L. 357.  >
À Charles Spon,
le 27 juin 1654

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Monsieur, [a][1]

Je vous envoyai ma dernière le mardi 16e de juin par la voie de M. Falconet, et une autre petite par la voie de ceux qui doivent vous rendre les 35 livres 5 sols pour les livres que vous avez pris la peine de m’acheter, pour lesquels je vous rends très humbles grâces. Dans cette dernière il y avait un sonnet sur le sacre du roi, [2] lequel finit par massacre[1]

Voilà que je viens de recevoir votre quittance des 35 livres, Dieu soit loué de tout. Je ne trouve pas dans le paquet de M. Devenet [3] Vita Lutheri per Cochlæum[4] qui est celle que je demandais, mais bien un petit in‑8o d’un malotru Écossais, qui n’était qu’un fat, nommé Laingæus, [5] que j’avais déjà céans et dont je n’ai que faire. [2] Celle de Cochlæus est bien plus belle et plus fine, c’est lui qui a dit que Luther habebat quædam verba magica[3][6] Je vous prie de l’acheter de lui s’il l’a, j’entends celle de Cochlæus, et vous m’obligerez fort.

On dit que le roi est à Sedan, [7] que Stenay [8] est assiégée et qu’il y a grande apparence que le roi ne reviendra pas sitôt à Paris ; qu’il veut aller à Sedan, à Metz, [9] à Châlons, [10] à Compiègne, [11] à Fontainebleau, [12] auparavant que de revenir à Paris.

Un de mes compagnons du bon parti me vient d’apprendre que l’on fait une Contre-Légende contre les docteurs qui n’ont pas signé l’antimoine [13] et que tous y seront rudement accommodés. [4] Quelque chose qu’ils disent de moi, j’ai délibéré de ne m’en mettre guère en peine, vu que ce ne sont que des satires et des libelles diffamatoires. Il y a tant d’honnêtes gens du même parti qu’il y a de l’honneur et du mérite d’en être, joint que proprium est viri boni persequutionem pati propter iustitiam ; [5][14] à quoi je suis tout accoutumé dès y a longtemps et presque toute ma vie ; et même j’aime mieux être offensé que d’offenser personne : malo enim pati iniurium quam facere[6][15] Le livre de M. Merlet [16] est achevé pour la matière, on travaille à la table et aux premières feuilles, où se verront quelques éloges latins faits à l’auteur par quelques-uns des nôtres. [7] Cela va fort lentement, pour la disette des ouvriers dont on manque de deçà en toute sorte d’arts.

Enfin, M. Musnier [17] de Gênes [18] n’est point mort, il m’a écrit. Il y a cinq mois entiers que je n’avais reçu aucune lettre de lui. Il allègue qu’il avait été à la campagne près d’un grand seigneur. Dieu soit loué donc, et son saint nom honoré, de ce que notre ami est encore au nombre des vivants, aussi bien que M. Liceti [19] qui, combien que très vieux et très malade, n’a pas laissé d’en échapper.

Il est mort un des Bartholin [20] en Hollande, qui était savant dans les langues orientales et dans les mathématiques. Thomas Bartholin [21] m’a écrit ex Dania sua et me mande qu’il fait imprimer Historiarum anatomicarum rariorum Centurias duas où il a parlé de moi en vertu de quelques histoires que je lui ai fournies. [8][22]

Il y a bien du bruit à Londres contre Cromwell [23] qui, depuis la conspiration découverte, est rentré dans Londres avec de grandes forces, en a fait tuer beaucoup, et entre autres deux milords, et fait lui-même le procès aux complices de la conspiration comme s’il était lieutenant criminel. [9] Le roi est allé à Rethel, [24] il ira delà à Sedan ; Stenay est assiégée. [10] Enfin, M. Musnier de Gênes m’a écrit, j’ai reçu deux de ses lettres en trois jours. Il y avait cinq mois qu’il ne m’avait point écrit, il allègue pour cause son absence de Gênes et qu’il était près d’un grand seigneur à la campagne. Je m’étonne d’un si long silence de cinq mois, vu que l’on écrit aussi bien à la campagne que dans les villes. [11]

Ce 23e de juin. J’ai ce matin vu M. Gassendi [25] auquel j’ai allégué tout ce que j’avais à lui dire selon que vous m’aviez mandé. Vous direz là-dessus, s’il vous plaît, à M. Barbier [26] que tout le corps de la Philosophie d’Épicure tiendra en trois volumes in‑fo, sans deux tomes de même grosseur de ses Opuscules qu’il veut qu’ils aillent de suite ; qu’il entend que cela soit très correct, de même lettre, même grandeur et même papier que la première impression ; [12] et que, pour commencer, il donnera beaucoup de copie vers la fin de l’an présent. Voilà, ce me semble, la plus grande part de ce que m’aviez enjoint de lui demander. Si M. Barbier en désire savoir autre chose, je vous supplie de l’assurer que je suis à son service. M. Gassendi m’a dit aussi qu’il donnerait bien de la copie dès demain pour travailler, mais qu’il en veut donner pour beaucoup de temps tout d’un coup afin d’avoir par après du loisir d’apprêter tout le reste ; en quoi je trouve qu’il a fort bonne raison. Il se porte assez bien, combien qu’il soit fort délicat. Je lui souhaite longue et heureuse vie.

