L. 384.  >
À Charles Spon,
le 15 décembre 1654

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Monsieur mon cher ami, [a][1]

Ce 9e de décembre. Je vous envoyai ma dernière le mardi 8e de décembre, incluse dans celle que j’écrivais à M. Huguetan [2] pour réponse. Dans cette dernière, je vous mandais des nouvelles de la convalescence de M. Gassendi [3] et de la maladie de M. Riolan, [4] aujourd’hui je vous dirai où nous en sommes. M. Riolan a fort mal passé la nuit, il est un peu mieux ce matin et hors de fièvre, soulagé seulement de ce qu’il a peu dormi. Je voudrais bien qu’il pût encore vivre six ou sept ans pour les bons desseins qu’il a dans la tête. [1][5] Nouvelles sont ici arrivées que le signor Pietro Mazzarini, [6] père du cardinal, est mort à Rome, fort âgé. En même temps, l’on nous apprend que le P. de Gondi, [7] prêtre de l’Oratoire [8] et père de M. le cardinal de Retz, [9] est mort à Clermont en Auvergne [10] où il avait été envoyé en exil. [2] Je ne sais de quel compliment se serviront l’un à l’autre ces deux pères en l’autre monde s’ils s’y rencontrent, à cause des inimitiés qui sont entre leurs deux enfants, tous deux cardinaux de Sainte Mère Église romaine.

Ce jourd’hui, jeudi 10e de décembre, mon deuxième fils Carolus [11] a répondu de sa première quodlibétaire [12] dans nos Écoles, fort bien et au grand contentement de tous ses auditeurs, dont je suis fort réjoui. [3] Je vous enverrai de ses thèses dans le premier paquet avec le livre de M. Perreau, [13] à la fin duquel vous verrez un beau sonnet sur la mort de M. Guérin [14] l’avocat, gendre de Guénault [15] qui l’a tué avec son antimoine ; [4][16] mais il en court un autre sous la cape, que je n’ai point encore, je ne l’ai ouï que réciter, il est sanglant et furieux contre Guénault même, je vous en ferai part dès que je l’aurai. Ce dernier sonnet fera bien enrager Guénault qui est un homme fier, méchant et orgueilleux. M. Gassendi est, Dieu merci, si bien que je lui dirai adieu dès que je l’aurai purgé [17] encore une fois. Pour M. Riolan, il est un peu mieux et a trêve de respirer. [5] Il pourra aller plus avant s’il ménage bien sa santé et s’il se peut garder du grand froid qui est l’ennemi juré de ses poumons. Mais ce bonhomme est manifestement intempestus et immodicus : [6] dès qu’il se porte bien, il entreprend trop nec se respicit[7] ou à être dans son étude durant le grand froid trop longtemps, ou à sortir et aller en ville mal à propos voir quelqu’un de ses amis. Quoi qu’il en soit, ce serait grand dommage qu’il nous manquât, il a encore de bons desseins dans la tête, et même il y en a de commencés et de bien avancés en son étude. [1]

Nouvelles sont ici venues que les Moscovites ont remporté une grande victoire sur les Polonais, dont il en est demeuré 40 000 sur la place, et le roi de Pologne [18] même tué, qui tâchait de faire lever le siège de Smolensk [19] en Lituanie [20] que ces Moscovites tenaient assiégée et qui se sera infailliblement rendue à eux après telle victoire. [8] Le petit Tartare, [21] l’empereur de Vienne [22][23] et le Grand Turc [24] même se trouveront obligés d’armer à bon escient et de s’opposer à ces nouveaux conquérants qui viennent du Nord, de peur qu’ils n’entrent dans leurs états, alléchés par la douceur du climat, comme firent autrefois les Français dans leurs premières irruptions en Italie, au rapport de Tite Live. [9][25] Je ne m’étonne point si les peuples ont bien du mal, tandis que les princes ont tant d’ambition et qu’ils n’ont pitié de personne ni amour pour la vertu, ni soin de leur réputation pour l’avenir. Tout ceci est fort incertain, imo falsum ; [10] mais il est vrai que la ville de Smolensk s’est rendue, faute d’être secourue, aux Moscovites, mais à conditions raisonnables et honorables. [26]

Toute la noblesse de la cour se met en deuil pour la mort du signor Pietro Mazzarini, pour faire tant plus d’honneur à Son Éminence. [27] On dit qu’il en est si affligé que le roi [28] et la reine [29] mêmes ont de la peine de le consoler.

