L. latine 38.  >
À Johannes Antonides Vander Linden,
le 23 juillet 1655

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[Ms BIU Santé 2007, fo 35 ro | LAT | IMG]

Au très distingué M. Johannes Antonides Vander Linden, docteur en médecine et professeur très célèbre de l’Université de Leyde.

Très éminent Monsieur, [a][1]

Je réponds à votre dernière lettre pour vous faire savoir que je suis en vie et me porte bien, entièrement dévoué et soumis à vous. Aujourd’hui, pourtant, je vous réponds en peu de mots, accablé que je suis par diverses affaires et très occupé à soigner les malades. [2] En premier donc, je vous dirai et préviendrai que je n’ai jamais reçu votre livre de Scriptis medicis, ni par Pierre Le Petit, ni par Elsevier. [1][3][4][5] Cependant, je l’attends et le souhaite de jour en jour ; j’espère qu’il ne restera pas plus longtemps arrêté entre les mains de ces gens cupides, ou qu’ils ne le garderont pas pour eux. Je ne puis vous annoncer aucun progrès pour les excellents manuscrits du très distingué Hofmann que je détiens ici : le fait est que les affaires d’imprimerie sont précaires, en raison tant du manque d’ouvriers que des taxes imposées sur le papier par la plus haïssable espèce d’hommes, j’entends les traitants et leurs suppôts qui, pour le pire malheur de tous, détiennent le pouvoir. Voici trois ans que j’ai envoyé ces trois traités, de Spiritibus et calido innato, de Partibus similairibus et de Humoribus, à un libraire lyonnais nommé Pierre Rigaud ; pourtant, sous divers prétextes, il n’en a pas encore entrepris l’édition. [2][6][7] J’ai ici les Chrestomathiæ qui attendent un imprimeur habile et expérimenté. [3] Les trois traités dont j’ai parlé plus haut ont longtemps été dans les mains de Jansson, imprimeur d’Amsterdam ; je les ai finalement renvoyés à Francfort chez un certain M. Scheffer qui, à la demande de l’auteur, les avait remis à Jansson ; à sa même demande, ils ont été remis à un libraire de chez nous qui, après presque une année entière, me les a rendus sur la requête de M. Scheffer. [4][8][9][10][11] Depuis lors, je n’ai pu faire avancer leur édition, en raison de divers troubles qui ont secoué notre barque française. Si Jansson, que j’ai pour cette raison rencontré ici, comme il revenait d’Italie, avait voulu être de bonne foi à mon égard, et me les avait rendus sur l’ordre de l’auteur, ce que je prouvais lettres à l’appui, ou bien pour de l’argent que j’offrais, nous aurions depuis longtemps imprimé un excellent livre ; mais il n’a pas pu voir le jour depuis huit années, par l’injustice des temps, à laquelle on remédiera quand Dieu lui-même voudra. Quoi qu’il en soit et quoi qu’il en advienne finalement, je prendrai soin que ces manuscrits ne périssent pas ; mais tant que je pourrai et que la destinée le permettra, je favoriserai leur édition ; si pourtant je meurs sans y être parvenu, j’ai deux fils, tous deux docteurs en médecine, âgés de 27 et 24 ans, auxquels je laisserai cette tâche à accomplir. [5][12][13]