Un valet d’un apothicaire dans le faubourg Saint-Germain, nommé Arnoulet, [27] a tué son maître âgé de 72 ans et l’a volé ; pensant se sauver, il s’est mis sur le chemin d’Orléans [28] où il a été attrapé dès le lendemain du forfait, et a été emmené ici où il est en prison et où on lui fait son procès. Je ne doute point qu’avant peu de jours on ne lui casse les os bien menu. [29] Il est âgé de 21 ans, il n’était venu à Paris, à ce qu’il dit, que pour faire fortune. Il est natif de Rouergue, d’autres disent de Montpellier. Il a nom Jacques Soulier, [30] il pensait trouver beaucoup d’argent, il n’a pris que 60 écus, n’ayant pu trouver où était le reste. [13]

On dit que la reine de Suède [31] a changé d’avis, qu’elle ne veut plus quitter la royauté et qu’elle est fort irritée contre ceux qui lui ont suggéré un si mauvais conseil. Je lui sais bon gré de bien garder sa place puisqu’elle est si bonne. [14]

M. Merlet me vient de dire qu’il n’y a plus que deux feuilles à imprimer de son livre, [7] lesquelles consistent presque dans le seul éloge que lui fait un de nos collègues nommé M. Blondel [32] et que son imprimeur [33] lui promet dans huit jours ce parachèvement : ne voilà pas une belle diligence de nos gens d’employer une semaine entière à faire des feuilles d’une besogne hâtée comme celle-là ? Et néanmoins il n’y a point d’autres remèdes faute d’ouvriers, il en faut passer par là.

Il y a eu une conspiration dans Stenay que le gouverneur a découverte. Le major qui était dedans avait promis de rendre la place au Mazarin [34] à tel jour. L’affaire étant découverte, le gouverneur l’a fait pendre avec six de ses complices. Néanmoins, on dit que Stenay est assiégée par M. de Fabert, [15][35] gouverneur de Sedan ; que le prince de Condé [36] est à Maubeuge où il ramasse ses troupes pour venir lever ce siège, qui est une chose dont on ne croit point qu’il puisse exécuter ni en venir à bout car on espère que Stenay sera prise dans 15 jours. D’ailleurs, on croit que les Espagnols se défient du prince de Condé depuis que son frère, le prince de Conti, [37] a épousé la nièce du Mazarin [38] et que sur ce soupçon, ils ne lui commettront jamais une grande armée ni affaire de grande importance, ni conséquence.

Le valet apothicaire qui a tué son pauvre maître Arnoulet avait été par son premier juge, bailli de Saint-Germain, condamné à avoir le poing coupé [39] et par après, d’être rompu tout vif devant la porte de son maître. [40] Il fut pris le mercredi, son procès fait le jeudi, sa sentence lui fut prononcée le vendredi matin, le même jour à midi fut transféré à la Conciergerie. [41] Il y avait apparence tout entière que la sentence serait confirmée à la Tournelle. [42] [Le samedi matin, on le trouva mort dans la prison après avoir beaucoup vomi. L’antimoine de Guénault [43] et des Fougerais, [44] de Vallot [45] ni de Rainssant [46] ne saurait être plus dangereux. Je ne sais pas ce qu’on fera de son corps ; peut-être qu’on le traînera à la voirie ou qu’il sera rompu sur l’échafaud, comme il méritait.] Ce bruit a été faux, il est encore en vie, il a demandé son renvoi à la Chambre de l’édit, [47] ce qu’on lui a accordé. [16]

Il est d’ici parti depuis peu un jeune médecin de Dauphiné nommé M. de Lamande [48] qui était un des bons amis de M. Gras, [49] par la voie duquel je lui eusse volontiers écrit, mais je n’étais point averti de son départ. Je vous supplie de lui faire mes très humbles recommandations et de l’assurer que je suis son très humble serviteur. Je vous prie de la même faveur envers MM. Garnier et Falconet, et vous prie de croire que je serai toute ma vie et pareillement à Mlle Spon, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Guy Patin.

De Paris, ce samedi à midi, 27e de juin 1654.

La tranchée est ouverte devant Stenay, on dit que nous l’aurons dans 15 jours. Je menai hier à deux lieues d’ici en consultation [50][51] notre ami M. Moreau. [52] Nous parlâmes fort de vous, il est plus fort et plus gai qu’il n’était l’hiver passé, c’est le beau temps qui le refait, je souhaiterais que ce fût pour longtemps. Il a de fort beaux desseins, il travaille de présent à la vie de notre bon ami feu M. Naudé, [53] mais le grand froid de l’hiver est fort contraire à son poumon. Je vous prie de faire mes très humbles recommandations à MM. Huguetan et Ravaud, comme aussi à M. Paquet [54] pour lequel j’ai délivré ce matin à un honnête homme le mémoire pour se purger[55] tel qu’il me l’a fait demander. On dit ici que l’on fait commandement au prince de Conti de revenir à Paris et de laisser aller en Catalogne [56] M. de Candale [57] avec M. du Plessis-Bellière. [17][58]


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 27 juin 1654

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(Consulté le 16.10.2019)