L. 274.  >
À Charles Spon,
le 4 décembre 1651

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Monsieur, [a][1]

Je vous envoyai ma dernière le mardi 21e de novembre par la voie de M. Falconet, je souhaite que l’ayez reçue et qu’elle vous ait trouvé en bonne santé. Le dimanche 26e de novembre, M. Rigaud [2] m’a fait l’honneur de dîner céans, où nous avons bu à votre santé avec quatre de nos médecins ; et après-dîner, ayant à partir le lendemain ou deux jours après, comme il disait et comme il a fait, dans le coche de Lyon, je lui délivrai un des manuscrits que j’avais céans de feu M. Hofmann [3] pour l’imprimer au plus tôt in‑4o de cicéro, comme il me l’a promis. Ce manuscrit contient les trois traités qui avaient été longtemps égarés et presque perdus ; tout au moins ont-ils été cachés fort longtemps chez Jansson [4] en Hollande, qui s’en était chargé en Allemagne de les mettre bientôt sur la presse ; et faute de quoi, ils m’ont été rendus selon le désir de l’auteur, et par l’adresse et le crédit de ses amis, comme aussi par un grand bonheur. Des trois traités le premier est de Calido innato et spiritibus, le deuxième de Humoribus, le troisième est de Partibus solidis similaribus. Je vous supplie très humblement et de tout mon cœur que quand il sera arrivé à Lyon, vous veuillez bien l’assister de votre conseil afin de mettre au jour ce beau livre qui servira à illustrer la mémoire de notre commun ami qui a été un excellent homme. Quand ce tome sera expédié, nous en viendrons ad Chrestomathias physiologicas et pathologicas, desquelles nous ferons, Dieu aidant, un beau volume in‑fo qui sera un très excellent livre ; ha, qu’il y a de belles et de bonnes choses dans les pathologiques ! [1] Depuis Fernel, [5] il me semble que nous n’avons rien de si bon en médecine. Mais de peur qu’il ne m’échappe, je vous prie très humblement de prendre la peine de regarder au traité qu’il emporte de Calido innato et spiritibus, au chapitre auquel, ex professo[2] il a examiné l’opinion de Fernel, et d’en rayer et effacer les injures et les gros mots qu’il dit là-dedans à Fernel. Ces paroles aigres ne sont plus de saison, ils sont morts tous deux. C’est avoir soin de l’honneur et de la réputation de deux grands hommes que d’ôter l’occasion de scandale et de plainte à ceux qui viendront après nous, qui pourraient être mal affectionnés à l’un ou à l’autre. Les injures ont beau être belles, âcres et piquantes, elles ne font jamais que du mal, aux dépens de celui qui les dit ou de celui contre lesquelles elles sont dites. [3] Je vous recommande cette affaire et vous en supplie très humblement. Il faudra imprimer ces trois traités tout de suite en continuant les chiffres et les signatures, [4] et mettre au-devant du livre une belle table des chapitres des trois traités. Il me semble que l’un des trois a une table alphabétique, il en faudra faire faire aux deux autres si vous le jugez à propos. Mais d’autant que ce bel œuvre ne saurait être imprimé à Lyon sans votre conduite, je vous prie derechef de ne la point dénier à M. Rigaud qui me semble bon et sage, et que je trouve fort raisonnable. Imaginez-vous que votre bon ami et le mien (duquel vous m’avez procuré la connaissance et dont je me tiens très particulièrement obligé à votre bonté) vous en prie de l’autre monde. [5] Je voudrais bien, si faire se pouvait, qu’avant que les imprimeurs [6] y travaillent, M. Rigaud voulût faire marquer les mots qui doivent être d’italique, comme cela est aux Instit. du même auteur et au Sennertus[7] J’ai passé un petit accord entre ledit M. Rigaud et moi, par lequel, entre autres conditions, il me promet de retirer de l’imprimeur toute la vieille copie et vous la rendre : cela nous éclaircira quand nous y aurons quelque doute ou qu’il y aura quelque faute typographique. [6]