Vous n’avez rien à espérer des œuvres d’Hippocrate et Galien, en grec et latin, publiées par les soins de René Chartier : on se tromperait en les disant complètes. Il est mort presque octogénaire, il y a un an, dans de très grandes difficultés familiales et presque indigent. Il avait achevé de publier la partie qui compose le milieu de l’ouvrage entier, et un peu au delà ; faute d’argent, même s’il avait vécu, il n’aurait jamais terminé le reste pour que l’œuvre fût complète. Il a laissé une veuve avec de nombreux enfants et fort obérée par quantité de dettes. [6][14][15][16][17] Nos fourbes libraires ne s’attelleront pas à une tâche d’un tel poids. Que fera-t-on donc de tant de livres inachevés ? Pour parler franc, je n’en sais rien. Les trois fils du premier lit assiègent leur marâtre qui est empêtrée dans de nombreux procès ; c’est certes une excellente femme, mais une marâtre, et mère de six enfants mineurs ; le trop long blocage du procès ayant ruiné les affaires des deux parties, ils s’enliseront dans les chicanes, et l’injustice du Palais dévorera tout ; principalement sous la conduite de Jean Chartier, l’aîné des fils, presque quinquagénaire, un très misérable vaurien qui est plutôt dissipateur que docteur en médecine. [18]

M. Riolan, notre vénérable vieillard, est en vie et se porte bien ; et autant que son loisir le lui permet, il étudie et écrit. Voici trois jours qu’il a donné à imprimer à son libraire un opuscule de réponse contre Pecquet. [19][20] Cela achevé, il en en fera encore imprimer d’autres, en particulier son Encheiridium anatomicum et pathologicum, augmenté d’une troisième partie. [7][21] On n’a rien ajouté du tout au Valles sur les Épidémies d’Hippocrate, hormis quantité de fautes d’imprimerie, comme ceux de chez nous en ont l’habitude. [8][22][23][24]

