L. 273.  >
À Charles Spon,
le 21 novembre 1651

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Monsieur, [a][1]

Depuis ma dernière datée du 10e de novembre, que je vous envoyai avec une enfermée dans la vôtre pour M. Garnier [2] votre collègue, toutes deux dans un paquet de M. Falconet [3] qui n’aura pas manqué de vous l’envoyer, comme je crois, je vous dirai que ce matin, 16e de novembre, j’ai reçu avec grande joie votre lettre datée de Lyon, du même jour que je vous ai envoyé ma dernière, savoir le 10e de novembre. Dieu soit donc loué que vous êtes revenu de Bourgogne en bonne santé. Je suis bien aise qu’ayez vu M. Nic. Heinsius, [4] ne vous a-t-il point donné une médaille d’argent de la reine de Suède ? [5] Au moins il l’a dû faire, il en a bien donné à d’autres ici qui n’en peuvent mais, [1] comme à moi, comme à notre maître Mentel [6] et autres qui ne nous valent point. Ledit Heinsius est de présent à Venise comme portent ses dernières lettres. Vous avez deviné le méchant mot des quatre vers : inseros ne vaut rien, il n’est point latin. [2] La vraie cause qui a porté le jeune Chartier [7] à écrire de l’antimoine [8] est sa gueuserie et sa pauvreté : il est misérable, il n’a ni pain, ni souliers ; il a chicané son père [9] il y a douze ans jusqu’à présent ; il est séparé d’avec sa femme, il n’a ni souliers, ni pratique, il est gueux et a bon appétit. La Faculté veut qu’il prenne approbation de son livre, il tâche de parer ce coup : comme nous étions en état de le censurer, il en a appelé à la Cour, où nous sommes de présent ; dès que les audiences seront ouvertes, je le poursuivrai afin qu’il nous soit renvoyé plectendus et in ordinem cogendus[3] Il dit qu’il est professeur du roi et par conséquent qu’il n’est point sujet à notre [justice], rem inauditam : [4] il perdra son procès au jugement de tout le monde ; tout au pis aller, postico [fallere clientem debet… par un autre endroit ; il continue de libeller par les bonnes grâces] [5] du sieur Vautier, [10] qui se moque de lui. Bref, c’est un homme de 42 ans qui ne sait de quel bois faire flèche. Je vous prie d’en dire ce que dessus à M. Falconet qui en a ouï parler. Je pense qu’il faudra que je parle contre lui à la Grand’Chambre[11] en pleine audience ; j’ai du latin tout prêt pour cela, si les affaires du prince de Condé [12] ne nous ôtent le droit de quelque audience. [6] Peu de gens de notre Faculté le portent, il n’y a guère que Guénault [13] qui, pour gagner les bonnes grâces de Vautier, en a payé l’impression, de sorte qu’on a de la peine à en avoir. Des Fougerais [14] n’est point mort, il mourrait bien plutôt un bon chien à berger ; [7] mais lui, Guénault et Vautier ont donné de l’antimoine à Mme la duchesse de Luynes [15] par trois fois, étant en couche, laquelle en est morte, [16] à son grand malheur et à leur grand scandale. [8] Ils en ont bien tué d’autres, sans ceux qu’ils tueront. Voyez dans la Couronne royale des rois d’Arles la réponse que firent les juifs de Constantinople [17] à ceux de Provence, [18][19] voilà le bon mot que j’y sais. [9][20] Je ferai de M. Huguetan, [21] le libraire, selon que vous me mandez ; mais ne laissez point de lui mander à qui il a envoyé ces deux exemplaires de Sebizius [22] et de me mander des nouvelles de M. Ravaud, [23] lequel je crois être plus légal. [10] Je vous promets que je travaillerai puissamment au débit du livre de M. Sebizius de curandi ratione per sanguinis missionem, tenez-vous-en tout assuré ; ce que je ferai très volontiers, et à cause de lui et de la matière qu’il traite. [11] Je ferai des conférences publiques tout exprès en nos Écoles afin de le recommander publiquement et de bonne sorte l’été prochain. [24]

Ce 16e de novembre. M. Bourdelot [25] est à La Haye [26] d’où il a écrit. La lettre que M. Caffin [27] lui écrit partira après-demain sans faute dans un paquet qu’un chirurgien de ses amis lui adresse, vous m’obligerez d’en assurer ledit sieur Caffin et de lui faire mes recommandations[12] On parle fort ici du retour du Mazarin, [28] non pas qu’il y ait grande apparence à cela, mais c’est à cause que la reine [29] en a grand désir. On dit aussi qu’il y a bien du bruit en Suède contre la reine et que les états la veulent déposséder, même la reléguer en quelque lieu de sûreté où elle philosophera à son aise sans dépenser tant d’argent comme elle fait alentour des savants ; [13] et delà un des amis de ladite reine me vient d’assurer qu’il est en Hollande, mais qu’il n’ira point plus loin, même qu’il est contremandé du côté de Suède. [14] Je ne sais point encore si cela est bien certain et bien vrai, mais tout cela pourrait bien être. [15] Bourdelot ne cherche qu’à gagner : on lui a ouï dire, avant que de partir, qu’il s’étonnait comment un homme d’esprit pouvait être plus d’une heure sans gagner ; et en ce cas, je lui quitte et à tout autre principatum de ingenio ; [16] à moins qu’il ne nous fasse meilleur marché et qu’il ne nous rabatte quelque chose de sa rigoureuse politique, j’avoue que je n’ai point d’esprit du tout et ne m’étonne point si je n’ai rien ; mais Dieu soit loué, je suis guéri de l’ambition d’aller en Suède y gagner des pistoles et y ramasser du bien. [17][30]

