L. 868.  >
À André Falconet,
le 28 mai 1666

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Monsieur, [a][1]

J’ai vu ici quelques jours l’ambassadeur d’Angleterre [2] à qui j’ai dit aujourd’hui adieu, d’autant qu’il doit partir dans deux jours pour s’en retourner à Londres. [1] Son mal était la goutte [3] aux pieds. On dit qu’il faut se résoudre à la guerre puisqu’il faut dompter par les armes la fierté de cette Nation anglaise, mais il fera beau voir sur l’Océan tant de princes armés : le roi de France, [4] d’Angleterre [5] et de Danemark, [6] les Hollandais avec l’électeur de Brandebourg. [7] Notre M. Blondel [8] est un homme fort savant, mais qui écrit d’un style obscur et embarrassé. Il est plaideur et chicaneur, il aime mieux plaider qu’accorder et terminer les querelles. [2] Il a un procès contre Thévart le camus [9] qui est un autre méchant chicaneur. Il a fait un grand factum pour sa défense, mais il n’y en a que deux feuilles imprimées, il m’a dit qu’il y en aura huit. [3] Il se plaint fort de M. le premier président [10] qu’il croyait, à ce qu’il dit, être son ami. Je ne sais ce que c’est que tout ce galimatias de gens chicaneurs. Dès que le factum sera achevé, je vous le ferai tenir, comme aussi un livre qu’il promet de Vomitu stibiique veneno[4] par lequel il veut prouver que l’antimoine [11] est poison puisqu’il fait vomir.

J’ai grand regret du pauvre M. Hommetz. [12] Il était bon et savant homme, mais il n’était pas besoin de jeûner le carême et de se tuer pour aller en paradis. Cælum stultitia petimus[5][13] Un médecin, quand même il ne serait que médiocrement savant, doit être guéri de cette dévotion meurtrière. La vie de l’homme est assez courte, sans se couper la gorge par dévotion. Tôt ou tard nous devons tous mourir. [14] Quand est-ce que viendront les voyages de M. de Monconys, [15] en viendra-t-il encore quelques volumes, car le Journal des Sçavans [16] en a dit quelque chose ? [6] Je ne sais qui est ce M. Rat [17] duquel vous m’écrivez, mais je ferai très volontiers tout ce que je pourrai pour lui à cause de vous. J’ai bonne opinion de votre Abrégé de l’histoire d’Espagne par M. Duverdier, [18] il y a de belles choses à dire. Mariana, [19] le jésuite, a dit en son Histoire d’Espagne qu’il y a deux Avicenne, [20] etc. [7] Vous m’aviez ci-devant promis de m’envoyer le livre nouveau de M. Daillé [21] de pseudo-Dionysio Areopagita, et Ignatia Antiocheno[8] Je vous en remercie de tout mon cœur, j’en ai un. Un honnête homme de ce parti m’a dit que depuis Calvin, [22] ils n’ont point eu de si grand homme que M. Daillé, et je le connais. Les juifs disent de leur rabin Moses Maimonides que a Mose antiquo ad Mosem nostrum non surrexit maior Mose ; [9][23] je le veux donc bien.

On dit ici que le mois prochain, le roi [24] ira à La Rochelle [25] et que dès demain, il quitte Saint-Germain, [26] qu’il s’en va à Versailles [27] pour quelques jours, delà à Fontainebleau, [28] à Blois, [29] à Chambord [30] et à La Rochelle ; tout cela est encore incertain. [10] M. le marquis de Vardes [31] est bien malade en sa prison, [11] ce serait bien dommage qu’il y mourut car c’est un brave seigneur. Nous avons ici force crachements de sang avec fièvres continues. [32] Je vois pourtant bien de nos médecins qui se plaignent de l’avarice de nos malades, c’est que la gueuserie s’introduit merveilleusement partout en vertu du testament du cardinal Mazarin [33] et de sa suite. La reine de Portugal, ci-devant Mlle d’Aumale, [12][34] doit partir d’ici demain, le roi même l’a commandé. Elle s’en va d’ici à La Rochelle, tout s’apprête de deçà pour un voyage à Fontainebleau.

Je viens de rencontrer M. Blondel, lequel m’a dit qu’il avait sursis l’impression de son factum dont il n’y a que deux feuilles imprimées, [3] qu’il y a un grand procès dont il sera demain communiqué au parquet. Cet homme aime trop plaider, c’est pourtant grand dommage car c’est un très savant homme. On me vient de dire que le débauché M. des Barreaux [35][36] est mort, Belle âme devant Dieu, s’il y croyait ! [13] Au moins, il parlait bien comme un homme qui n’avait guère de foi pour les affaires de l’autre monde, mais il a bien infecté des pauvres jeunes gens de son libertinage[37] Sa conversation était bien dangereuse et fort pestilente au public. On dit qu’il en avait quelque grain avant qu’il fût en Italie, mais à son retour il était achevé. [14] Un rieur disait que la trop grande conversation des moines l’avait gâté, non pas de ces anachorètes de la Thébaïde [15][38] ou de nos bonnes gens qui s’emploient à la dévotion et à l’étude, mais de ceux qui sont en si grand nombre dans les villes d’Italie, qui ne songent à rien moins qu’à Dieu. [39] Je vous baise les mains et suis de toute mon âme votre, etc.

De Paris, ce 28e de mai 1666.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À André Falconet, le 28 mai 1666

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(Consulté le 19.10.2019)