Toute la controverse au sujet de l’antimoine est presque abattue et bâillonnée. Tant de gens ont ici compris sa nature vénéneuse qu’à fort juste titre tous les malades et des familles entières le fuient avec horreur. Je vous enverrai sous peu tout ce que notre parti écrit contre un tel poison. Je ne reprendrai pas les propos de ceux des nôtres, hommes honnêtes et savants, qui publient contre un tel venin : vous découvrirez tout cela en lisant. Trois d’entre eux, hommes très éclairés et bien disposés en faveur de l’intérêt public, ont écrit contre la nature venimeuse de l’antimoine, savoir MM. Germain, Merlet et Perreau ; [9][25][26][27][28][29] mais en français, langue dont je me réjouis vivement que vous l’entendiez car, si j’avais su plus tôt que vous la connaissiez, je vous les aurais plus vite expédiés. Jusqu’ici, je croyais en effet devoir ne vous envoyer que des livres en latin. Un autre savant traite de la même matière en italien, [Ms BIU Santé 2007, fo 35 vo | LAT | IMG] il hait très farouchement l’antimoine, mais nous n’aurons pas son livre avant un an parce qu’il travaille à un autre ouvrage historique de très grand mérite ; et ce n’est ni un homme commun, ni un écrivain de bas étage. [10][30] Pour la distinction que vous établissez entre les natures physique et médicale de l’antimoine, personne n’ignore que Galien l’a jadis utilisé en collyres, et ce sans inconvénient. [11][31][32] Nul n’a jamais jugé que l’antimoine natif, et tel que la Nature l’a produit, soit vénéneux ; mais nul ne l’a employé en cet état pour soigner les maladies. Quant à l’antimoine chimique, la question demeure entière de savoir si, quand il est à l’état pur, il possède quelque malignité vénéneuse ; mais puisque personne ne nie cela, ne nions pas, quant à nous, qu’une malignité est cachée dans l’antimoine. Elle est telle que les vauriens eux-mêmes, si irréductibles soient-ils, reconnaissent et admettent volontiers qu’aucun artifice ni aucune préparation ne peuvent la supprimer. Nous nous en tenons à un ancien décret contre les fripons et les souffleurs chimiques qui ont promis merveilles avec leur antimoine au petit peuple ignorant, et ce faussement, à la légère et au préjudice de nombreux malades. Nous avons jusqu’ici religieusement observé ce décret prononcé en 1566 sous le décanat de l’éminent M. Simon Piètre ; [12][33][34] quelques arrêts du Parlement l’ont même renouvelé et confirmé. Nous ne manquons pas d’arguments, les faits et l’expérience quotidienne confirment notre conclusion : les chefs de la troupe stibiale ont eux-mêmes connu une misérable mort en buvant de leur vin émétique, énétique en vérité ; [35] d’autres ont malencontreusement réduit la taille de leur famille à l’aide du même poison, flétrissant leur maison. L’antimoine ne tue pourtant pas toujours et n’est donc pas vénéneux : cela ne s’ensuit pas logiquement, mais passe en effet pour vrai. L’opium non plus ne tue pas toujours, c’est pourtant un poison ; [36] je l’ai bien prescrit quelquefois en 32 ans, et n’en ai pas été mécontent, mais seulement en cas de nécessité : ne disposant d’aucun autre narcotique, nous ne pouvons nous passer d’opium dans certaines circonstances. Nous avons pourtant quantité de purgatifs autres que l’antimoine, et bien supérieurs à lui : il provoque un choléra, il purge par le haut et par le bas, c’est-à-dire par colliquation, [37] il fait seulement sortir de la sérosité, etc. ; soit les pires qualités des médicaments purgatifs. [13][38][39] Dieu soit loué pour sa bonté et sa grandeur, qui, par sa singulière générosité, nous en a procuré de meilleurs et de plus sûrs. L’antimoine est moins nuisible pour les Allemands et les Suisses car ils vomissent facilement ; les vomitifs ne conviennent pas à nos Français, en particulier à ceux de Paris, car ils sont bilieux, [40] doux et fragiles, surtout au regard des poumons et du cerveau, qui sont deux parties auxquelles le vomissement est puissamment contraire. [41] Vous en découvrirez plus dans les livres que je vous envoie. Quant à cette préparation d’antimoine qui y est réfutée, on répand de pures balivernes quand on l’élève au rang de grand secret. Je ne pense pas qu’il puisse être dans la nature des choses de donner un plus efficace poison que n’est leur vin énétique : il a tué tant de gens que les promesses des chimistes ont appâtés et que la nouveauté du remède a séduits ; [42] et qu’ils n’aillent pas se chercher quelque bonne excuse que ce soit. On ne fait ici absolument aucun cas du livre de Van Helmont : je le juge vraiment ustuletur lignis dignum ; [14][43][44] ô l’infâme et sot vaurien ! J’attendrai avec impatience votre livre de Selecta Medica[15][45] Si vous avez en tête une édition de Celse, je vous promets toute mon aide et tous mes services : j’ai ici un exemplaire du Celse de l’édition des Alde, avec quantité de commentaires divers, et je le mets à votre disposition. [16][46][47][48] J’ai porté votre consultation au très distingué M. René Moreau, [49] professeur royal ; il l’a publiquement louée, ainsi que vous ; il vous salue et vous assure ses services en même matière. J’ai ici les Isagogæ de Carpi à l’Anatomia de Mondini, in‑4o, de Bologne ; je vous la propose, mais elle est de l’an 1521 ; s’il s’en trouve ici un exemplaire de l’autre édition, telle que vous la demandez, je ne le laisserai pas échapper. [17][50][51] Je n’ai jamais reçu votre livre de Scriptis medicis, non plus que cette lettre que vous lui aviez donnée pour compagne ; je les recevrai pourtant quand il aura plu à ceux à qui incombe la charge de me les faire parvenir de votre part. La semaine prochaine je confierai au libraire qui m’a remis votre lettre un paquet de livres que je vous ai destinés ; puissiez-vous le recevoir promptement. En attendant, très distingué Monsieur, portez-vous bien et aimez-moi.

Vôtre de toute mon âme, Guy Patin, natif de Beauvaisis, docteur en médecine de Paris et professeur royal.

De Paris, ce vendredi 23e de juillet 1655.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Johannes Antonides Vander Linden, le 23 juillet 1655

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(Consulté le 18.10.2019)