L. 748.  >
À André Falconet,
le 4 mai 1663

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Monsieur, [a][1]

Je porterai votre lettre à M. Le Blanc, [2] qui est un grand homme du Languedoc, bon et doux, demain en allant au Collège royal [3] y faire ma leçon. Il n’est pas docteur de Sorbonne, [4] mais docteur et professeur en droit, et prêtre assez dévot ; au moins en a-t-il la mine, je crois qu’il est fort homme de bien. Je vous remercie de l’amitié que vous m’avez procurée du R.P. Théophile, [5] je lui en écrirai tout exprès et l’en remercierai. Je vous supplie en attendant d’avoir bien soin de sa santé et d’obtenir de lui qu’il se purge [6] à ce printemps avant que les chaleurs de l’été nous viennent accabler, afin qu’il ne meure pas sitôt et qu’il puisse voir la fin de tous ses ouvrages imprimés en 19 volumes, [1] et qu’il jouisse longtemps de la gloire qu’il a méritée. C’est la moindre récompense qu’il puisse avoir pour tant de veilles et tant de travaux. J’espère que Dieu le récompensera de tant de peines qu’il a prises pour la défense de la vérité. Je baise très humblement les mains et à lui, et au R.P. Bertet. [7] Je prie Dieu qu’il les conserve tous deux encore longtemps en bonne santé. J’attendrai patiemment tout ce que vous me promettez des PP. Gibalin < et > [8] Ménestrier, [2][9] et du P. Bertet.

Le chancelier de Navarre, [10] dont M. Cellier [11] a acheté la bibliothèque, [12] était ce même M. Soffrey de Calignon qui a été un grand homme d’État [13] et qui a fait l’édit de Nantes [14] avec M. le président de Thou, [15] qui a fait l’Histoire de son temps et qui a été père de ce pauvre malheureux qui eut la tête tranchée à Lyon, l’an 1642. [16] M. Calignon a laissé un fils [17] qui a été conseiller au parlement de Dauphiné, [18] que j’ai connu en cette ville l’an 1639 et qui est mort il y a quelques années ; c’est peut-être de lui que vient cette bibliothèque. [3]

La Bibliothèque de Gesner [19] est un fort bon livre ; mais comme il y en a de diverses éditions, il en faut avoir la meilleure, laquelle est in‑fo de l’an 1583, Tiguri, qui est Zurich [20] en Suisse. [4] Ce livre, aussi bien que Eustathius in Homerum[5][21] n’ont plus de prix, ainsi je ne vous le puis dire. J’apprends que le Cardan [22] de M. le premier président est en chemin avec trois autres exemplaires que j’ai demandés pour le roi de Danemark, [23] pour Monsieur son ambassadeur [24] et pour moi. [6]

Je suis bien aise que Monsieur votre fils [25] soit docteur, [7] mais il me semble que vous êtes obligé de le tenir près de vous. Il ne peut être mieux en aucun lieu, votre présence l’instruira, non est in toto sanctior orbe locus[8] Montpellier [26] est tout plein de débauches et de vanité, et il n’y peut rien apprendre au prix de ce qu’il peut faire à Lyon près de vous. C’est M. Morisset [27] qui a eu du malheur en son décanat. M. Blondel, [28] son prédécesseur, avait rendu ses comptes par lesquels on reconnaissait que la Faculté lui devait 4 160 livres de reste ; l’arrêt contre les chirurgiens barbiers [29] et quelques autres dépenses étaient cause de cette grande somme ; M. Morisset ne le paya point, ut moris est[9] disant qu’il n’avait point d’argent (il en devait pourtant avoir car on lui montra qu’il avait reçu plus de 60 000 livres depuis qu’il était doyen). M. Blondel, qui entend la chicane, le mit en procès et enfin, le fit arrêter prisonnier et lui fit trouver de l’argent ; ensuite de quoi, ils se sont fort chicanés. [10] Quand M. Morisset a voulu rendre ses comptes, il a voulu y faire passer beaucoup d’articles auxquels on s’est opposé, et même le censeur [30] au nom de toute la Faculté ; sur quoi il s’en est allé en Savoie [31] sans avoir terminé cette affaire et sans nous rendre nos registres. C’est pourquoi notre doyen [32][33] plaide aujourd’hui contre sa femme et a obtenu arrêt contre elle, par lequel elle est obligée de les remettre entre les mains du doyen. [11] On lui en a écrit en Piémont, [34] mais je ne sais ce qu’il en fera. Feu M. Merlet [35] était son grand conseiller, et le faisait avec plaisir et en dépit de M. Blondel avec lequel il était fort mal, etc. ; mais ce M. Merlet est mort. Je vous manderai ci-après ce qui en arrivera. J’ai un livre que mon second fils [36] vous envoie, et un autre pour M. Spon. Les deux que nous vous avons envoyés sont en chemin. Ceux-là sont in‑fo, ceux-ci sont in‑4o, Des Tourbes combustibles, etc., [12][37] et assez curieux. Je tiens que M. Morisset reviendra et qu’il a mal fait d’être parti : quand on veut gagner de l’argent, il ne faut point sortir de Paris, mais je pense que le mauvais état de ses affaires domestiques l’y a porté. M. le prince de Danemark [38] et Monsieur son ambassadeur me veulent tirer d’ici et m’emmener en ce pays froid. [13] Ils ont écrit au roi qui leur a donné charge de m’emmener. On m’a fait de belles offres, mais je n’en veux point. Je ne suis ni à vendre, ni à acheter, je veux être enterré à Paris auprès de mes bons amis. [39]