Ce 14e de décembre. Pour votre lettre datée du 8e de décembre, laquelle je viens de recevoir présentement, je vous remercie de l’affection qu’avez eue de visiter M. Moreau [30] mon hôte, lequel est arrivé il n’y a qu’une heure et que je n’ai point encore vu. M. Gassendi est guéri, Dieu merci. Il se lève dans la chambre et l’ai aujourd’hui entretenu une grosse demi-heure au coin de son feu. Je me doutais bien que seriez de mon avis touchant la correction du livre de M. Gassendi. Demeurez ferme là-dessus s’il vous plaît, ce n’est pas viande prête pour qui que ce soit, il faut travailler à préparer la copie. Un marchand hollandais le presse de donner sa parole aussi bien que M. Barbier, [31] ce qu’il ne fera pas encore pour personne. Il me dit hier qu’il y aurait tout au moins huit volumes in‑fo[32]

Je vous supplie de faire mes recommandations à M. Duhan [33] et de lui dire que je le supplie de faire en sorte que notre Botal [34][35] soit imprimé pour le mois de février prochain, afin qu’on puisse le débiter à la foire de Saint-Germain. [11][36] Je vous renvoie la lettre du sieur Courtaud. [37] C’est un bon garçon, il fait le prud’homme en ses lettres et est fou en ses livres. [12][38] Il ressemble aux pharisiens vers le Messie, labiis me honorant, cor autem eorum longe est a me[13][39] ou à ceux qui cachent le bras ayant jeté la pierre. Il dit qu’il veut être mon ami après avoir tant dit de mal de moi, il faut que cet homme soit fou et que tout ce qu’on m’en a dit soit vrai. Il m’accuse d’avoir fait la Légende[40][41] à quoi j’ai aussi peu contribué que vous : M. Merlet [42] en est l’auteur. Il me blâme de ce que le Médecin charitable [43] latin est intitulé Medicus officiosus ; je n’improuve pas cette épithète, mais je n’y ai rien mis du mien, c’est un libraire hollandais nommé Vlacq [44] qui l’a fait faire et qui en a payé la façon à M. Sauvageon, [45] quem nosti, quique ex ea versione per aliquot menses huic sibi victum comparavit [14] durant le mauvais temps. On voit bien par là que Courtaud est bien ignorant et qu’il n’entend rien à critiquer un livre, vu que là-dedans il y a bien des fautes dont il ne parle point et par conséquent, qu’il n’a pas reconnues et qui n’auraient jamais passé si j’en eusse été averti. Tout le reste qu’il dit contre moi est ridicule, comme lui-même l’est en tout. Ceux qui ont lu son livre se moquent de lui et de ses injures, lesquelles je méprise de grand cœur. Aussi fait M. Riolan, [46][47] qui est au-dessus de toutes ses atteintes, qui se moque de cet impertinent écrivain et de toutes ses médisances. Il dit qu’il fera réponse à M. Guillemeau, [48] et celui-ci lui fera encore d’autres réponses quæ verborum et rerum acerbitate non carebunt : sic faciendi plures libros, et comitiorum spargendorum nullus erit finis[15][49] Il faut bien dire que Courtaud a la tête mal faite : il veut dire du mal de notre bonhomme M. Riolan qui est estimé par toute l’Europe, et va recevoir des mémoires que lui font donner Guénault, le Gazetier [50] et autres tels imposteurs antimoniaux. Je vous jure que tout le monde s’est ici moqué de son livre, tant amis qu’ennemis, le tout étant fort mal fagoté. M. Riolan est au-dessus de toutes ses médisances, et moi aussi. Nous vivons à Paris d’un air qui fera toujours passer Courtaud pour un médisant et un imposteur, comme ses livres et ses médisances le feront passer dans la postérité pour un chétif, misérable et impudent écrivain, en cas que son livre aille jusque-là ; nec auctor deferatur in vicum vendentem thus et odores, et piper, et quidquid chartis amicitur ineptis[16][51] J’oubliais à vous dire que celui qui m’a dédié la version des Aphorismes d’Hippocrate [52] en vers français est M. de Fontenettes, [53] médecin de Poitiers, [54] où il a daubé les charlatans et les chimistes : [55] inde illæ lacrymæ ; [17][56] mais c’est celui que je ne vis jamais. Courtaud n’a qu’à lui demander pourquoi il m’aime et pourquoi il m’a fort loué en ses autres œuvres, vu que antea nescebiam natum hominem[18] Cet homme est bien sot et bien impertinent, malhabile et peu charitable, de ne pouvoir souffrir que l’on dise du bien d’un homme qu’il n’a jamais vu et qui ne l’a jamais offensé. Et à tout du bonhomme Courtaud ! qui fera comme il l’entendra, soit qu’il se taise ou non, nihil moror [19] car, s’il