Le jeudi 30e de décembre, [7] il arriva ici une chose étrange : M. Varin, [8][8] qui a fait de si belle monnaie, avait tout fraîchement marié une sienne fille fort belle, âgée de 23 ans, et moyennant 25 000 écus, à un correcteur des comptes nommé M. Ourly, [9][9] fils d’un marchand de marée, mais fort riche. Il n’y avait que dix jours qu’elle était mariée, on lui apporta un œuf frais pour son déjeuner, elle tira de sa poche un papier dans lequel était une poudre qu’elle mit dans l’œuf et l’avala, et en mourut trois quarts d’heure après sans faire d’autre bruit, sinon Il faut mourir, puisque l’avarice de mon père l’a voulu ainsi[10] On dit que c’est le mécontentement qu’elle avait d’avoir épousé cet homme, qui était boiteux et bossu, et crochu, et duquel le corps est fort puant ; ce que l’on attribue aux écrouelles [11] dont on dit que le corps est tout plein. [10] Elle fut enterrée dès le lendemain sans grande cérémonie ; elle est morte dans la rue de la Truanderie, près des Halles, [12] au logis de son mari. [11]

Ce 4 de décembre. Les femmes de la Halle, qui sont les muettes de Paris (mais qui ne laissent point de babiller plus que tout le reste du monde), [12] disent que cette pauvre jeune femme est morte vierge et martyre. C’est que son mari n’a jamais couché avec elle car, dès le soir de ses noces qu’elle vit quatre hommes déshabiller son époux qui s’en allait coucher avec elle, elle étant déjà au lit, et qu’elle vit démonter le corps de son mari comme à vis et lui ôter une jambe d’acier qu’il avait, et le reste du corps tout contrefait, elle s’écria, se mit à pleurer et se retira dans un cabinet où elle demeura enfermée le reste de la nuit. Le lendemain matin, comme son mari et ses parents ne purent avoir aucune raison d’elle ni la fléchir en aucune façon, pas même son père, le mari, dont la présence était fort odieuse à cette nouvelle épouse, monta à cheval et s’en alla à Châlons [13] pour affaire d’importance, à ce que l’on dit. Néanmoins, la vérité est qu’il n’a bougé de Paris, mais c’est qu’on l’a fait retirer de peur que l’imperfection de son corps ne gâtât, ou au moins n’empirât le marché. Quoi qu’il en soit, elle est morte. De quel poison ? [14] on ne le sait point : de sublimato, vel arsenico, non constat[13][15][16] Quand elle aurait pris, de la main de Guénault, [17] de l’antimoine [18] préparé à la mode de la cour, elle n’en serait pas plus tôt morte. On a ici parlé de la confiscation du bien ; même le lieutenant criminel [19] en a proposé quelque chose au Châtelet, [20] je ne sais pas ce qui en arrivera. [14]

Mais voilà votre lettre qui m’est rendue du 28e de novembre, de laquelle je suis bien réjoui. Je m’étonne que n’ayez reçu qu’en un même jour, savoir le 24e de novembre, les deux miennes du 3e et du 10e de novembre. Je les avais délivrées à M. Rigaud pour les faire tenir à son associé à Lyon, qui les devait rendre à M. Falconet. Quoi qu’il en soit, vous les avez eues tard, mais Dieu soit loué.

M. Rigaud est parti d’ici et a emporté le manuscrit de M. Hofmann contenant les trois traités de ci-dessus. Je suis bien aise que vous ayez le bon dessein de nous aider à l’édition de cet ouvrage, je vous prends au mot de votre bonne volonté et vous en remercie. Pour ce qui est de la condition avantageuse que vous souhaiteriez pour mes dédommagements du passé, je ne m’en soucie point et n’y ai point pensé. Hoc unum curo atque opto[15] que le public jouisse des laborieuses et doctes veilles de ce savant personnage. Quand ce volume in‑4o sera achevé, nous penserons à l’in‑fo qui contiendra les Chrestomathies φυσιολ. et παθολ. Puissions-nous voir bientôt ce temps-là. Je vous remercie de ce que vous avez écrit de moi à M. Sebizius, [21] utinam brevi ms. suum ad te mittat[16] Je suis bien aise qu’ayez découvert où sont vos deux exemplaires de alimentorum facultatibus, je les recommande à leur bonne fortune. [17] Pour les deux livres du P. Th. Raynaud [22] que vous avez pour moi, je vous prie de les mettre entre les mains de notre nouvel ami M. Rigaud, qui les enfermera dans le premier paquet qu’il enverra à Paris avec l’épreuve du premier traité qu’il a emporté pour mettre sur la presse. Mandez-moi ce qu’ils vous ont coûté afin que je le mette sur mon mémoire et que j’en compte avec M. Du Prat, [23] et que je lui donne tout ce que je vous en devrai, il y a quelque chose de vieux dont je m’acquitterai, nous avons déjà parlé de nous deux et compté ensemble ; et que je lui remettrai comme à un autre vous-même ce que je vous devrai.