Hier, lundi 20e de novembre, le Parlement fut assemblé. Le premier président [31] leur a dit qu’il avait charge de leur présenter une déclaration contre M. le prince de Condé qui prenait des villes et levait des troupes contre le service du roi. Comme il en débondait bien d’autres, [18] le duc d’Orléans [32] ne le pouvant plus souffrir, l’interrompit et lui reprocha qu’il parlait bien du prince de Condé, mais qu’il ne disait rien du Mazarin qui était sur les frontières avec des passeports et des hommes d’armes pour entrer en France, malgré toutes les déclarations de la reine et les arrêts de tous les parlements de France ; qu’il n’était point question d’une déclaration contre le prince de Condé puisqu’il y avait un accord sur le bureau entre le roi [33] et ledit prince ; et que dans quelques jours il attendait du même prince un nouveau courrier. Enfin, l’affaire a été remise à une autre assemblée, jeudi prochain, 23e de ce mois. [19] Les Espagnols sont venus en Picardie, ont pénétré jusqu’à Noyon, [34] ont brûlé les faubourgs et ont tout ravagé le plat pays. [20] Nos troupes vont toutes du côté du roi, ou elles sont sur la frontière de Lorraine [35] pour la garde de ce marmouset de Mazarin ; [21][36] que le Diable eût-il bien emporté ce vilain caudataire ! On a mis ici depuis trois jours un homme prisonnier dans la Bastille, [37] qui est un Provençal nommé Pagan, [38] qui s’est vanté de savoir un moyen infaillible de mettre la couronne de France sur la tête du prince de Condé ; et même est allé chercher des principaux de l’hôtel d’Orléans pour leur conter cette belle invention. [22] Le Parlement a aujourd’hui commis des présidents et des conseillers pour l’interroger et lui faire son procès. J’ai peur que ce ne soit quelque fou [39] mélancolique [40] et atrabilaire, [23] à qui la gorge démange et qui soit las de vivre. [24] Africa nostra semper aliquid novi asportat[25][41] Je vous ai par ci-devant écrit touchant M. Rigaud, [42] votre libraire de Lyon, et comme j’étais prêt d’accorder avec lui et de lui donner à imprimer in‑fo tout en un tome, lequel néanmoins sera divisé en trois parties, ce que j’avais ici de feu M. Hofmann, [43] savoir : Chrestomathias physiologicas ; tres tractatus, de Spiritibus et calido innato, de Partibus solidis, et de Humoribus ; et Chrestomathias pathologicas[26] Mais comme je ne puis rien faire pour la conclusion du marché sans vous et que j’en attends votre réponse, c’est à vous à aviser si vos affaires vous pourront permettre de jeter quelquefois l’œil sur cette besogne et d’en donner de bons avis au correcteur de l’imprimerie ; au moins êtes-vous bien assuré que toute la copie est bien correcte et revendique la dernière main de l’auteur. [27]

Je viens d’apprendre que les affaires de Suède ne sont point en si mauvais état que l’on chante : les états l’ont priée de se marier (c’est ce qu’elle a refusé), et qu’elle aimerait mieux tout quitter que de prendre un mari (c’est qu’elle aurait un maître et qu’elle ne serait plus que la maîtresse, au lieu qu’elle est tous les deux ensemble) ; étant là-dessus pressée et importunée, elle a dit qu’elle demandait terme afin d’y aviser. [28] Pour M. Bourdelot, il a eu du mécontentement à Leyde, [44] dès qu’il y a été arrivé, dans la première conférence qu’il y eut avec celui qui y fait les affaires de la reine de Suède. Il en écrivit de deçà quelque chose qui avait fait dire qu’il reviendrait ; mais M. Bidal, [45] marchand de soie dans la rue au Fer, qui est ici le grand agent ou le grand trésorier de la reine de Suède, m’a dit ce matin dans son lit, où je le vois malade d’une fluxion sur le poumon, que cela est raccommodé et qu’il prendra le chemin pour la Suède dès que sa bonne fortune lui aura fait parler et entretenir M. de Saumaise [46] qui est attendu tous les jours à Leyde. Et voilà ce que je sais pour le présent touchant le voyage de Bourdelot. Nous avons ici une autre affaire sur le bureau, c’est que M. Moreau, [47] notre ami, marie son fils [48] à la fille d’un de nos médecins nommé M. Matthieu, [29][49] qui donne à sa fille 20 000 livres en mariage. Plusieurs des nôtres n’approuvent point ce mariage et moi, qui vous en parle en secret et en ami, je doute s’il réussira ; mais je crois que M. Moreau, qui se sent fort vieillir et merveilleusement abattu, est bien aise de voir ce fils marié plus tôt que plus tard. Je souhaite à cause de lui que tout aille bien, nec unquam pæniteat amicum nostrum[30] Le fils est gentil et a de l’esprit, mais more aliorum hominum suos habet nævos ; quos qui odit, homines ipsos odit. Plura coram[31][50][51] si bien qu’il ne me reste plus qu’à vous assurer que je serai toute ma vie, velis nolis aliter hæc sacra non constant[32][52] de tout mon cœur et de toute mon âme, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Guy Patin.

De Paris, ce mardi 21e de novembre 1651.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 21 novembre 1651

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(Consulté le 22.09.2019)