n’écrit mieux et plus raisonnablement, il est assuré qu’on s’en moquera ; et je crois qu’il y a encore plus d’honneur d’être blâmé de cet homme que d’en être loué. Néanmoins, je vous avoue que je vous ai très grande obligation de la bonté qu’avez eue de lui écrire en ma faveur et vous en rends grâces de tout mon cœur. Si Courtaud répond à M. Guillemeau, il aura bientôt après son fait : celui-ci s’en va faire imprimer un livret latin contre l’antimoine. Pour votre thèse de Sanctorum Communione [20] de Zurich, [57][58] n’y a-t-il pas moyen d’en avoir une, à quelque prix que ce soit ? Pour le petit traité intitulé Observatio therapeutica de recto usu aquarum mineralium, præsertim subacidarum, etc., [21][59] obligez-moi de me le faire transcrire, qui soit lisible et correct, et j’en paierai tout ce qu’il vous plaira. J’ai grande envie de le voir et vous m’obligerez très particulièrement si vous faites que j’en aie une copie que je puisse bien lire. Je pense que cela n’est pas long et qu’il y a peu de chapitres. Je vous prie encore une fois de vous en souvenir, aussi bien que de la thèse de Zurich. Je vous ferai rendre l’argent que vous avez rendu à MM. Huguetan et Ravaud pour mon ballot, par ordre de M. Moreau mon hôte. Il y a là-dedans un article de 40 sols pour le port depuis Gênes [60] jusqu’à Marseille, que M. Musnier avait déjà payé, à ce qu’il m’a mandé. Pour les livres que vous y avez ajoutés, je vous en rends grâces, mettez-les sur mon compte afin que je vous les paie. Mais dites-moi, je vous prie, qui est ce fils de Mlle Buisson [61] de Genève, qui n’a point voulu d’argent de son livre. [22] Si c’est à cause de moi, je vous prie de me le mander afin que je sache à qui j’en ai l’obligation et que je lui envoie autre chose en échange. Pour les cinq autres, mettez leur prix sur mon compte. Il y a là-dedans un Christianus que je serai ravi d’avoir, et de voir si ce père l’aura habillé comme un jésuite d’aujourd’hui, [23] que M. Tarin, [62] très savant homme, méprise fort : il dit qu’un jésuite qui vient de Rome, et qui nous prêche les grains bénits et les indulgences du pape, comme ils font tous, non ideo Christianus debet censeri[24] mais que c’est seulement un païen baptisé, fort éloigné des mœurs d’un bon chrétien. Pour les défets d’Albert le Grand [63] que vous avez recouvrés pour M. Moreau, [25][64] je ne manquerai pas de les lui délivrer. Lui et Monsieur son fils [65] me firent l’honneur de dîner céans jeudi dernier après l’acte de mon deuxième fils, [66] avec quelques autres docteurs, où nous rîmes bien. [26] J’avais le meilleur vin de Paris, sorti du clos des chartreux de Dijon. [27][67][68][69] Le livre de M. Perreau [70] est enfin achevé, [28] on en a délivré aujourd’hui seulement au relieur pour en relier quelque quantité en veau et en parchemin, [71] afin que l’auteur en fasse ses présents. Il y a ici un jeune homme, marchand de Lyon, nommé M. Ferrus, [29][72] avec lequel je dînai hier chez de ses parents qui sont mes bons amis. Je lui parlai fort de vous, il vous estime très fort et connaît fort MM. Ravaud, Rigaud et Borde. Nous bûmes à votre santé, il vous honore fort particulièrement et vous verra à Lyon à cause de moi, comme il m’a promis. S’il peut y avoir place dans sa valise pour un des livres de M. Perreau, je lui donnerai pour vous. Nos autres amis du deuxième rang recevront les leurs par quelque autre voie. J’oubliais à vous dire que Courtaud est bien plaisant de citer M. Riolan comme un homme qui aurait dit du mal de moi dans ses Recherches[73] lui qui est mon meilleur ami. Ne lui en déplaise, cela est très faux, et lui très mal conseillé d’écrire tant de sottes injures sur la foi de plusieurs honnêtes hommes, comme il dit. [30] Il nous devait citer quelqu’un de ces honnêtes gens-là. Pour ce qu’il dit de ma raillerie, il a tort : hélas, qui pourrait s’empêcher de rire parmi tant de folies du siècle et de si méchants livres que ceux de Courtaud, quis tam ferreus, ut teneat se ? [31][74] N’est-il pas fou après de si chétifs livrets qu’il a produits, dire encore qu’il veut répondre à M. Guillemeau, qui n’est point homme à en demeurer là ni à lui pardonner ? Il ferait fort bien de se taire, de ne plus rien écrire ; [32] mais ce n’est point à moi à faire, à lui donner conseil, j’ai même peur qu’il n’en soit point capable.