Ce matin, le premier président[24] garde des sceaux, l’a emporté par-dessus le crédit du duc d’Orléans [25] et toute la brigue de M. le Prince, [26] et a fait passer la déclaration contre ledit prince ; mais c’est à la charge qu’elle n’aura effet que dans un mois, pendant lequel temps Sa Majesté [27] sera suppliée de revenir à Paris et d’aller en ce temps-là au Parlement y faire prononcer cet arrêt contre un prince du sang royal, à quoi sa présence est requise. [18] Nouvelles sont ici arrivées que la dernière tour de La Rochelle, [28] qui tenait pour le prince de Condé, a été réduite au service du roi par la menace que l’on a faite aux soldats de là-dedans, lesquels ont poignardé le capitaine qui les commandait et ont jeté son corps dans la ville, de peur d’être pendus. On avait tâché de gagner ce capitaine, il avait fait connaître sa fidélité inviolable envers le prince, voilà d’où vient son malheur et sa perte. [19] On dit que le prince de Condé va retirer ses troupes et les mettre en leurs quartiers d’hiver vers le Quercy. Cela pourra être cause que le roi [29] reviendra de deçà.

Nous sommes ici menacés d’un autre grand malheur, c’est que notre rivière est si fort et si furieusement grossie que tout le monde en tremble. [30] Le vent s’est changé ce matin à la bise ; [20][31] ce qui nous fait espérer que s’il continue ainsi trois jours, nous verrons la rivière désenfler et le froid sec venir, qui fera diminuer les eaux. J’ai bien envie de voir le livre du P. Théophile Raynaud intitulé Hoplotheca[21] Je m’étonne comment je n’ai rien entendu de l’impression de ce livre qui fut dès l’an passé à Lyon, je vous remercie de me l’avoir recouvré. J’apprends que M. de Saumaise [32] est arrêté à Lübeck [33] de la goutte, [22][34] et que c’est ce qui l’a empêché jusqu’ici d’arriver à Leyde [35] où le sieur Bourdelot [36] l’attend, selon l’ordre qu’il a reçu de Suède. [23] Je pense que M. Rigaud, notre nouvel ami et libraire, sera à Lyon plus tôt que la présente, je vous prie de lui faire mes très humbles recommandations. M. Ravaud, [37] qui est encore en son grand voyage, sera bien affligé de la mort de son père ; [24][38] puisse-t-il retourner à Lyon bientôt. Je l’ai trouvé fort sage et bien raisonnable, je me fierais mieux à lui qu’à M. Huguetan. [39] Enfin, je cesse la présente en vous assurant que je serai toute ma vie, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Guy Patin.

De Paris, ce lundi 4e de décembre 1651.

Eo ipso die quo ante annos novem migravit ad plures Ementissimus Cardinalis, et sævissimus tyrannus Richelius, qui si numquam natus fuisset, optime nobis fuisset[25][40]

Avec votre permission, je baise les mains à mademoiselle votre femme, [41] laquelle me connaît, ce dit M. Du Prat, comme si elle m’avait nourri, et qui parle souvent de moi ; je lui ai bien de l’obligation de vouloir seulement s’en souvenir. Vous témoignerez la même chose, s’il vous plaît, à MM. Gras, Garnier et Falconet, duquel dernier j’attends quelques lettres, mais ce sera quand il lui plaira.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 4 décembre 1651

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(Consulté le 25.08.2019)