M. le président de Thou en sa belle Histoire a fait mention de M. de Calignon, chancelier de Navarre, en divers endroits du temps de Henri iv [40] et entre autres, sous l’an 1606 auprès de M. Des Portes, abbé de Tiron, [41] qui quitta le parti du roi et se mit du côté des ligueurs. [14][42] C’est pourquoi le Catholicon d’Espagne [43] l’appelle le poète de l’Amirauté, sous ombre qu’il se mit du côté de l’amiral de Villars, [44] lequel, ayant voulu tromper les Espagnols, se trompa lui-même et en fut mauvais marchand[15]

Depuis fort peu de temps, et en moins d’un mois, le vin émétique [45][46] donné de la main de M. Guénault [47] a tué ici quatre personnes illustres, savoir Mme la présidente de Nesmond, [48] propre sœur de M. le premier président, [49] la présidente de Biron, de la Cour des aides, M. Colbert de S. Pouange, [16][50] beau-frère de M. Le Tellier [51] et son premier commis, et la marquise de Richelieu, [52] fille de Mme de Beauvais, [53] première femme de chambre de la reine mère. On dit que le père de cette Mme de Beauvais était un fripier de la Halle, [54] d’autre disent encore moins que fripier, mais seulement crocheteur ; si bien que le cardinal de Richelieu [55] a volé toute la France pour enrichir les descendants d’un crocheteur. Guénault en est fort blâmé par tout Paris, et en a reçu des reproches et des rebuffades à la cour. Il est malaisé d’être longtemps bon marchand de mauvaise marchandise. Mme de Beauvais lui a reproché la mort de son gendre [56] et de sa fille en pleine cour, et en présence de la reine même. [17][57]

Je vous donne avis que j’ai vu aujourd’hui M. Le Blanc à qui j’ai rendu votre lettre en main propre, je l’avais cachetée. Il m’a dit que sa lettre était vraiment de lui, aussi bien que la première qu’il écrivit en relevant de la maladie, mais que Monsieur votre fils, le chevalier, [58] étudiait fort bien et qu’il en était bien content ; qu’il y avait ici un jeune homme auvergnat qui lui donnait heureusement de l’émulation ; mais il se plaint qu’il n’a rien reçu depuis cinq mois et qu’il l’a dit à M. de Fontenelles. Je ne sais ce que c’est, mais mandez-moi ce que vous voulez que je fasse. S’il y a quelque argent à lui donner, je le lui donnerai volontiers. Il craint que Monsieur votre fils n’ait reçu cet argent et ne l’ait employé à autre chose.

On dit ici que Mme de Turenne [59] est fort malade. C’est des Fougerais [60] qui me l’a dit ce soir, antiquo iure et avito religionis principium, magnatum et medicorum, ξυμπαθεια παντα. [18][61] La Chambre de justice [62] continue au procès de M. Fouquet [63] et des trois trésoriers de l’Épargne. [19][64][65][66][67] M. de Longueville [68] est fort malade à Rouen. Un de nos confrères nommé Brayer, [69] très savant homme, y est allé en diligence. La reine mère [70] a été malade d’une double et tierce, [71] mais on dit qu’elle se porte mieux. [20] Le livre de M. Bochart de Animantibus Sacræ Scripturæ[21][72] imprimé en Angleterre, est en chemin ; il y en a déjà quelques exemplaires à Paris entre les mains de quelques curieux. Je vous baise très humblement les mains, à Mlle Falconet et à M. Spon notre bon ami, et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris, ce 4e de mai 1663.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À André Falconet, le 4 mai 1663

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(Consulté le 16.10.2019)