M. Riolan est en bon état, Dieu merci, mais je ne sais combien durera cette bonace, car il est du nombre de ceux qui, quand ils sont bien, ne s’y peuvent tenir. Je vous prie d’assurer tous nos bons amis que je suis leur très humble serviteur et que je leur baise les mains. J’entends MM. Gras, Garnier, Falconet, Huguetan et Ravaud, lesquels je remercie aussi du livre italien nommé hoggidi qu’ils ont mis dans notre ballot[33][75] Pour M. Gassendi, je tiens qu’il est en bon état. Je ne l’ai point vu d’aujourd’hui, je tâcherai de le voir demain matin. Je me recommande à vos bonnes grâces (mais voilà M. Huguetan [76] l’avocat qui entre et qui me charge de pareille commission, comme aussi d’une lettre que je vous adresse pour M. le conseiller de Thorel [77] que vous serez peut-être bien aise de connaître et d’entretenir, pour être un fort galant homme, courtois et débonnaire, et fils d’un de nos frères, [34][78] vous aurez s’il vous plaît le soin de la lui faire rendre) et suis de toutes mes forces, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Guy Patin.

De Paris, ce vendredi 15e de décembre 1654.

M. de Longueville [79] arriva hier ici sans sa femme, [80] laquelle n’a pas eu permission de venir ici. [35] Nos affaires sont mal avec l’Angleterre, on dit que nous allons y avoir guerre ; on dit qu’il y a des lettres de représailles scellées. [36][81]


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 15 décembre 1654

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(Consulté le 17.10.2019)