime) debueram sane nonnullius ex meis Epistolæ cultu salutare, aut quopiam alio sermone compellare ; Non solum tuorum in literis meritorum, Dissertationisque adeo illius, quam de Ortu et Progressu Typographiæ edidisto ; sed mei ipsius, qui tacitus in hanc Causam vocari viderer.

Verumenimvero, quæ mea est ingenuitas, non poteram ego illi animos sumere : Nequedum possem profecto ; nisi de tuis ad se Literis monuisset me Guido Patinus, Paris. Doctor Medicus, homo et humanissimus et eruditissimus : Ex quibus accepi, Te horulam insumpsisse legendo Excursui illi Brevi de loco, tempore, et Authore Inventionis Typographiæ : At utique improbatum Te ire, quæ de Mentelio et Argentorato teneret. In summa Te in eo requirere Imperatoris Rescriptum, quo Vir ille divinus præ quocumque elatus sit, ac Cælo istius, ut ita dicam, honoris in antiquam suæ Gentis Dignitatem assurgentis, adscriptus ac positus ob Inventam Artem illam supra omnes mirandam.

[Depuis longtemps déjà j’aurais dû vous saluer (très méritant Monsieur) par l’hommage de quelqu’une de mes lettres, ou de vous adresser quelque autre discours : non seulement en raison des mérites que vous vous êtes acquis dans les belles-lettres, et surtout de cette Dissertation que vous avez publiée sur l’Origine et progrès de l’Imprimerie ; {a} mais aussi pour moi-même qui, sinon, semblerait mériter d’être tenu pour muet en ce Procès.

À vrai dire et en toute sincérité, je n’avais pu en trouver le courage ; et ne l’aurais certainement encore pu si Guy Patin, docteur en médecine de Paris, homme à la fois très aimable et très savant, ne m’avait fait part d’une lettre que vous lui aviez écrite. {a} J’y appris que vous aviez consacré une petite heure à lire cette Brève digression sur l’invention de l’imprimerie, son lieu, sa date et son auteur ; {b} mais surtout que vous n’approuviez pas ce qui y était dit au sujet de Mentel et de Strasbourg. En somme, vous réclamez pour cela un rescrit de l’Empereur, {c} par lequel cet homme divin est instauré, désigné et établi, avant quiconque, comme inventeur de cet art admirable qui surpasse tous les autres ; et ce, dirais-je, par son burin qui s’est dressé pour l’antique honneur de sa nation].


  1. V. supra première note {b}.

  2. V. note [17], lettre 238.

  3. Rescrit : « réponse du pape ou des empereurs sur quelque question ou difficulté de droit, sur laquelle ils ont été consultés, qui sert de décision et de loi pour l’avenir » (Furetière).

Page 5, Mentel raconte que c’est un domestique de Mentelin, nommé Johann Gensfleich, qui livra le secret de l’imprimerie à Gutenberg, orfèvre de Mayence.

Page 104, sont reproduites les armes dont l’empereur honora Mentelin, avec cette devise (sur un « rouleau voltigeant d’azur ») :

Virtutem mente coronat.

[Il {a} couronne la vertu par l’intelligence].


  1. Le lion qui figure sur l’emblème.

Elle est entourée par cette inscription, que Mentel présente à Mallinkrodt comme le rescrit qu’il réclamait :

Insigne Schottorum Familiæ ab Friderico Rom. Imp. iii. Ioan. Mentelio, primo Typographiæ Inventori ac suis concessum, Anno Christi Millesimo Quadringentesimo Sexagesimo-Sexto.

[Armes de la famille des Schott que Frédéric iii, empereur des Romains, a conférées à Jean Mentel, premier inventeur de l’imprimerie, et aux siens, l’an du Christ mille quatre cent soixante-six].

Le petit-fils de Jean Mentel porta le nom de Jean Schott et défendit avec vigueur la primauté de son aïeul dans l’invention de l’imprimerie (Louis Laguille, Histoire de la province d’Alsace depuis Jules César jusqu’au mariage de Louis xv Strasbourg, Jean Renauld Doulssecker, 1727, première partie, page 334).

Dans son Gutenberg, inventeur de l’imprimerie (1400-1469) (Paris, Hachette, 1853, in‑18, chapitre xvii, pages 34‑35), Alphonse de Lamartine a levé le voile sur l’imposture de Mentel dans la découverte :

« Lorsque Gutenberg fut contraint de quitter Strasbourg, en 1446, il y laissa les traditions de son art dans les collaborateurs et les ouvriers initiés à sa découverte et à ses procédés ; et nous trouvons Mentel ou Metelin, notaire public, qui ne se fit naturaliser bourgeois de Strasbourg qu’en 1447, et d’Eckstein, chanoine de la cathédrale, qui, aidés des fonds fournis par le couvent des Chartreux, et sans avoir travaillé eux-mêmes à cet art si peu connu alors, s’établissent typographes et procèdent avec la plus grande célérité à imprimer, à mettre au jour une Bible allemande. Plusieurs autres ouvrages paraissent successivement, signés de l’imprimerie de Mentel, qui fit une fortune rapide, tandis que le malheureux Gutenberg, chassé par la misère, rentrait fugitif à Mayence.

La fortune qui avait accru l’influence de Mentel, et la rivalité qui subsistait entre les villes indépendantes de Mayence et de Strasbourg, favorisèrent ses désirs ambitieux de substituer son nom à celui de Gutenberg. Il y réussit si complètement qu’en peu d’années Gutenberg fut oublié ou volontairement écarté, et Mentel proclamé, à Strasbourg, inventeur de l’art divin, et des fêtes instituées en son honneur. »


Correspondance complète de Guy Patin et autres écrits, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 16 septembre 1650, note 34.

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(Consulté le 22/07/2024)

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